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Meurtres, disparition et mépris des règles : comment le monde est en train de se retransformer en Far West
©JEFF PACHOUD / POOL / AFP

De Pékin à Riyad

Meurtres, disparition et mépris des règles : comment le monde est en train de se retransformer en Far West

Affaire, Skripal, disparition du journaliste Jamal Khashoggi, disparition du directeur d'Interpol Meng Hongwei,..Autant de dossiers qui viennent étayer cette thèse.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : De la disparition de Jamal Khashoggi à celle Meng Hongwei en passant par l'affaire Sergei Skripal, impliquant respectivement l'Arabie Saoudite, la Chine, et la Russie, comment en sommes nous arrivés au retour de telles pratiques ? Quelles sont les véritables causes - du point de vue idéologique - des ces affirmations de puissance, de l'échec néoconservateur à l'affaiblissement de la légitimité de nos démocraties ? 

Edouard Husson : Il faut faire attention à ce que les faits soient définitivement établis. Mais identifions la situation type qui occupe actuellement nos médias: un pays souverain fait enlever, disparaître ou assassiner un de ses ressortissants à l’étranger. On pourrait citer aussi le cas du dictateur nord-coréen faisant assassiner un de ses oncles à Singapour. Tout d’abord, méfions-nous de l’indignation sélective. Saura-t-on par exemple jamais les circonstances dans lesquelles est mort David Kelly, cet expert du Ministère de la Défense britannique retrouvé mort près de son domicile en juillet 2003, officiellement suicidé; cet homme avait courageusement dénoncé les manipulations qui avaient servi à légitimer l’attaque contre l’Irak au printemps précédents? La thèse du suicide ne tient pas, malgré les rapports officiels. Nos démocraties n’ont pas toujours été exemplaires: en particulier, les Etats-Unis ont multiplié coups d’Etat et assassinats à l’étranger quand cela servait leur politique. Disons que la différence entre les démocraties et les régimes autoritaires tient au fait que, dans les démocraties, l’élimination d’ennemis du pays est normalement effectuée sans bruit par les services secrets; et que l’on ne poursuit pas ses opposants jusqu’à l’étranger. Les exemple saoudien et chinois dont nous parlons - je ne crois pas que les faits soient établis sérieusement pour Skripal - sont au contraire le fait de dictatures qui pensent pouvoir agir en toute impunité, l’opinion démocratique occidentale ne les impressionnant en rien. 

Si une Tribune du New York Times considère cette situation, notamment dans le cas de Jamal Khashoggi, comme découlant de la politique menée par Donald Trump, ne peut-on pas plutôt voir Donald Trump comme un symptôme d'une tendance déjà en cours sur ces questions ? 

Absurde polémique, dont on dira juste qu’elle est le fait d’un pays démocratique. La presse chinoise, saoudienne ou turque ne peut pas se payer le luxe de traiter le chef de l’Etat de « salaud » à longueur de colonnes. Réjouissons-nous de vivre en démocratie; n’en perdons pas notre lucidité pour autant: pouvez-vous me citer un seul président américain depuis Kennedy qui n’ait pas autorisé des actions d’assassinat de la CIA; qui n’ait pas été allié à des dictateurs; qui ait mis fin au commerce avec des régimes oppresseurs? « Tout pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument »; la formule un peu trop citée du grand libéral anglais nous rappelle pourtant utilement la puissance américaine au XXè siècle a été telle que cette grande démocratie s’est laissée entraîner dans de nombreux crimes, contre des individus ou des groupes, au nom du bien et de la liberté. On comprend que les démocrates suggèrent que Trump, parce qu’il est un homme de droite, se fait le complice de régimes autoritaires; mais c’est le moment de citer Roosevelt: « Oui, Un Tel est un salaud; mais c’est le nôtre!» Du point de vue des droits de l’homme, vous aurez du mal à prouver qu’Obama, qui a fait la paix avec l’Iran, était moins répréhensible que Trump qui rompt avec les Iraniens et se rapproche des Saoudiens. 

Quels sont les moyens de lutter efficacement contre cette tendance, notamment en termes d'affirmations de rapports de force de la part des démocraties libérales ? 

Il faudrait avant tout que les démocraties soient exemplaires. Or, de ce point de vue, les guerres d’ingérence menées depuis 1990 ont été désastreuses, dans le monde entier, en ce qui concerne la crédibilité des critiques occidentales. Comment voulez-vous qu’un dictateur, où qu’il soit, prennent au sérieux les larmes de crocodile de responsables occidentaux qui ont soutenu des guerres contre l’Irak, la Serbie, la Syrie, la Libye; mais qui n’auraient jamais osé attaquer la Chine pour la punir de la répression de la place Tien An Men ou de sa politique au Tibet?  « Deux poids, deux mesures », entend-on souvent dans la bouche des non Occidentaux à propos de nos gouvernants. Ensuite, il s’agirait, de la part des Occidentaux, d’être crédibles: jeter Poutine, qui se comporte comme Napoléon III, dans le même discrédit qu’Erdogan ou Xi Jiping , qui évoluent vers des régimes semi-totalitaires, est absurde. Accepter l’argent des monarchies du Golfe en fermant les yeux sur la répression qui y est commise et, pire encore, en acceptant que certains de nos ressortissants en poste dans ces pays soient soumis à des surveillances humiliantes de la part des autorités, tout cela ne peut entraîner que du mépris de la part des régimes autoritaires concernés. 

Ensuite, évidemment, on verra s’affronter trois thèses: 

- celle du droit d’ingérence; mais les trente dernières années nous montrent que nos démocraties ont été fortes avec les dictaeurs faibles et faibles avec les dictateurs puissants. 

- celle du commerce qui pacifie les relations entre les peuples et aide à la libéralisation des régimes. C’est peu probant vis-à-vis d’un pays comme la Chine, envers laquelle il aurait fallu établir un protectionnisme pragmatique, pour la convaincre de respecter les règles d’un commerce équilibré. Et pour convaincre nos entreprises de réinvestir sur notre marché national. 

- celle du souverainisme, qui considère qu’une démocratie n’a pas à se mêler des affaires intérieures des autres Etats. 

Les Occidentaux devraient mettre une bose dose de souverainisme dans leur politique pour regagner en crédibilité vis-à-vis du reste du monde. 

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