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Meurtre au polonium 210 : pourquoi l'implication de Poutine dans l'assassinat d'Alexandre Litvinenko reste de l'ordre de la spéculation
©Reuters

Guerre froide

Meurtre au polonium 210 : pourquoi l'implication de Poutine dans l'assassinat d'Alexandre Litvinenko reste de l'ordre de la spéculation

Alors qu'un juge britannique affirme ce jeudi que le meurtre de l'ancien espion Alexandre Litvinenko avait "probablement" été approuvé par Vladimir Poutine, retour sur l'un des plus grands mystères d'espionnage de ces dernières années en Europe.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Les Britanniques reviennent sur l’assassinat d’Alexander Litvinenko

Le 23 novembre 2006, les médias français, suivant leurs confrères britanniques, accordaient un large écho à l'empoisonnement de "l'ancien espion russe", le lieutenant-colonel Alexandre Litvinenko. Naturellement, presque tous les commentateurs pointaient du doigt le FSB, "héritier du KGB". Il semble que les choses sont beaucoup plus complexes et que les erreurs des enquêtes qui ont suivi sont nombreuses.

En effet, sans nier en rien l'empoisonnement du malheureux qui en est décédé le 23 novembre 2006, après une longue et douloureuse agonie, il est cependant utile d'approfondir cette affaire dont l'objectif semblait destiné à déstabiliser le pouvoir en place à Moscou, en discréditant son service de sécurité intérieure : le FSB. Les médias occidentaux, particulièrement britanniques qui font du Poutine bashing leur fond de commerce se sont engouffrés avec délectation dans cette opération de désinformation dont les auteurs restent toujours inconnus dix ans plus tard malgré les déclarations du juge Robert Owen. En effet, si l’on reprend ce qu’il a dit, il y a de nombreuses suppositions : "l’opération du FSB a probablement été approuvée par M. Patrouchev (alors chef du FSB) et aussi par le président Poutine […] il y a de fortes présomptions que l’Etat russe soit responsable de la mort de M. Litvinenko". Avec de telles supputations, en droit français le bénéfice du doute devrait profiter aux accusés…

Qui était Alexandre Litvinenko ?

Né le 4 décembre 1962, Alexandre Valtérovich Litvinenko entre au KGB en 1988 où il s'occupe de contre-espionnage. A la suite de la dissolution de cette organisation, il est affecté en 1991 au FSK (Federal'naya Sloujba Kontrrazvedki, service fédéral de contre-renseignement) qui devient le 3 avril 1995 le FSB (Federal'naya Sloujba Bezopasnosti, service fédéral de sécurité). Ce service spécial placé sous l'autorité du ministère de l'Intérieur, est chargé de parer aux menaces à l'intérieur de la Fédération de Russie. Ses missions relèvent donc essentiellement du contre-espionnage, de l'anti-terrorisme et de la lutte contre la criminalité organisée.

Pour mémoire, les opérations organisées à l'extérieur de la Fédération de Russie sont du ressort :

- du SVR (Sloujba Vnechneï Razvedki, service de renseignement extérieur de la Fédération de Russie)

- du GRU (Glavnoe Razvedivatel'noe Upravlenie, direction principale du renseignement), l'homologue militaire du SVR.

Toutefois, à partir de 2003, le FSB a été autorisé par une loi spécifique à agir à l’étranger. Le FSB n'est donc pas "l'héritier du KGB" mais de l'une de ses composantes.

L'Occident entend parler pour la première fois de Litvinenko en novembre 1998. En effet, il participe alors à une conférence de presse mémorable dans laquelle il apparaît avec quatre autres hommes masqués. Il prétend avoir fait partie d'un groupe du FSB (administration dont il a été exclu en juin) chargé d'éliminer physiquement les opposants au pouvoir en place au Kremlin (à l'époque, le président Boris Eltsine). Cette unité spéciale aurait été mise en place fin 1997 par le prédécesseur de Vladimir Poutine à la tête du FSB : Nikolaï D. Kovalyov. Une de leurs premières cibles aurait été Boris Berezovsky, un homme d'affaires richissime ! Ce n'est donc pas Poutine qui a pu lui donner l'ordre de tuer Berezovsky car il n'était pas aux affaires au moment du limogeage de Litvinenko, ne prenant les rênes du FSB qu'un mois plus tard, en juillet 19981. Les analystes doutent de la véracité des déclarations faites lors de cette manifestation médiatique, Berezovsky étant alors dans les "petits papiers" de Boris Eltsine. A l’époque, le président russe n’avait aucun intérêt à le faire disparaître !

Litvinenko est viré du FSB par Poutine suite à cette conférence de presse. Mais des rumeurs courent sur Litvinenko qui laissent entendre qu'il appartenait en fait à un groupe d'officiers dissidents du FSB qui entretenaient des liens un peu trop étroits avec des criminels russes et tchétchènes connus également de Berezovsky dont il était devenu secrètement un des fidèles. Ce seraient ces doutes qui auraient poussé le FSB à le mettre au placard dès juin 1998 ce qu'il n'aurait fort logiquement pas apprécié. Litvinenko qui était alors âgé de 36 ans, était déjà lieutenant-colonel (après seulement 10 ans de service au sein du FSB). Les militaires savent pertinemment que l'avancement est parfois lié à des facteurs étranges, mais, force est de constater que cet officier a connu une promotion particulièrement rapide. Il s'était peut-être montré extrêmement brillant, mais alors, pourquoi a-t-il été exclu du FSB ? Sa dernière affectation était le département pour l'analyse des organisations criminelles (URPO) dirigée par le Khokholkov qu'il a dénoncé comme corrompu fin 1997. Il est vrai qu'à l'époque, les relations entretenues entre certains membres du FSB et les « mafias » russes étaient ambiguës. Touchant des salaires de misère, de nombreux fonctionnaires se laissaient corrompre, d'autres prenaient leur retraite pour rejoindre les groupes criminels qu'ils étaient chargés de combattre auparavant. Dans les deux cas, la motivation était financière. Vladimir Poutine remettra ensuite de l'ordre dans ce service en limogeant un certain nombre de membres du FSB jugés douteux dont Litvineko qui, en retour  lui vouera une haine inextinguible.

A la suite de la fameuse conférence de presse citée plus avant, Litvinenko est arrêté à plusieurs reprises mais aucune charge sérieuse n'est retenue contre lui. En 2000, il est de nouveau appréhendé pour falsification de preuves lors d'une enquête, vraisemblablement celle concernant ses supérieurs hiérarchiques du FSB qu'il avait dénoncé en 1997.

Son exfiltration de Russie

Bien que son passeport lui ait été retiré, il arrive cependant à s'échapper en octobre 2000 et à rejoindre à Istanbul son épouse Marina et leur fils Anatoly, qui avaient quitté précédemment la Russie avec un visa touristique. Il tente alors de contacter les Américains en se rendant à leur Consulat général. Il est éconduit mais ce sont les Britanniques qui le prennent en charge. La famille Litvinenko prend des billets d'avion pour les Caraïbes, le vol comprenant une escale à Londres. Les Litvinenko n'iront pas plus loin, profitant de cette escale pour demander l'asile politique aux autorités britanniques. Pour tout professionnel du renseignement, cela ressemble étrangement à l'exfiltration d'un transfuge, opération classique dans laquelle les Britanniques de l'Intelligence Service (MI 6) sont considérés comme des as. Il est toujours extrêmement intéressant pour un pays de récupérer un membre des services adverses car il peut apporter beaucoup d'informations utiles lors du débriefing qui s'ensuit. Il est probable que Litvinenko ait craché tout ce qu'il savait puisqu'il obtient, pour lui et sa famille, le statut de réfugié politique en mai 2001. Cela permet de déduire qu'il a été interrogé pendant au moins six mois, durée logique pour de ce type de débriefing.

En octobre 2006, il est fait citoyen britannique, ce qui tendrait à prouver qu'il a continué à être utile aux services de sa gracieuse Majesté, qui ont poursuivi ce que l’on appelle dans le jargon spécialisé, la manipulation.

Le rôle joué par les Américains à Istanbul en 2000 reste plus flou. Peut-être avaient-ils trouvé le cas peu intéressant ou trop dérangeant pour la politique de rapprochement qui avait alors lieu avec leurs homologues russes dans le cadre de la lutte internationale déclenchée contre le terrorisme d'origine islamique suite aux attentats de 1998 dirigés contre les ambassades américaines en Afrique de l'Est2. Par contre, ils peuvent également avoir passé l'affaire à leurs alliés du MI 6, alors moins concernés par cette nouvelle politique de coopération initiée avec les services russes.

Son combat politique

Après s'être opposé au président Eltsine, une fois installé en Grande-Bretagne, Litvinenko s'en prend à son successeur, le président Vladimir Poutine qui n'apprécie guère Berezovsky en raison de ses relations pour le moins sulfureuses. Afin de gagner sa vie, Litvinenko se répand dans les journaux en publiant des interviews (rémunérées outre-Manche) violemment anti-Poutine. Dès 2002, il écrit un livre à succès. Cet ouvrage intitulé Blowing up Russia : terror from withinest diffusé en Russie avant d'y être interdit. Il est intéressant de savoir que la publication de ce livre a été financée, du moins en partie, par Berezovsky, alors également réfugié à Londres (après un passage par Paris en 2000). Ce livre accuse notamment le FSB d'être derrière les cinq attentats qui ont fait plus de 300 morts en Russie entre le 31 août et le 16 septembre 1999 et provoqué la deuxième guerre de Tchétchénie3. Or l'envoi de troupes en Tchétchénie a été décidée par Boris Eltsine et non par Vladimir Poutine. Ce dernier avait été désigné Premier ministre (en remplacement de Sergueï Stépachine) le 9 août 1999. Il ne sera nommé président par intérim que le 31 décembre 1999 puis élu pour une première fois en mars 2000. En 1999, Litvinenko n'appartenait plus au FSB puisqu'il en avait été chassé l'année précédente. On peut donc raisonnablement douter de la fiabilité de ses révélations.

Par ailleurs, Litvinenko défendait également la thèse selon laquelle l'assassinat de Sergueï Iouchenkov, député et co-président du parti "Russie libérale", le 17 avril 2003, qui affirmait que la prise d'otages du théâtre de Moscou par des activistes tchétchènes était le fait du FSB. Plus fort encore, Litvinenko imputait la responsabilité du massacre de l'école de Beslan au même organisme, preuve s'il en est qu'il gardait une grande rancune vis-à-vis de son ancienne administration ! Il déclarait aussi sur un site pro-indépendantiste tchétchène que le président Poutine est un pédophile notoire ! Enfin, il soutenait que le docteur Al-Zawahiri, le numéro deux d'Al-Qaida de l’époque, avait reçu une formation prodiguée par le FSB un an avant les attentats du 11 septembre 2001. S'il est vrai qu'Al-Zawahiri a été arrêté et emprisonné pendant six mois en Tchétchénie sous une fausse identité qui n'a pas été percée à jour par le FSB, c'était en 1996 ! En 1999, il résidait entre l’Afghanistan et le Pakistan.

Cette liste n'est pas exhaustive, l'avalanche de déclarations de Litvinenko confinant au ridicule. Il est vrai que ceux qui ont côtoyé le monde de la guerre secrète sont soumis au risque de développer un sentiment de paranoïa exacerbée. Cela déclenche chez eux des délires imaginaires qui sont extrêmement appréciés de certains organes de presse qui savent que je sujet de l'espionnage est particulièrement vendeur. Ces individus sont parfois surnommés des "rats bleus" (peut-être pour faire un parallèle avec les poivrots qui voient des éléphants roses). 

Ses amis

Le principal est Boris Abramovitch Berezovski - alias "BAB" - réfugié comme lui à Londres. Ancienne éminence grise du président Eltsine, pionner du capitalisme en Russie, ses liens avec les indépendantistes tchétchènes, dont le chef de guerre Chamil Bassaïev, sont de notoriété publique. Le journaliste américain Paul Klebnikov qui a publié le livre sulfureux "le Parrain du Kremlin : Berezovsky et le pillage de la Russie" est assassiné par balles le 9 juillet 2004 en plein Moscou.

D'ailleurs, de sérieux doutes planent quant au rôle qu'il a joué dans le déclenchement du deuxième conflit tchétchène, son objectif étant alors de prendre la place de Boris Eltsine qui, à l'époque, était donné pour moribond. Certains observateurs pensent qu'en l'absence de Boris Eltsine alors hospitalisé, Berezovski a tenté de prendre le pouvoir en s'appuyant sur quelques fidèles : Alexandre Volochine, le chef de l'administration présidentielle, Vladimir Jirinovski, Tatiana Ieltsine, la propre fille du président (qui sera déchue de toutes responsabilités par Vladimir Poutine en 2001) et son mari Valentin Ioumachev, etc. Quelques cellules du FSB travaillaient alors directement sous ses ordres sans en référer à leur hiérarchie. Berezovski, qui assurait détenir les preuves de l'implication de Vladimir Poutine dans les attentats de Moscou (thèse reprise par Litvinenko), n'a jamais fourni le moindre début d'indice de cette assertion.

Les liens unissant Berezovski à Litvinenko en exil en Grande-Bretagne étaient forts, le milliardaire russe ayant même acheté une maison à son "protégé" dans le nord de Londres pour une somme de 500 000 £. Des informations non confirmées laissent par ailleurs entendre que BAB rémunérait mensuellement Litvinenko. Ce dernier pouvait donc être considéré comme un des ses "employés". Berezovsky sera retrouvé étranglé dans la salle de bains (verrouillée de l'intérieur) de son domicile près d’Ascot le 23 mars 2013. L’enquête penche - sans certitudes - vers un suicide par pendaison. Il semblait dépressif, couvert de dettes et aurait confié la veille à un journaliste ne plus avoir de but pour continuer à vivre. Quelques temps auparavant, il aurait adressé une lettre d’excuses à Poutine lui demandant l’autorisation de rentrer en Russie. Son amie de l’époque, Katerina Sabirova, aurait confirmé ce fait. Par contre, ses proches ne croient pas à cette version, affirmant que ce n’était pas dans son caractère.

Parmi les autres relations de Litvinenko on note :

- Alexander Goldfarb, médecin et conseiller juridique de BAB, qui a aidé la famille Litvinenko a obtenir l'asile politique en 2001. C'est peut-être lui qui aurait organisé sa défection

- Akhmed Zakaïev, "ministre" des Affaires étrangères des indépendantistes tchétchènes en exil à Londres et grand "ami" de BAB

- Oleg Gordievski, ancien résident du KGB à Londres en 1982 ; il est suspecté de trahison par ses employeurs et arrêté lors de l'un de ses séjours en Russie. Le MI 6 monte alors une formidable mission d'exfiltration qui le ramène à Londres en 1985. Le colonel Gordievsky est considéré comme le plus haut gradé du KGB étant passé à l'Ouest durant la Guerre froide.

- Le brigadier général Oleg Kalugin qui fut un des supérieurs hiérarchiques de Litvinenko au sein du FSB. Condamné pour haute trahison par Moscou, il s'est réfugié aux États-Unis.

L'empoisonnement

Le 1er novembre, Litvinenko tombe malade. Hospitalisé dans un premier temps à l'hôpital Barnet, il est transféré le 17 à celui de l'University College à Londres. A cette date, les médecins diagnostiquent un empoisonnement au thallium. Cependant, le corps médical détecte ensuite un produit radioactif (Polonium-210). Le 1er novembre, le jour où il a commencé à se sentir mal, Litvinenko a rencontré vers 15h Mario Scaramella, un ancien magistrat italien enseignant à la faculté de Naples. Il avait sollicité une entrevue par e-mail un mois auparavant. Il souhaitait lui faire prendre connaissance d'un message de quatre pages où il était question de l'assassinat de la journaliste russe Anna Politkovskaïa et dans lequel figuraient les noms d'agents du FSB. Litvinenko a déclaré aux enquêteurs qu'il s'était étonné du fait que son correspondant italien ait fait le déplacement uniquement pour lui soumettre un document qu'il pouvait très bien lui adresser par courrier électronique (ce document est en anglais ; Litvinenko parlait et lisait très mal cette langue et n'a pas eu le temps d'étudier plus avant ces papiers en raison de son hospitalisation). Scaramella est consultant auprès de la commission parlementaire italienne "Mitrokhine"4 qui enquête sur les activités du KGB en Italie au temps de la Guerre froide. Scaramella, collaborateur connu des services spéciaux italiens (SISMI), aurait échappé à un attentat monté par la Camorra en 2004. Il est connu pour entretenir des contacts avec le FSB, et plus particulièrement avec Viktor Kolmogorov, directeur adjoint chargé de suivre les dossiers des anciens du KGB. Il serait aussi proche des services américains5. Pour ce qui relève du détail, c'est Litvinenko qui a conduit Scaramella dans le restaurant japonais Itsu de Piccadilly Circus. Il aurait été le seul à consommer, son interlocuteur italien se montrant nerveux. Selon les dires du consultant italien, Litvinenko commençait à ne plus se sentir très bien lors de cette rencontre. Cela fait douter de la version de son empoisonnement lors du rendez-vous suivant. A savoir que Litvinenko a ensuite rencontré à l'hôtel Millenium situé dans le quartier de Mayfair deux Russes avec lesquels il aurait pris un thé. L'un des deux est une ancienne connaissance de Litvinenko : Andreï Lugovoy, qui a servi au KGB au sein du 9e directorat (protection des personnalités) avant de pantoufler comme agent de sécurité pour la chaîne de télévision russe ORT qui appartenait alors à Berezovsky. Il est aujourd'hui député. Il n'a pas suivi son mentor en exil et continuait à résider à Moscou. Le deuxième serait un homme d'affaires, un certain Dmitri Kovtun. Cette rencontre reste entourée de mystère. Les deux hommes ont ensuite quitté le pays. Selon le juge Owen, des traces de polonium ont été retrouvées dans la théière utilisée à l’hôtel Millenium.

Cela dit, il est tout à fait possible que Litvinenko ait été empoisonné à un autre moment, voire plusieurs jours auparavant, en particulier le fait que des traces de radioactivité auraient été découvertes à son domicile de Muswell Hill, au nord de Londres. Plus étranges sont celles retrouvées dans les bureaux de Berezovski au 7 Down Street et dans des bureaux situés au 25 Grosvenor Street. A  noter que le rapport du juge Owen parle d'une première ingestion le 16 octobre...

Ce qui est curieux, c'est qu'un produit radioactif extrêmement toxique ait pu être transporté en de multiples endroits sans que personne d'autre n'en subisse les conséquences, même si elles ne l'ont pas ingéré directement.

Qui peut être derrière cet empoisonnement ?

S’appuyant sur les déclarations du juge Owen, les medias occidentaux avancent avec insistance la thèse du FSB en mettant en exergue l'argument : "à qui profite le crime ? Au président Poutine". Cette thèse ne semble pas satisfaisante pour deux raisons. A l’époque, Litvinenko ne gênait pas tant que cela Moscou car il était connu par les spécialistes comme un affabulateur notoire qui a mis ses ressentiments personnels au service de Berezovsky. C'est lui faire beaucoup d'honneur que de croire que le président Poutine était "contrarié" par ce géneur. Ils ne jouaient pas dans la même cour. Faire monter les enchères était surtout valorisant pour Litvinenko. Enfin, si les services russes lancent une opération "homo" (l'élimination physique d'une cible), ils le font d'une manière professionnelle et la victime n'a pas le temps de se confier à des enquêteurs. Le dernier cas connu est celui de Georgi Markov, le dissident bulgare qui a été empoisonné à l'aide d'un parapluie piégé en 1978 à Londres. Les experts oublient de mentionner que ce meurtre avait été organisé par les services bulgares, certes avec l'aide technique de leurs homologues du KGB. Moscou se serait d'ailleurs montré réticent pour cette opération, mais leurs "amis" bulgares semblaient particulièrement y tenir.

Qui pourrait-être alors le commanditaire de cet assassinat ?

- Une des mafias russo-tchétchènes qui aurait reçu un contrat ? Mais laquelle ?

- Le service d'un pays tiers ou d'une organisation terroriste internationale qui aurait eu intérêt à nuire au président Poutine ? Cette thèse est avancée par les autorités russes et permettrait d'expliquer l'emploi de polonium qui tend à faire croire à une opération de services étatiques mais la "preuve" est un peu trop flagrante.

- Un homme de Berezovsky lui-même ? Il est en effet étrange que Litvinenko ait obtenu relativement rapidement la nationalité britannique. Les Anglais et en particulier le MI 5 lui ont-ils demandé de surveiller son sulfureux et encombrant patron ? A noter que ce dernier collaborait étroitement avec les services britanniques, mais dans ce monde interlope, la confiance a des limites... La naturalisation de Litvinenko pourrait constituer une récompense pour services rendus. Si Berezovsky s'en est aperçu, il a très bien pu commanditer l'assassinat de celui qu'il pensait être une taupe. Pour cela, il lui était possible de déléguer l'opération aux mafias citées plus haut. Leur puissance financière leur permet certainement de détenir le fameux polonium. La cruauté de ce meurtre entre bien dans les méthodes mafieuses qui doivent servir d’exemple, les autres "traîtres en puissance" saisissant parfaitement le message. De plus, cela permettait d'accuser le FSB pour détourner les soupçons des autorités britanniques tout en nuisant à la réputation du président russe que Berezovsky abhorrait.

Une certitude cependant : les services secrets tuent très peu à l'exception de ceux qui sont en "guerre ouverte" contre leurs adversaires comme les Américains avec les salafistes-djihadistes ou les Israéliens avec les Palestiniens du Hamas ou avec le Hezbollah. Ils choisissent alors leur cible en fonction de l'importance qu'elle représente. Le malheureux Litvinenko ne semblait pas être d'un "calibre suffisant" pour inquiéter Moscou, ce qui n'était pas le cas de responsables tchétchènes et de certains de leurs alliés internationalistes qui ont connu une fin tragique dans les années précédentes ou qui ont suivi. La piste relevant du droit commun semble donc très probable. S’il s’avère que c’est vraiment le FSB, alors il a vraiment manqué de professionnalisme, ce qui est extrêmement étonnant dans son cas.

 

1 Il sera remplacé à la tête du FSB par NIkolaï Patrouchev mis en cause par le juge Owen.

2 Washington pourchassait déjà les activistes d'Al-Qaida à l'origine de ces attentats. Moscou qui avait déclenché la deuxième guerre de Tchétchénie cherchait également à contrer les combattants internationalistes islamiques engagés dans la guerre sainte menée dans cet État de la Fédération de Russie. Un ennemi commun permet toujours de rapprocher des intérêts divergents à l'origine.

3 Les attentats de Moscou n'ont pas été la seule raison du déclenchement de la deuxième guerre de Tchétchénie. En effet, les forces indépendantistes tchétchènes dirigées à l'époque par Chamil Bassaïev et son adjoint internationaliste, le Commandant Khattab, avaient lancé une offensive en août 1999 contre le Daghestan voisin en vue d'y soutenir un coup d'Etat islamique. Suite à l'échec de cette invasion, le 3 septembre Khattab avait déclaré que islamistes se préparaient à "mener des actions de représailles en divers endroits du territoire russe". Le lendemain, un immeuble abritant des familles de militaires russes était détruit par explosion à Bouïnaks au Daguestan. Un mois plus tard, deux immeubles étaient soufflés à Moscou même.

4 Les "archives de Mitrokhin", un ancien analyste du KGB, ont été publiées en Europe et ont montré le fonctionnement du KGB de l'intérieur.

5 Son statut supposé d' "honorable correspondant" du SISMI expliquerait les liens qu'il peut entretenir avec d'autres services secrets. Il aurait notamment effectué des missions en Colombie au profit de la CIA.

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