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Rassemblement jeudi soir place Saint-Michel à Paris à la mémoire de Clément Méric.
Rassemblement jeudi soir place Saint-Michel à Paris à la mémoire de Clément Méric.
©Reuters

La haine

Mort de Clément Méric : bagarre au dénouement tragique comme il en a toujours existé ou révélateur de la montée d’une nouvelle violence dans la société française ?

Le jeune militant antifasciste Clément Méric est mort jeudi, au lendemain de son agression par un groupe de skinheads à Paris. Sept personnes, soupçonnées d'être proches des Jeunesses nationalistes révolutionnaires ont été interpellées.

Michel  Wieviorka et Patrice Ribeiro

Michel Wieviorka et Patrice Ribeiro

Patrice Ribeiro est secrétaire général de Synergie-Officiers, un des principaux syndicats de policiers.

Michel Wieviorka est directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociale (EHESS). Il a notamment publié Pour la prochaine gauche aux Editions Robert Laffont et Evil chez Polity.

 

 

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Atlantico : L'agression ayant causé la mort d'un jeune militant de gauche mercredi soir à Paris doit-elle être considérée comme un incident tragique comme il en a toujours existé ou comme un acte révélateur d’un climat de violence en expansion dans la société française ?

Michel Wieviorka : Il faut se méfier des interprétations trop déterministes qui établiraient un lien direct entre un climat tendu, des manifestations récentes assez radicales à propos du mariage pour tous et un acte comme celui-ci. Pour le moment, on ne sait pas quelles sont les médiations qui existent entre les meurtriers présumés et des mouvements politiques plus construits. Apparemment, il s'agirait de skinheads et non d'un groupe organisé. Il est très difficile d'établir un lien entre cette affaire et le Front national par exemple. Je pense même que le FN, qui poursuit une stratégie de dé-diabolisation, est très ennuyée par ce genre d'affaires. Il me semble difficile d'incriminer aujourd'hui le système politique ou certains éléments du système politique.

Il y a bien sûr un contexte de crise économique, de tensions et d'inquiétudes. Mais cela n'explique pas le passage à l'acte. Pour prendre un point de comparaison, ce n'est pas parce que vous avez des millions de musulmans dans un pays qu'ils vont se reconnaître dans des islamistes radicaux du type Mehra. De la même façon, ce n'est pas parce qu'il y a un très grand nombre de personnes intéressées par des modes de pensée radicaux qu'ils vont forcément passer à l'acte.

Patrice Ribeiro : Il s’agit pour moi avant tout d’une altercation entre groupuscules extrémistes. Les choses ont commencé de cette manière. D’habitude, ce genre d’événements se déroule aux abords des facultés où se trouvent les extrémistes. Et depuis les manifestations contre le mariage pour tous, ces phénomènes ré-émergent, même s’ils restent pour le moment relativement marginaux. Depuis les manifestations, on constate une exacerbations des tensions et surtout, ce que l’on n’avait pas vu depuis plusieurs années, des manifestants d’extrême droite ayant la capacité de se mobiliser par centaines, capables de coups d’éclat, comme ce fut le cas lors de la dernière manifestation contre le mariage pour tous. 

Concernant l’agression de Clément Méric, nous n’avons pas d’informations pour le moment et il est impossible de se prononcer. Mais traditionnellement les groupuscules s’affrontant devant les facultés sont des mouvements radicaux que ce soit le Gud (Le Groupe union défense), les Jeunesses nationalistes ou encore le Bloc identitaire. Jusqu’à présent cela restait marginal. Désormais, ces gens se manifestent davantage, notamment lors du dernier rassemblement anti-mariage pour tous. Ils ne se retrouvent pas dans les partis traditionnels, que ce soit à droite ou à gauche. Certains jeunes ont des tendances radicales et se retrouvent dans ces mouvements. 

De quelles fractures idéologiques cet événement est-il le révélateur ? Quels sont les camps qui s'opposent ?

Michel Wieviorka : Pour l'instant, j'y vois un phénomène singulier. Mais cette affaire indique néanmoins quelque chose sur notre société, sur la manière dont la violence surgit dans notre quotidien. Aujourd'hui, la violence n'est pas structurée, organisée ou politique. Elle frappe par son caractère imprévisible. Elle jaillit brusquement. C'est l'idée que je défendrais plutôt que l'idée de deux camps qui s'opposent.

Patrice Ribeiro : Au quotidien dans notre travail, on sent une fragmentation de la société. Les conflits sociaux se radicalisent, il y a une montée des communautarismes, une récupération des groupes d’extrême droite des manifestations anti mariage pour tous. La situation en banlieue est également tendue.  

Le dialogue est-il à ce point devenu problématique au sein de la société française ? Ces fractures se sont-elles aggravées au point de n'avoir que la violence comme issue ? Comment la France en est-elle arrivée là ?

Michel Wieviorka : Il faut rester très prudent. Dans les années 70, les affrontements entre "gauchistes" et extrême droite étaient beaucoup plus fréquents. Les explications sociologiques me semblent trop faciles et très fragiles. Les affaires de ce type sont trop isolées pour en tirer des enseignements généraux et pour justifier un tel emballement médiatique. Il y a autour de cette affaire un déferlement médiatique et politique où tout le monde se donne bonne conscience. Face à l'ampleur de la crise, il est plus facile de viser les organisations d'extrême droite  que de trouver des solutions économiques et politiques.

Patrice Ribeiro : La crise peut, en partie, expliquer cette situation mais on constate également une banalisation de la violence. Cette violence, le fait de tout casser ou de s’en prendre à la police, n’est pas dans la tradition française des conflits sociaux. Petit à petit, on assiste à une sorte de légitimation de la violence. La réponse pénale n’est pas adaptée ce qui facilite le passage à l’acte. Et ces comportements risquent de se manifester à nouveau.

Quel rôle le contexte de crise et le contexte politique peuvent-ils jouer dans l'exacerbation de ces tensions ?

Michel Wieviorka : Dans le cas présent, il s'agit plus d'une interaction qui s'est jouée entre quelques personnes localement dans un contexte très précis que d'un climat général de notre société. Néanmoins, dans le contexte de crise actuel, on observe des phénomènes contradictoires. D'un côté, il y a beaucoup d'apathie, le sentiment que le système politique est loin et incapable d'agir, et donc une prise de distance des citoyens avec ce système politique. De l'autre côté, on sent que la société est à fleur de peau. Dès que l'on touche à des thèmes sociaux économiques ou des thèmes culturels sensibles, la société est capable de se crisper. L'exemple récent le plus marquant est bien sûr l'ampleur imprévue et impressionnante des manifestations contre le mariage pour tous. Il y a une tension réelle qui n'explique pas pour autant l'agression de mercredi. 

Certains médias sont tentés de faire le parallèle avec la situation des années 1930. D'autres avec celle des années 1980. Que faut-il penser de ces comparaisons ?

Michel Wieviorka :Quand on ne sait pas penser le présent, on cherche des références dans le passé. Dès lors, les comparaisons les plus farfelues deviennent possible. Certains ont même comparé les manifestations contre le mariage pour tous à mai 68 ! Concernant las années 1930, on rappelle toujours l'existence des ligues d'extrême droite, mais on oublie trop souvent que ces années ont aussi été celles des conquêtes sociales et de l'arrivée au pouvoir du Front populaire. La vérité c'est qu'on n'arrive pas vraiment à penser ce qui se passe actuellement. Et les comparaisons historiques ne nous aident pas forcément à y voir plus clair.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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