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Martin Heidegger a été l'un des grands philosophes du XXème siècle
Martin Heidegger a été l'un des grands philosophes du XXème siècle
©Commons.wikimedia.org

Bonnes feuilles

Les maîtres à penser du XXème siècle : Heidegger, une passion française

Dans son livre "Maîtres à penser, 20 philosophes qui ont fait le XXème siècle", Roger-Pol Droit propose un voyage en vingt épisodes dans la philosophie contemporaine, du début du XXe siècle à nos jours. Courants, concepts, écoles de pensée y sont présentés avec talent. Sous sa plume, les grands théoriciens s'incarnent, deviennent les personnages d'une époque tourmentée, qu'ils façonnent et transforment. En exposant leurs combats et leur influence, il vous ouvre les portes des grands débats actuels. (1/2)

Ce rapport à l’être – empreint de ferveur, de respect et de gratitude, de sérénité – a passé longtemps pour le principal signe distinctif de Heidegger. Du moins dans ce que l’on enseignait le plus souvent à son propos, des années 1960 aux années 1980. Jamais, à cette époque, n’étaient réellement évoqués son engagement dans les institutions nazies, son admiration pour Hitler, ses jugements antisémites, son assourdissant silence sur la Shoah. En ce temps-là, Heidegger n’avait pas de face sombre. Ce n’est plus le cas. L’ancienne « version officielle » de sa compromission avec le nazisme n’est plus tenable. Elle voulait que Heidegger se soit trompé quelques mois seulement sur la nature du régime hitlérien. Pressé par ses collègues, il aurait accepté la charge de recteur de l’université de Fribourg le 21 avril 1933, avant de démissionner dès le 23 avril 1934. Ces dix mois d’égarement seraient à mettre en balance avec les disgrâces, voire les persécutions, que lui aurait infligées ensuite le régime hitlérien pendant une dizaine d’années.

Telle était la présentation des faits par les plus proches disciples dans les années 1970. Aujourd’hui, cette image pieuse fait sourire. Plusieurs ouvrages ont permis de découvrir une tout autre réalité. Quelques dates et citations permettent de la préciser. En 1910, le tout premier texte publié par Heidegger l’est dans l’Allgemeine Rundschau, une revue de tendance antilibérale et antisémite. Il y célèbre la figure du prédicateur augustinien Abraham a Sancta Clara, connu pour son nationalisme virulent et son appel aux pogroms contre les juifs. Pour le jeune Heidegger, cette « tête de génie » a cherché « la santé du peuple, dans son âme et dans son corps ». Bien plus tard, en 1964, Heidegger,
devenu célèbre, continuera à voir dans ce pourfendeur des juifs et des Turcs un « maître pour notre vie ».

En 1916, le 18 octobre, il écrit à sa femme Elfriede : « L’enjuivement (Verjudung) de notre culture et des universités est en effet effrayant et je pense que la race allemande (die deutsche Rasse) devrait trouver suffisamment de forces intérieures pour parvenir au sommet. » En 1918, le 17 octobre, il lui confie : « Je reconnais, de manière toujours plus pressante, la nécessité de Führers.  En 1920, le 12 août, il conclut : « Tout est submergé par les juifs et les profiteurs ». En 1932, comme l’a récemment confirmé son fils Hermann, Heidegger vote pour le parti nazi. En 1933, le 12 mars, il écrit – toujours à Elfriede –, à propos du philosophe Karl Jaspers, qui est de ses proches amis : « Je suis ébranlé de voir comment cet homme, purement allemand, à l’instinct le plus authentique, qui perçoit la plus haute exigence de notre destin […] demeure lié à sa femme ». Celle-ci – faut-il donc le préciser ? – est juive. À Jaspers, qui lui demande comment un homme cultivé comme lui peut avoir la moindre admiration pour le personnage vulgaire et fruste qu’est Hitler, Heidegger répond : « Il a de si belles mains »… Devenu recteur dans l’Allemagne du IIIe Reich, Heidegger s’efforce de révolutionner l’Université afin qu’elle soit à la hauteur du destin supposé du peuple allemand. Sa prétendue disgrâce, après sa démission, ne résulte nullement de sa « résistance », mais de querelles internes entre idéologues nazis.

Son Discours du rectorat devient au contraire un classique du nazisme, souvent cité par les organisations étudiantes antisémites, réédité
à des milliers d’exemplaires jusqu’en… 1943 ! Après la Nuit des longs couteaux, le 30 juin 1934, Heidegger participe, en septembre, à un projet d’Académie des professeurs du Reich, où il propose de « repenser la science traditionnelle à partir des interrogations et des forces du national-socialisme ». Encore en 1943, alors que la pénurie de papier est à son comble, les éditions Klostermann se voient accorder par le ministère une livraison spéciale pour… imprimer les oeuvres de Heidegger. Persécuté ? Après la guerre, interdit d’enseignement à vie par les
autorités alliées, finalement autorisé à enseigner de nouveau en 1951 seulement, Heidegger ne condamnera jamais explicitement le nazisme. De même qu’il ne prendra pas position sur l’assassinat des millions de juifs. À ce silence, qu’il maintient même quand le poète Paul Celan lui rend visite à ce sujet, s’ajoutent les « cordiales salutations de Noël et voeux de Nouvel An » qu’il adresse encore, en 1960, au raciologue Eugen Fischer, fondateur et dirigeant de l’Institut d’hygiène raciale, qui inspira notamment les expériences du docteur Mengele.

Deux faces ou une seule ?

Comment penser le rapport entre Heidegger philosophe et Heidegger militant ? Il y a trois façons de répondre à cette question. La première consiste à nier, purement et simplement, l’existence même d’une face sombre de Heidegger. Une petite troupe de disciples s’acharne à faire croire qu’on calomnie leur maître en rappelant sa ferveur pour la croix gammée. Le résultat est étrange, car il faut alors interpréter chaque geste différemment. Quand Heidegger fait le salut nazi, magnifie le Führer, utilise les termes du vocabulaire racial hitlérien, on doit soutenir qu’il veut dire « autre chose », s’inscrit dans un autre contexte. Ce qu’il fait et dit a toujours une autre portée que celle que l’on croit.

La seconde attitude consiste à tenter de tenir ensemble ces deux faces, dans leur tension, en endurant le malaise que leur opposition suscite. Ceux qui adoptent cette attitude considèrent à la fois que Heidegger est l’un des plus grands penseurs des temps modernes et qu’il fut profondément et intensément nazi. La difficulté à résoudre est alors de savoir où et comment faire passer une frontière entre l’appel de l’être et les sections d’assaut, ou bien d’expliquer comment les deux peuvent se conjuguer. La troisième issue est de considérer qu’il n’existe que la face sombre, celle que l’on croit claire n’étant que sa face extérieure, ou son apparence vue de loin. Autrement dit, tout se ramènerait, chez Heidegger, à la même source d’inspiration que Hitler – de façon seulement plus contournée, plus verbeuse, plus retorse.

Le fait est qu’en 1933, à Fribourg, Heidegger voit arrêter les syndicalistes, molester les juifs, casser les vitrines des magasins « non aryens ». Il ne prend pas le maquis ou le chemin de l’exil, mais sa carte du parti nazi. En admettant que sa pensée ne l’y poussait pas, rien dans sa philosophie ne l’en a empêché – aucun cran d’arrêt ni garde-fou. À partir de là, on peut préférer cheminer avec d’autres philosophes. Et choisir de l’ignorer. Reste à savoir pour quels motifs il a tant fasciné, par quels ressorts il a fini par devenir, effectivement, un maître à penser – plus proche, en l’occurrence, des gourous prophètes que des penseurs scientifiques. Comment s’est mise en place sa rédemption, et l’oubli de ses fautes, alors même que quantité de preuves irréfutables – archives, témoignages des contemporains, travaux d’historiens – ne laissaient aucun doute sur la réalité de son engagement résolu auprès des autorités hitlériennes et des institutions du IIIe Reich ?

Une passion française

À la Libération, les autorités alliées prennent, en pleine connaissance de son dossier, la décision d’interdire définitivement tout enseignement public à Martin Heidegger. De longue date, Georg Lukács l’avait surnommé le « S.A. de la pensée », tandis que Theodor Adorno jugeait sa doctrine « fasciste » de fond en comble. On peut donc trouver énigmatique la fascination sans équivalent que cet auteur a exercée, en France, durant plus de soixante ans. Aucun autre pays, en Europe ou ailleurs – à part le Japon –, n’a vu ses librairies submergées de tant de publications de ou sur Heidegger, ses étudiants abreuvés de tant de cours inspirés par Heidegger, ses intellectuels animés, pour la plupart, de tant de pieuse ferveur envers le penseur de la Forêt-Noire. Cette piété, cette connivence dans l’admiration extatique sont encore loin d’être vraiment élucidées.

Comment Heidegger est-il parvenu à se refaire si vite, du côté français du Rhin, une virginité politique et une légitimité intellectuelle ? Dans l’immédiat après-guerre, des communistes comme Henri Lefebvre dénoncent le « nazi Heidegger », des catholiques fervents comme Gabriel Marcel le brocardent. Sartre joue un rôle crucial dans sa réhabilitation, en choisissant de réduire son engagement hitlérien à une vague faiblesse de caractère. Malgré tout, les polémiques se sont poursuivies dans Les Temps modernes, en 1947 et 1948, avec notamment les attaques de Karl Löwith et d’Éric Weil contre les dangers de la pensée heideggérienne.

Le sacre français fut l’oeuvre de Jean Beaufret, puis de René Char. Le professeur et le poète avaient en commun d’être d’anciens résistants. Tout ce qui était trouble fut donc enterré. Malgré quelques turbulences, comme la découverte et la publication par Jean-Pierre Faye, en 1961, de plusieurs proclamations nazies de Heidegger, la fascination pour cette oeuvre devint un des axes de la réflexion française. Des penseurs divers – de Jean-Paul Sartre à Jacques Derrida, en passant par Kostas Axelos, Emmanuel Levinas ou Paul Ricoeur, entre autres – eurent en commun de travailler, chacun à sa manière, en relation de proximité, plus ou moins grande, avec la démarche de Heidegger. Cette attention multiforme, obnubilée ou distante, était dépourvue de sens critique. Heidegger a beau professer que seuls le grec et l’allemand sont des langues philosophiques, il a beau inventer à tour de bras des étymologies farfelues, multiplier les contorsions verbales, fabriquer une gnose poético-écologico-religieuse catastrophiste et incantatoire, désertifier l’histoire de la pensée en retenant seulement quelques philosophes et en passant les autres sous silence, il a beau affirmer que « la science ne pense pas », afficher continûment sa haine du cosmopolitisme et de la modernité, répéter son mépris pour la rationalité, sa détestation de la technique, sa vénération pour le rôle des poètes, il a continué à retenir l’attention au pays de Descartes. Malgré l’existence de travaux qui ont défriché le terrain, cette énigme reste à élucider.

Extraits de "Maîtres à penser, 20 philosophes qui ont fait le XXème siècle", de Roger-Pol Droit publié aux Editions Flammarion (2013). Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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