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L'Union européenne va suspendre ses sanctions contre l'Iran.
L'Union européenne va suspendre ses sanctions contre l'Iran.
©Reuters

Apaisement

Même fragile, l'accord iranien sur le nucléaire représente un tournant déterminant

L'Union européenne va commencer à lever une série de sanctions économiques contre l'Iran, conformément à l'accord trouvé à Genève en novembre 2013. La normalisation des relations économiques est en cours malgré les tensions qui demeurent.

Thierry Coville

Thierry Coville

Thierry Coville est chercheur à l’IRIS, spécialiste de l’Iran. Il est professeur à Novancia où il enseigne la macroéconomie, l’économie internationale et le risque-pays.
 
Docteur en sciences économiques, il effectue depuis près de 20 ans des recherches sur l’Iran contemporain et a publié de nombreux articles et plusieurs ouvrages sur ce sujet.
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Atlantico : L'Union européenne va suspendre ses sanctions, notamment sur le transport et l'assurance des exportations iraniennes de pétrole brut. Quel rôle peut jouer l'Europe dans le dossier du nucléaire iranien ?

Thierry Coville : L'Union européenne peut jouer un rôle clé en appliquant effectivement l'accord de Genève, c'est-à-dire en supprimant un certain nombre de sanctions qu'elle a mise en place, ce qui aura un impact sur l'économie iranienne (puisque l'UE était avant l'application des sanctions le principal partenaire commercial de l'Iran). Parallèlement, il serait bon que l'UE et ses pays membres intensifient leurs relations diplomatiques avec l'Iran. Le développement des relations diplomatiques et économiques de l'Europe avec l'Iran renforcera politiquement Hassan Rohani, ce qui ne peut que renforcer les possibilités d'un règlement définitif de cette crise du nucléaire (il ne s'agit pas de signer un chèque en blanc au président iranien mais de prendre conscience des équilibres de politique intérieure en Iran). Le renforcement politique des "modérés" en Iran pourrait aussi permettre à l'Iran de jouer un rôle actif pour diminuer les tensions régionales (en Syrie par exemple). L'Europe a beaucoup à gagner à normaliser ses relations avec l'Iran, pour renforcer l'influence européenne dans la région ou pour des questions énergétiques par exemple, et il serait bon de ne pas assister passivement à la reprise des relations entre l'Iran et les Etats-Unis. L'UE et ses pays membres peuvent ainsi contribuer à la stabilité de la région en reconnaissant véritablement le rôle régional de l'Iran et en évitant de s'afficher trop nettement – je pense à la France – du côté de l'Arabie Saoudite ...

L'accord sur le nucléaire iranien conclu en novembre va  être appliqué dès le 20 janvier.  Concrètement, l'Iran commencera pour la première fois à éliminer son stock d'uranium hautement enrichi et à démanteler une partie des infrastructures qui rendent cet enrichissement possible. L'application de cet accord est-il réellement historique ?

Oui, puisque c'est la première fois, depuis le début de la crise du nucléaire iranien au début des années 2000, qu'un accord entre la communauté internationale (représentée par les 5+1) et l'Iran, visant à engager un processus permettant de régler définitivement ce problème est signé. Cette crise a empoisonné les relations internationales et a failli plusieurs fois conduire à des interventions militaires, il suffit de se rappeler les menaces d'attaque de l'Iran par Georges Bush ou plus récemment par Netanyahou. Cet accord est également historique puisqu'il marque le début d'un rapprochement entre l'Iran et les Etats-Unis.

"Je ne me fais pas d'illusion sur la difficulté d'atteindre l'objectif, mais au nom de la sécurité nationale et de la paix et la sécurité dans le monde, il est temps de donner une chance à la diplomatie", a déclaré Barack Obama. L'objectif d'empêcher l'Iran de se doter de l'arme nucléaire est-il vraiment atteignable ? A quelles conditions ? Quelles sont les principales difficultés à l'éradication du programme nucléaire iranien ?

Oui, cet objectif est atteignable. C'est justement l'intérêt de l'accord de Genève. L'idée est que l'Iran n'enrichisse l'uranium qu'à un niveau civil, c'est-à-dire à 5% et donne toutes les garanties possibles sur la transparence de son programme. Il faudra notamment que dans l'accord final qui doit être mis en place (d'après l'accord de Genève, les 5+1 et l'Iran ont 6 mois ou 1 an depuis la fin novembre 2013, pour mettre en place cet accord), l'Iran accepte de ratifier le protocole additionnel du Traité de Non Prolifération qui permet à l'AIEA d'effectuer des visites surprises des installations nucléaires iraniennes.

Pour régler définitivement cette crise, il faut surtout que l'accord de Genève soit appliqué. C'est ce qui semble se passer. Il faut également qu'un accord définitif soit négocié. Le principal danger, à mon avis, est que les opposants à cet accord (les radicaux en Iran, les députés et sénateurs américains qui veulent faire voter de nouvelles sanctions, l'Arabie Saoudite, Israël) vont tout faire pour qu'il échoue.

Concrètement, des doutes subsisteront toujours. Les connaissances acquises par l'Iran en matière d'enrichissement de l'uranium ne pourront pas être éradiquées. Cela signifie-t-il que l'Occident devra, toujours, rester attentif à la situation iranienne ?

Oui, d'où la nécessité d'inclure dans l'accord final toutes les dispositions qui permettent à l'AIEA de contrôler effectivement le programme nucléaire iranien.

Le L.A Times a révélé l'existence d'un accord secret conclu entre le pays et les grandes puissances. Qu'en est-il ? Fait-on confiance à l'Iran sans connaitre réellement les conditions de l'accord ?

En fait, il ne s'agit pas vraiment d'un accord secret. Il s'agit de discussions qui ont eu lieu entre l'Iran et les 5+1 visant à discuter de l'application concrète de l'accord de Genève. Plus fondamentalement, je ne crois pas que l'on arrivera à une résolution finale de cette crise si l'on considère en permanence que cet accord signifie que les occidentaux font confiance aux Iraniens. Rohani (et les modérés qui le soutiennent en Iran) jouent aussi leur crédibilité politique sur cet accord. Une grande partie des députés iraniens et les principaux responsables des Pasdarans considèrent également que l'on ne peut pas faire confiance aux occidentaux et qu'il ne faut pas que l'Iran accepte d'enrichir à moins de 5%. Des députés iraniens ont même proposé une loi fixant à 60 % le taux d'enrichissement possible...

Le président Rohani a déjà promis qu'aucune des installations nucléaires existantes en Iran ne sera détruite. Le président iranien estime également que son pays a droit à l'enrichissement "d'échelle industrielle. "Ne peut-on pas penser que si l'Iran a développé la capacité d'obtenir l'arme nucléaire, le pays est capable de cacher ses installations ?

Si l'on considère en permanence que les Iraniens ont toujours de mauvaises intentions, je ne crois pas que l'on arrivera à un résultat quelconque, si ce n'est à faire échouer toute solution diplomatique... L'accord de Genève est justement historique car il vise à mettre en place un "plan d'action" qui permette de régler cette crise en reconnaissant à l'Iran le droit d'enrichir de l'uranium tout en s'assurant que ce droit sera utilisé à des fins civiles. Il faut reconnaître à Obama l'intelligence (et le courage politique) d'avoir compris que la stratégie de la menace et de la pression contre l'Iran ont plutôt contribué à aggraver cette crise du nucléaire.

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