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Mario Draghi face à l’hostilité de moins en moins dissimulée des élites allemandes
©Reuters

Pas si super le Mario ...

Mario Draghi face à l’hostilité de moins en moins dissimulée des élites allemandes

Sur 500 dirigeants d'entreprises, politiques et membres de l'administration allemands, 74% jugent négativement la politique menée par Mario Draghi. Pour 52% d'entre eux, la France est la principale menace qui pèse sur la stabilité européenne.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Atlantico : Selon le grand quotidien allemand, le Frankfurter Allgemeine Zeitung, 74% de 500 dirigeants d’entreprises, politiques, et membres de l’administration  interrogés, sont contre la politique de quantitative easing menée par Mario Draghi. Comment expliquer un tel rejet ?

Nicolas Goetzmann : Au mois de novembre dernier, le très influent conseil allemand des experts économiques (GCEE), qui  conseille le gouvernement et le Parlement, a publié son rapport annuel en indiquant :

« La poursuite des politiques de consolidation budgétaire et de mise en place de réformes structurelles sont essentielles à la création d’une reprise économique auto-entretenue. Les taux d'intérêt bas posent des risques pour la stabilité financière et érodent les modèles économiques des banques et des assureurs sur le moyen terme. (…)Par conséquent, la Banque centrale européenne devrait ralentir l'expansion de son bilan ou même l’éliminer progressivement, et ce, plus tôt qu’annoncé. »

Il s’agit plus ou moins de la position officielle, et, comme l’indique le sondage, d’une position majoritaire pour les élites allemandes. Ce que fait la BCE est mal. Ce qui est à noter, c’est que le GCEE pointe directement le cas des banques et des assureurs. L’intérêt préservé est donc clairement identifié, ce sont les banques et les assurances, et plus spécifiquement les caisses d’épargne allemandes. Celles-ci sont de petites taillent et souffrent de la situation actuelle de taux bas. Même si ces taux attractifs permettent de toucher plus de clients, ils ont également pour effet de réduire très largement les marges de ces petits établissements bancaires. Petits, mais puissants en termes de lobbying. Car si de leur point de vue, la situation est effectivement tendue, il ne fait aucun doute que le contexte économique européen appelle une forte réponse de la part de la BCE. Et même du point de vue de l’intérêt général allemand, la relance monétaire est favorable car elle produit un soutien de la demande, ce qui, dans le cas d’une Allemagne confrontée au plein emploi, aboutira à une hausse des salaires. Mais ce n’est pas exactement l’objectif du patronat allemand. Ce qui devient problématique, c’est de constater la force de ces lobbys patronaux allemands sur l’ensemble de politique économique européenne. Parce que celle-ci est quand même sensée rechercher l’intérêt général.

Alors que la Banque centrale européenne est régulièrement jugée comme étant proche « idéologiquement » de la Bundesbank, cette critique s’adresse-t-elle à l’institution ou à la personne même de Mario Draghi ?

Mario Draghi est un ovni au sein de la BCE. Notamment de par sa formation, au MIT (Massachusets institue of technology). Son approche est plutôt anglo-saxonne, c’est-à-dire favorable à la relance en l’espèce, alors que la BCE, comme la Bundesbank et la Banque de France sont imprégnées d’une culture de la rigueur monétaire. Le cocktail est source de conflit, aussi bien vis-à-vis de la Bundesbank, qu’au sein même de l’administration de la Banque centrale européenne. La recherche économique de l’institution vient de publier un rapport édifiant, indiquant à quel point les réformes structurelles sont nécessaires. Et ce, non pas pour retrouver la croissance, mais pour permettre aux salaires de baisser. Ce qui aurait dû être le cas avec de tels niveaux de chômage en Europe. Au moins les choses sont claires, la stratégie économique européenne consiste à faire gonfler le chômage avec des politiques de restriction fiscale, et à faire baisser les salaires avec les réformes structurelles. L’ensemble est vraiment enthousiasmant. A l’inverse, Mario Draghi cherche à soutenir la conjoncture avec les moyens du bord, et est donc en totale opposition avec le contre-pouvoir le plus fort en Europe ; les élites allemandes. Son action aura été autrement plus précieuse que n’importe qui d’autre depuis trois ans. C’est Mario Draghi le problème. Son prédécesseur, Jean Claude Trichet était bien plus apprécié, ce qui n’est pas un gage de compétence.

Dans le même sondage, 52% des interrogés estiment que la France est le principal risque pour la stabilité économique de l’union monétaire, contre 41% pour la Grèce, et ce, en raison de son niveau de dette. Cette vision est-elle justifiée ?

La France est perçue négativement par son immobilisme, ce qui n’est pas réellement une surprise, ni même une contre vérité. Cependant, de là à ce que l’on puisse imaginer que la dette française est un risque pesant sur la stabilité de l’union européenne, il y a quand même de la marge. En effet, au regard de la situation actuelle, les déficits et la dette ne sont pas une cause de la crise, mais un symptôme. La cause est le manque de croissance. Or, la faible croissance européenne est la conséquence de la politique monétaire européenne, qui, malgré certains efforts, est encore bien trop stricte. Les allemands se plaignent donc d’une situation dont ils chérissent la cause, tout en montrant du doigt ceux qui doivent en assumer les conséquences. Ce qui est proche du grotesque.

La véritable menace qui pèse sur la stabilité économique de la zone euro, c’est l’intransigeance de la position allemande. Cette idéologie est la source d’une crise interminable, qui repose notamment sur le fait que l’électorat local est largement constitué de retraités, dont l’objectif prioritaire est la préservation de ses rentes. Pour cela, un absolutisme anti inflation permet de produire l’effet escompté, dont le coût repose sur ceux qui travaillent, et ceux qui voudraient travailler.

En quoi la route économique suivie par la zone euro est-elle influencée par l’Allemagne ? En quoi cela pourrait-il poser un problème alors que le pays présente les plus belles performances du continent européen ?

Les critères de Maastricht, le choix de la politique monétaire, c’est-à-dire le cadre économique européen a été construit sur le modèle allemand. Les politiques d’austérité suivent la même idéologie, c’est-à-dire l’ordolibéralisme, considéré comme étant « la vérité fondamentale » de l’économie en Allemagne. Tout en ajoutant la puissance des lobbys. Le résultat, c’est que la zone euro est le boulet de la croissance mondiale et la principale source de déséquilibres macroéconomiques dans le monde. Ceci notamment en raison du commerce extérieur. Avec cette technique, la zone euro pompe la croissance de ses partenaires, Etats Unis, Royaume Uni etc…et ne fait aucun effort sur son marché intérieur. Ce qui est totalement non coopératif. La zone euro affiche un chômage supérieur à 10%, et certains pays sont proches du délitement politique, mais l’Allemagne considère que ses partenaires ne font pas assez d’efforts. C’est une politique du champ de ruine.

Quant aux performances de l’économie allemande, il suffit de rappeler que le total de la croissance allemande n’est pas supérieur à celui de la croissance française depuis la mise en place de l’euro. La raison du faible taux de chômage allemand n’est donc pas la croissance, mais une démographie négative. C’est un modèle économique qui ne peut pas faire rêver grand monde, et surtout pas la France qui est, elle, confrontée à une démographie plus forte. Les problématiques sont différentes, un ajustement est donc nécessaire. C’est le sens de l’action de Mario Draghi, et c’est ce que les élites allemandes refusent.

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