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Les politiques pris entre art scénique et programmes
©LUDOVIC MARIN / AFP

"Le style c’est l’homme"

Les politiques pris entre art scénique et programmes

Trois meetings viennent de se dérouler, ceux d’Emanuel Macron samedi, de Jean-Luc Mélenchon et de Valérie Pécresse dimanche. Si les programmes ont été évoqués et plus ou moins détaillés, leurs styles différents (« le style c’est l’homme » disait Buffon) ont aussi un impact. Bilan.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019) et Le dictionnaire du progressisme (Seuil 2022). 

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Emmanuel Macron, le show du progressisme

Avec Emmanuel Macron, on eut droit avant tout à un spectacle alternant musique – loin d’être mauvaise -, chansons (le « carnet de chants » des Jeunes avec Macron a fait rire tout le net), pyrotechnies et vidéos, avant que le Président ne se décide à monter sur cette scène où Jupiter seul devait poser le pied. Le discours du candidat, allant d’un pupitre à l’autre au milieu d’une sorte d’arène, se décomposa en trois temps, rythmés par des figures de style de répétition.

La première partie, longue énumération scandée de l’épiphore : « nous l'avons fait ! », évoqua la politique menée par les gouvernements successifs pendant son quinquennat, longue séance d'autosatisfaction ponctuée de clin d'œil à destination des assistants des premiers rangs, dont l’image alternat avec celle du Président dans des plans de coupe parfois surprenants. Ainsi, quand Emmanuel Macron évoqua la nécessité pour les femmes de pouvoir porter plainte, on eut un focus sur Gérald Darmanin, et quand il  regretta que cela aille parfois « trop lentement et pas assez loin » ce fut cette fois Édouard Philippe qui fut mis à l’honneur... 

Après le passé, le futur, partie consacrée non pas à la France, mais à l'Europe. À coups cette fois de l’anaphore : « Qui mieux que l'Europe… », le Président français expliqua que l’UE était indispensable pour tout. Elle aurait déjà fait très largement ses preuves lors de la crise du Covid ; elle allait permettre de peser à l’international, de rétablir l’économie et la défense, et même de réglementer Internet pour lutter contre les « discours de haine ». Et de se féliciter qu’ait flotté sous l’Arc de triomphe un drapeau européen effectivement présent en plus grand nombre dans la salle, et plus visible, que le drapeau national.

Que restait-il à la France ? Sa spiritualité et ses immortels principes… hélas menacés par l'extrémisme et la banalisation de la haine. « Nous nous sommes habitués… » fut le nouvel anaphore : habitués à entendre des discours contestataires sur le Covid, les vaccins, l'UE, et sur tant d’autres choses. Et de la part de qui ? De prétendus patriotes, financés par des États étrangers ; de prétendus descendants de Jaurès ou de Clémenceau, qui basculent dans l'indigénisme et le communautarisme ; de prétendus gaullistes, descendants des opposants au Général. 

Emmanuel Macron allait conclure en présentant aux Français un choix simple au progressisme assumé, celui du progrès contre le repli, de la patrie et de l'Europe contre le nationalisme, pour entrer dans « une nouvelle époque ». Musique, standing ovation, Marseillaise les yeux fermés, on termina dans une note de communion.

Jean-Luc Mélenchon, le tribun du service public

Sur la place du Capitole à Toulouse, dans un meeting en plein air dans la grande tradition républicaine, Jean-Luc Mélenchon a su faire rire d’entrée de jeu en évoquant la salle Aréna dans laquelle Emmanuel Macron s’était produit la veille, qu’il connaissait dit-il pour y être venu écouter les Pink Floyd, et affirmant que c'était alors « plus rempli et moins planant ». Il a repris ensuite les éléments dont le Président s’était dit satisfait (la lutte contre le chômage, la désindustrialisation ou la baisse du pouvoir d'achat, la protection de l'hôpital ou des Ephad), pour noter combien ce satisfecit pouvait être interrogé. 

Le leader de la France insoumise a ensuite évoqué sa différence d’avec les trois politiques qu’il met dans le même sac : Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Éric Zemmour. Différence en termes de politique sociale d’abord : lui se propose de bloquer les prix, avec notamment un prix unique de l'essence dans l'Union européenne, d’augmenter le SMIC, et veut la retraite à 60 ans. Il est passé ensuite à des éléments touchant à l'écologie : lutte contre les pesticides ou la malbouffe, défense de la cause animale et nécessité de sortir du nucléaire. Il a enfin évoqué les éléments touchant à la réforme de l'État qu'il appelle de ses vœux, de la création d'une constituante pour mettre en place la VIe république, à la mise en place d'un référendum d'initiative citoyenne.

Cette analyse la conduisit à parler de ce que devait être l'État dans son esprit, c'est-à-dire tout le contraire d’un État néolibéral auquel il s'est violemment opposé : pour Jean-Luc Mélenchon, le marché est l’ennemi du politique, c’est-à dire des citoyens et de la démocratie. Il veut notamment lutter contre la privatisation de l'État, le scandale McKinsey lui offrant un facile tremplin. Pour lui, l'État a le souci de l'intérêt général, et la fonction publique doit être pour cela protégée - il a pris ici l'exemple de la forêt et de la nécessité de laisser en place l'Office national des forêts pour permettre sa gestion à long terme et éviter son pillage. Il a ensuite évoqué ces nuisances écologiques que tout le monde ressent dans sa vie quotidienne, par exemple l’agression du bruit, et, dans une très belle formule, rappelé que « tout est politique, y compris le bruit ou le silence, la nuit ou la lumière ». Il a ensuite élargi la question au changement climatique, estimant que il fallait impérativement lutter contre la sécheresse qui viendrait dans le monde, avant de revenir sur une autre urgence, celle du changement de société, et  de conclure sur une citation de Victor Hugo et la Marseillaise.

Les difficultés de Valérie Pécresse

Le meeting de Valérie Pécresse était conçu lui sur des critères classiques, n’arrivant pas au niveau du show présidentiel, beaucoup mieux réglé et professionnalisé. On était dans une sorte de revival sarkozien dans la musique, les éclairages, la scénographie – ce qui n’empêcha pas que le nom de l’ancien président,  décidément peu présent aux côtés de la candidate, fut hué. Une candidate d’abord noyée dans le flot de ses soutiens. Qu’on en juge : durant 2h12 (sur 3h02 de meeting), allaient se succéder sur scène Giulhem Carayon, une table ronde mixte, Yan Wherling, Brice Hortefeux, Bruno Retailleau, Xavier Bertrand, Valérie Létard, Michel Barnier, Julien Aubert, Valérie Boyer, Xavier Bellamy, Hervé Morin, Jean-Christophe Lagarde, Laurent Wauquiez, Éric Ciotti, Christian Jacob, une nouvelle table ronde de femmes et Gérard Larcher. On comprend l’objectif : montrer le soutien de toute la droite classique - tout en tentant d’éviter la surreprésentations de mâles blancs de plus de cinquante ans. Mais c’était aussi aligner des parcours bien différents, dont on pouvait se demander s’ils communiaient dans une même vision politique. 

Montant sur scène, Valérie Pécresse demanda une minute de silence pour l’Ukraine avant de se plaindre du niveau de la campagne électorale et du cynisme d’un Emmanuel Macron qui voudrait se retrouver face aux extrêmes au second tour. C’est selon elle pour cela qu’elle aurait été la cible principale de multiples attaques, elle qui serait la seule à représenter la droite, les autres étant « des faussaires » quand LR serait le parti « des légataires ». Ce genre de formule, Valérie Pécresse va malheureusement en abuser durant son discours (« Il a envoyé une lettre aux Français, il aurait dû envoyer aussi la facture. » ; « les beaux parleurs sont de mauvais acteurs » ; elle serait « celle qui ose contre ceux qui glosent » ; il faut « sortir du train fou de l'argent magique » ; dans les Ephad, « au nom du business, on a oublié le mot tendresse »…), mais sans jamais trouver le ton juste, leur faisant donc perdre leur potentiel impact. Elle a par ailleurs plusieurs fois centré son discours sur sa personne, (« j'ai trébuché, je me suis relevée » ; « j'ai la solidité »), insistant sur le fait qu’avoir une femme présidente changerait les choses pour les autres femmes de France.

Quant aux éléments clés de son programme, ce sont l'ordre, le travail, la liberté et la souveraineté - mais il s’agit ici d'être « patriote et européen », contre « les nationalistes »… exactement comme le demandait Emmanuel Macron la veille. L'ordre et la justice, c’est « la peur qui change de camp » en passant des victimes aux coupables, une belle formule… mais qui était celle de Jacques Toubon présentant la politique de sécurité du RPR en 1986 ! La dette publique, contre laquelle elle rappelle que s’élevait un Balzac pour qui « une génération n'a pas à amoindrir une autre » ? La réponse serait de « gaspiller moins, dépenser mieux et travailler plus », et pour cela se libérer d’un État omnipotent. Valérie Pécresse, à rebours de Jean-Luc Mélenchon, veut donc une « commission de la hache » pour promouvoir « l'innovation contre la précaution », mais en protégeant les citoyens. De la même manière, si elle veut favoriser les libertés locales – inscrivant le droit à la différenciation locale dans la constitution – il ne faudrait pas pour cela amoindrir la puissance de l’État.

Suivront de nombreuses mesures, bien trop nombreuses et trop rapidement présentées pour que le public les enregistre toutes. Elles ont en fait une double utilité : d’une part satisfaire autant de soutiens qui les ont proposées ; d’autre part, séduire autant de parcelles d’un corps électoral que l’on imagine fragmenté. Cette bonne vieille méthode des additions de publics conduisit entre autres conduisit Valéry Giscard d’Estaing à mordre la poussière en 1981, dans l’incapacité de proposer aussi une thématique commune, un élan fédérateur. Que reste-t-il, puisque la « mondialisation heureuse, c'est fini » ? À refaire l'alliance « de la France éternelle et de la nouvelle-France », à l'image de « l'héroïque peuple ukrainien ». « Je veux un nom de France qui résonne qui étonne et qui tonne » concluait Valérie Pécresse. Pas certain que cela suffise.

Trois meetings, trois atmosphères, trois politiques. Emmanuel Macron se montre cohérent, et dans la forme, et dans le fond : l’objectif est ici d’allier progressisme et Union européenne et de permettre une nouvelle accélération de ce que certains considèrent comme une fuite en avant et d’autres une avancée nécessaire. Le tout est servi par un showman parfois un peu long, auquel on reprochera aussi une connivence trop affichée avec certains de ses auditeurs, qui peut faire douter de sa franchise, mais qui est incontestablement parfaitement à l’aise dans cet exercice. 

Même jugement pour Jean-Luc Mélenchon, lui aussi cohérent et dans la forme, avec ce meeting « à l’ancienne » très Jaurès ou Clémenceau, et sur le fond. On notera qu’il a été dimanche quasiment plus conservateur que révolutionnaire, tant avec l’évocation de l’importance de la fonction publique pour éviter les dérives néo-libérales, qu’avec celle de la préservation de la nature et du cadre de vie.

Enfin, malgré ses efforts, Valérie Pécresse se trouve une nouvelle fois en porte-à-faux. Formules stéréotypées, ton de voix inutilement forcé, alignements de mesures dont on a l’impression qu’elles visent des publics trop différents pour que l’on puisse les rassembler ensuite. Beaucoup de termes, de mots clefs, comme autant de signaux (« identité »), mais qui ne sont jamais clairement définis, car elle paye ici l’instabilité idéologique de sa base partisane dont elle doit faire croire pourtant qu’elle est unie. 

Si Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon proposaient bien deux choix de société sinon antinomiques, au moins difficilement compatibles, le meeting de Valérie Pécresse n’a pas réussi à donner une vision claire de celui des Républicains, laissant l’impression d’une sorte de sarkozysme aujourd’hui dépassé porté par des politiques qui, pour certains, ne le sont pas moins. 

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