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Les révolutions technologiques et les géants du numérique à l'ère du triomphe de l'hyper-capitalisme

Luc Ferry et Nicolas Bouzou publient "Sagesse et folie du monde qui vient, comment s’y préparer, comment y préparer nos enfants ?" chez XO éditions. Dans ce livre, les deux auteurs unissent leurs voix pour appréhender l'avenir. Ils nous exhortent à ne pas céder au pessimisme ambiant et à relever avec courage et lucidité les nouveaux défis du XXIe siècle. Extrait 1/2.

Non seulement nous n’entrons pas dans un post-capitalisme, mais certains traits du capitalisme que des auteurs, au XIXe et au début du XXe siècle, socialistes notamment, avaient cru alors repérer, risquent d’être pour le coup bien réels et saillants au XXIe siècle. Nous verrons ce que l’avenir réserve mais il est plus probable que le XXIe siècle soit celui d’un « hyper-capitalisme » que d’un « post-capitalisme ». 

En 1961, l’économiste britannique Nicholas Kaldor coucha sur papier les « faits stylisés » de la macroéconomie. Il voulait établir un modèle mathématique qui explique les régularités des économies capitalistes. Parmi celles-ci, Kaldor avait noté la stabilité, à long terme, de la part du travail et du capital dans des proportions variables selon les pays, mais globalement de l’ordre de 60 % et 40 % du PIB. Depuis Kaldor, tous les étudiants en économie ont ces chiffres à l’esprit. Or, il semblerait que depuis les années 1980, dans les pays anglo-saxons surtout, cette stabilité ne soit plus assurée. On observe au contraire une augmentation de la rémunération du capital dans le revenu des pays (la France faisant exception en raison de la fiscalité exceptionnellement élevée qui frappait les revenus du capital jusqu’à la présidence Macron). Aux États-Unis, on note même une franche accélération depuis le début des années 2000. Pendant plusieurs années, on a incriminé la mondialisation, la montée du pouvoir actionnarial, la perte de pouvoir symétrique des syndicats… La littérature économique récente abandonne cette hypothèse dans la mesure où tous les secteurs, qu’ils soient soumis à la mondialisation, à la bourse, ou pas du tout, semblent exposés à ce phénomène. C’est donc qu’il existe une explication globale. Il est difficile de ne pas penser à la mutation technologique.

L’une des explications les plus convaincantes de la hausse de la part du capital dans le PIB s’appuie sur le concept « d’entreprises superstars ». Dans la plupart des secteurs, depuis le début des années 2000, le chiffre d’affaires se concentre autour d’un petit nombre d’entreprises voire d’une entreprise « superstar ». Les entreprises « superstars », en position de domination oligopolistique, augmentent leurs profits car elles ne sont pas contraintes de diminuer leurs prix en permanence grâce à leur domination, et parce que leur grande taille leur permet de faire pression sur les coûts d’achat. Elles rémunèrent fortement leurs actionnaires et ont tendance à associer leurs salariés au capital de l’entreprise. Voilà la réalité, que le libéral qui écrit ces lignes accepte avec une forme de joie. Mais que l’on est loin du monde des communs et de la gratuité… La troisième révolution industrielle ne nous fait pas entrer dans un post- capitalisme mais au contraire dans un « hyper-capitalisme » en ce sens qu’il présente tous les avantages et les inconvénients du régime capitaliste classique, mais démultipliés. Il transforme les inventions en innovations à une vitesse inégalée, il régénère la croissance avec de nouvelles activités, il libère l’homme des tâches les plus pénibles… Ce capitalisme est formidablement efficace. Mais il agrège dans le même temps les craintes des marxistes du XIXe et du début du XXe siècle : brutal car rapide, il exige beaucoup de capital, tend à la  concentration, est inégalitaire et complique la tâche des États. 

• Rapide 
La mondialisation de l’innovation et la loi de Metcalfe accélèrent la croissance des entreprises qui innovent. La destruction créatrice au xxie siècle est donc plus rapide que celle des grandes vagues d’innovation précédentes. Comment les marchés s’équilibrent-ils quand les entreprises grandissent très vite et quand les technologies ne sont jamais stabilisées ? Les rémunérations peuvent-elles dans ces conditions être fixes, sauf à créer un chômage énorme ? Les prix sont-ils amenés à bouger en permanence ? À être différents selon les utilisateurs ? Voilà quelques défis posés par cette vitesse inédite qui exige, dans les entreprises comme dans les politiques économiques, une grande flexibilité. 

• Capitalistique 
Les progrès du numérique et de l’intelligence artificielle d’un côté, la généralisation de positions oligopolistiques de l’autre, signifient que le coût  d’entrée pour créer une entreprise à succès est plus élevé qu’au XXe siècle. C’est la raison pour laquelle les entreprises qui veulent se donner les moyens de réussir puis de grandir doivent rassembler des capitaux importants. Cette problématique microéconomique trouve un écho macroéconomique immédiat. Les pays qui veulent participer à la troisième révolution industrielle doivent avoir une fiscalité sur le capital attractive. À ce titre, l’Europe a encore d’immenses changements à opérer. 

• Oligopolistique 
La troisième révolution industrielle éloigne l’économie de la concurrence pure et parfaite pour faire des marchés oligopolistiques la règle. 

• Inégalitaire 
Les inégalités ont deux sources. D’abord, la destruction créatrice oppose « mécaniquement » les gagnants et les perdants de l’innovation. Ensuite, l’augmentation de la part du capital dans le PIB améliore la situation financière des actionnaires par rapport à celle des salariés. Ces deux types d’inégalités, pour ne pas se muer en injustices, doivent être corrigées par une amélioration de nos systèmes de formation et une généralisation des dispositifs d’intéressement dans les entreprises. C’était l’une des grandes idées du général de Gaulle ! Elle n’a jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui. 

• Libéral 
La rapidité du rythme de la destruction créatrice, le caractère capitalistique et oligopolistique de l’économie posent des difficultés quasi existentielles aux États, surtout ceux dont la structure est démocratique, ce qui confère de l’inertie à la prise de décision. Les États ont du mal à imposer leur loi aux GAFA/BATX pour trois raisons : 

– une raison financière. Un grand nombre d’États dans les pays développés, dont la France, souffrent d’un endettement public très lourd, lui-même hérité d’une extension mal maîtrisée de l’État-providence et des séquelles de la crise de 2008. À l’inverse, certaines GAFA/BATX dégagent des marges financières de plusieurs milliards d’euros en un seul trimestre. À l’heure où j’écris ces lignes, Apple dispose de plus de deux cents milliards d’euros sur ses comptes en banque. Le coût des technologies est rarement un frein pour elles et elles sont capables d’attirer les meilleurs ingénieurs de la planète, ce que les États sont dans l’incapacité de faire. C’est l’une des raisons pour lesquelles on voit naître des projets que le XXe siècle avait réservés aux États, à l’image de la ville que Facebook veut construire pour ses employés ; 

– une raison géographique. Les GAFA/BATX et assimilées, propulsées par les effets de réseau de la loi de Metcalfe, sont devenues rapidement des entreprises qui opèrent sur une base mondiale, et qui disposent ainsi de grandes facilités pour implanter leurs sièges sociaux en fonction des différentiels de fiscalité. Les GAFA/ BATX sont souvent critiquées pour payer peu d’impôts en Europe, ce qui est vrai. Y voir une tentative d’escroquerie à l’encontre des États européens passerait à côté du sujet. Si c’était si simple… La vérité, c’est qu’il est difficile d’identifier, pour ces entreprises, une base taxable géographiquement circonscrite. Il faudra pourtant y parvenir ; 

– une raison technologique. La technologie des GAFA/ BATX a toujours une longueur d’avance sur le droit, d’où la difficulté concrète à les réguler. Dans la plupart de ces entreprises, plus de la moitié des salariés sont des ingénieurs. La frontière technologique de ces sociétés évolue sans cesse. Le droit s’adapte comme il peut, essayant avec des succès inégaux de faire respecter une « concurrence loyale et non faussée ». Peine perdue, ce qu’aucun politique n’admettra jamais. 

Le capitalisme du XXIe siècle est rapide, capitalistique, oligopolistique, inégalitaire et libéral. Les priorités légitimes des politiques publiques découlent directement de ce diagnostic : flexibilité, fiscalité du capital, droit de la concurrence, formation, coopération internationale et multilatéralisme renforcé. Voilà ce sur quoi les pays qui veulent entrer dans ce XXIe siècle avec une économie prospère et une société apaisée doivent insister en priorité. Tout le reste est au mieux secondaire, au pire contre-productif.

Extrait du livre de Luc Ferry et Nicolas Bouzou, "Sagesse et folie du monde qui vient, comment s’y préparer, comment y préparer nos enfants ?", publié chez XO éditions.

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