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Conflit en vue

Menace nucléaire : mais que se passerait-il vraiment si cela tournait mal en Corée du Nord ?

La révélation a été faite mardi 8 août par le Washington Post. Selon les conclusions d'experts du renseignement américain, la Corée du Nord est capable d'embarquer une bombe nucléaire sur ses missiles intercontinentaux. Donald Trump a brusquement haussé le ton, mardi 8 août, promettant une réaction d’une ampleur « que le monde n’a jamais vue jusqu’ici ».

Jean-Vincent Brisset

Jean-Vincent Brisset

Le Général de brigade aérienne Jean-Vincent Brisset est directeur de recherche à l’IRIS. Diplômé de l'Ecole supérieure de Guerre aérienne, il a écrit plusieurs ouvrages sur la Chine, et participe à la rubrique défense dans L’Année stratégique.

Il est l'auteur de Manuel de l'outil militaire, aux éditions Armand Colin (avril 2012)

Voir la bio »Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Derrière l'inquiétude des observateurs face à la situation en Corée du Nord, la question des conséquences d'un conflit lancé à l’initiative de Pyongyang semble hanter les esprits. Malgré l'improbabilité d'un tel cas, quelles pourraient être les conséquences d'une telle attaque, sur la Corée du Sud, ou sur le Japon, notamment en cas d'utilisation d'un missile intercontinental ? 

Jean-Vincent Brisset : Sur le papier, Pyongyang dispose d’un outil militaire impressionnant. 1.200.000 hommes sous les drapeaux, 600.000 réservistes entraînés, plus de 5 millions de miliciens. Sur une population de 25 millions d’habitants, cela veut dire que plus d’un Nord-Coréen sur quatre est -théoriquement- prêt à combattre. Les quantités de matériels conventionnels sont tout aussi impressionnantes. 3.500 chars, 20.000 pièces d’artillerie, 20 sous-marins, 500 avions de combat. Il faut toutefois fortement nuancer les capacités réelles de ces forces. Les matériels sont très obsolètes et les soutiens logistiques tout aussi limités. Un assemblement de forces à proximité de la ligne de démarcation (Séoul, 10 millions d’habitants, n’est qu’à moins de 50 kilomètres au Sud) serait rapidement détecté.

Mais, si la Corée du Nord ne semble pas capable de lancer une attaque aéroterrestre frontale contre son voisin du Sud, les capacités non conventionnelles du pays sont beaucoup plus difficiles à évaluer et représentent un très fort potentiel de nuisance. Il existe des centaines de vecteurs, roquettes de gros calibre et missiles à courte portée capables d’emporter non seulement des charges classiques, mais aussi des armes de destruction massive (chimique ou radiologiques) dont on peut craindre l’existence.
Pourtant, ce qui est le plus souvent évoqué est l’utilisation d’un missile à longue portée, qui serait porteur d’une charge nucléaire. Il est certain que cette menace ne doit pas être écartée. Toutefois, outre les mesures de prévention active contre une telle action qui seront évoquées plus bas, il faut quand même penser que, même si des progrès sont constatables, les capacités réelles restent à démontrer. Si toutefois un tel tir devait intervenir, et si Kim JongUn parvenait à faire exploser une bombe de quelques dizaines de kilotonnes sur Séoul ou sur une grande ville japonaise, les victimes se compteraient en centaines de milliers. Une riposte, dont les contours sont difficiles à évaluer à ce jour, impliquerait -au moins- toute l’Asie du Nord Est et provoquerait de lourdes destructions tant humaines que matérielles. Ce qui est nouveau par rapport à ce qui s’est déjà passé dans la péninsule coréenne dans les années 50, c’est que les conséquences à moyen terme, matérielles au moins, s’étendraient sur l’ensemble de la planète.

Alain Rodier : Derrière toutes les gesticulations qui ont lieu à l’heure actuelle au niveau de la Corée du Nord, il convient de raison garder. Pour essayer de commencer à comprendre la situation, il convient de revenir à un plan technique. Même si Kim Jong-un, le « leader suprême » souhaite prioritairement créer une force nucléaire militaire, la Corée du Nord est encore loin de bénéficier d’une force de frappe opérationnelle. Pour mémoire, depuis 2006 elle a procédé à cinq essais de bombe A (à fission) et peut-être à un essai d’une bombe H (à fusion) bien que ce dernier reste sujet à controverse. La puissance de ces essais serait de six à vingt kilotonnes.

Après avoir réalisé une charge nucléaire, il faut la « militariser », c'est-à-dire la rendre transportable sur un vecteur, obus, bombe, missile ou fusée. Pour cela, il convient qu’elle soit d’une taille et d’un poids réduits et puisse résister aux contraintes imposées par le vecteur, particulièrement s’il s’agit d’un missile. A titre d’exemple, la première bombe atomique (A) française qui a explosé à Reggane dans le Sahara en 1960 baptisée « Gerboise bleue » avait la forme d’un cube d’un mètre de côté. Pour comparaison, elle a développé une puissance de 70 kilotonnes. La première bombe opérationnelle française n’est venue équiper des Mirages IV que quatre ans plus tard.

Pour l’instant, les Nord-coréens se trouvent face à ce problème. Il est possible qu’ils aient adapté une charge à tête unique sur une bombe lisse ou sur un missile de type SCUD. Si c’est le cas, cela met surtout à portée la Corée du Sud(1) et plus difficilement le Japon. Selon les Américains, la Corée du Nord possèderait actuellement entre 30 et 60 armes nucléaires, il lui est théoriquement possible de déclencher l’apocalypse chez ses proches voisins. Il convient d'ajouter toute une batterie d'armes chimiques et biologiques qui sont en réserve dans les dépôts de Pyongyang.

Dans une telle configuration, comment peut-on envisager la riposte, notamment du côté des Etats Unis ? Pour le chef d'Etat-major des armées américaines Joseph Dunford, une intervention militaire des Etats-Unis en Corée du Nord pourrait être "une perte de vies humaines comme nous n'en avons jamais vécu". Se dirigerait-on, le cas échéant vers un deuxième Vietnam ?

Jean-Vincent Brisset : On imagine mal une intervention militaire aéroterrestre de grande ampleur des Etats-Unis en Corée du Nord. Elle serait inacceptable pour la population américaine et militairement très complexe à mettre en œuvre. Et si, pour une raison encore impossible à imaginer aujourd’hui, elle devait se produire dans le futur, elle conduirait effectivement à de très lourdes pertes humaines, surtout du côté de Nord-Coréens, qui en restent encore à des schémas d’assaut frontal par de grandes masses humaines. Parce que, contrairement à ce qui s’est passé au Vietnam, les forces US n’envisagent plus de combattre « avec une main derrière le dos »  ("On ne demandera pas à nos soldats de se battre avec une main liée derrière le dos." Allusion au discours à la Nation de GW Bush en 1991) et emploieraient, dans un tel conflit, des armes très lourdes tirées à distance de sécurité.
Ce qui est bien davantage envisagé, et sans doute même d’ores et déjà étudié et préparé par les états-majors « au cas où », ce sont des frappes « préemptives ». On pense d’abord à une attaque de précision visant à détruire sur son pas de tir un missile intercontinental avant même son lancement. Si cela ne suffisait pas à amener à résipiscence les tenants du régime de Kim, des mesures plus lourdes pourraient être envisagées. Très vraisemblablement une série de frappes coordonnées visant à détruire, comme le fait régulièrement Israël, une partie plus ou moins importante des installations nucléaires et/ou liées au balistique. Les Etats-Unis restent depuis longtemps très discrets sur leur connaissance de ces installations, mais il est certain qu’ils disposent des renseignements tactiques (et de moyens d’attaque) qui leur permettraient, en quelques minutes, de ramener la Corée du Nord vingt ans en arrière dans ces domaines. Certains commentateurs évoquent régulièrement l’idée de frapper le régime à sa tête en assassinant Kim JongUn, mais un tel attentat (on se souvient de l’échec du raid américain de 1986) est beaucoup plus difficile à réussir et peut même se révéler contreproductif.

Alain Rodier : Une ou plusieurs explosions nucléaires survenant dans l’un des deux pays cités entraînerait une riposte immédiate des États-Unis d’autant qu’ils ont des boys (souvent accompagnés de leurs familles) qui y servent en permanence et qui feraient partie des victimes. Les plans de frappes nucléaires US sont certainement déjà dans les jeux de guerre concoctés par le Pentagone. Il est même vraisemblable que les coordonnées des objectifs à traiter sont déjà entrées dans les mémoires des missiles des sous-marins et autres B-52 aptes à intervenir sur zone dans des plus brefs délais.

Par contre, je ne crois absolument pas en une intervention terrestre classique qui aurait un coût humain beaucoup trop important, la guerre de Corée (1950-53) ayant servi de leçon. Cela n’a donc strictement rien à voir, ni avec la guerre de Corée des années 1950 et encore moins avec celle du Vietnam.

Toujours en cas de tir d'un missile intercontinental, comment les rapports de force dans la région évolueraient ? Quelles seraient les réactions les plus probables des pays voisins ?

Jean-Vincent Brisset : Si Pyongyang venait à procéder à une attaque directe, missile intercontinental ou à plus courte portée, nucléaire ou pas, sur un de ses « ennemis », c’est-à-dire la Corée du Sud, le Japon ou les Etats-Unis (sur leur sol ou sur des troupes stationnées en Asie), la réaction immédiate des pays visés serait probablement bien plus militaire que diplomatique. La Russie, et encore plus la Chine, « appelleraient à la retenue », mais se réjouiraient très probablement, comme tous les pays de la zone, d’une réaction de frappes ciblées telle que celle évoquée plus haut. Surtout si elle devait entraîner une transition vers une Corée du Nord neutraliste et -au moins un peu- ouvert sur le monde.
L’un des effets d’une telle attaque serait de justifier, pas seulement dans la région, mais dans de nombreuses régions du monde, le déploiement de « boucliers » anti missiles, pour le plus grand profit de l’industrie de défense américaine.

Alain Rodier : Dans le scénario décrit plus avant, il n’y aurait plus de Corée du Nord même si ce sont principalement des objectifs militaires qui seraient visés (on ne parle plus de frappes "anti-cités" mais les états-majors sont souvent implantés dans les grandes villes). En dehors des dizaines de milliers de victimes elles-mêmes, un conflit nucléaire laisserait les dirigeants (et les populations) de la planète dans la sidération la plus totale. Et surtout, si c’est la Corée du Nord qui a été l’agresseur et que son anéantissement soit venu en riposte, aucune puissance nucléaire - chinoise ou russe en premier lieu -, ne réagirait militairement (politiquement, ce serait une autre affaire).

Par contre, un grave problème se pose pour l’avenir : les Nord-coréens vont-il parvenir à développer un système de missiles intercontinentaux avec des armes performantes (à plusieurs têtes éjectées en haute altitude) capables d'atteindre n'importe quel point du globe en général et les États-Unis en particulier ? C’est la grande crainte de Washington qui a deux options :

. développer un système de protection anti-missiles extrêmement coûteux et qui, en fin de comptes, n’offrirait pas de garantie absolue de protection des mégapoles américaines ;

 

. effectuer une première frappe mixte classique/nucléaire sur les sites de développement et de déploiement de ces armes nord-coréennes avec à la clef des pertes collatérales extrêmement importantes. C'est certainement cette option que le président Trump évoque quand il parle de "feu et de furie" si le régime nord-coréen persiste à menacer les États-Unis. A noter que la doctrine militaire américaine ne s’interdit pas l’option de « première frappe préventive » pour parer à une menace ultérieure. Seul le président des États-Unis en a la décision…

Pourquoi,  en termes d'impératifs économiques, de diplomatie et de poids sur la scène internationale, le scénario d'une intervention armée des Etats-Unis sur place reste hautement improbable selon vous ?

Jean-Vincent Brisset : On a beaucoup disserté sur le fait que les guerres sont essentiellement provoquées par des pays prédateurs (surtout les Etats-Unis) et essentiellement pour des raisons économiques. Il paraît difficile d’avancer cet argument dans le cas de la Corée du Nord. Les Etats-Unis pourraient certes tirer bénéfice d’une intervention armée ponctuelle et dirigée contre des installations, du type de celle évoquée plus haut, mais auraient tout à perdre d’un conflit plus classique et de grande envergure. Par ailleurs, on note depuis quelques mois une exaspération grandissante du reste de la communauté internationale, et très notablement de celle de Pékin qui, depuis le début de cette année, a pris ou soutenu des mesures coercitives beaucoup plus fortes que toutes celles qu’il avait toujours rechigné à appliquer depuis les premières sanctions onusiennes. Si Washington a peu à gagner dans une intervention contre Pyongyang, Pékin aurait beaucoup à y perdre. Etant le seul vrai levier d’action contre Kim, il est probable que la Chine prendra de plus en plus ses responsabilités dans le dossier.

Alain Rodier : Le scénario apocalyptique décrit ci-avant a peu de chances d’avoir lieu car là, les réactions des autres puissances nucléaires mondiales sont imprévisibles. Si les Américains ont décidé d’employer en premier l’arme nucléaire contre un pays jugé par eux comme dangereux pour leurs intérêts vitaux, qu’est ce qui interdirait au Pakistan de faire de même avec l’Inde (ou inversement) ou Israël de taper l’Iran qui se trouve dans un cas un peu comparable à la celui de la Corée du Nord ? Il est vrai que nous sommes là en plein dans du Tom Clancy ou docteur Folamour.

Par contre, cela démontre que l'avenir est incertain et qu'il conviendra également à la France de penser à temps à la modernisation de ses forces stratégiques.

 

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