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Historiquement, il semble que les années se terminant en "14" donnent la tonalité du siècle en matière de guerre ou de paix
Historiquement, il semble que les années se terminant en "14" donnent la tonalité du siècle en matière de guerre ou de paix
©wikipedia.org

Pour le siècle à venir

Les années en 14 ou la clé du destin d’un siècle : à mi-chemin de 2014, quel bilan ?

Une observation empirique de l'Histoire nous montre que les années se finissant par "14" sont souvent un excellent indicateur de la tendance d'un siècle à être paisible ou troublé.

Alexandre Melnik

Alexandre Melnik

Alexandre Melnik, né à Moscou, est professeur associé de géopolitique et responsable académique à l'ICN Business School Nancy - Metz. Ancien diplomate et speach writer à l'ambassade de Russie à Pairs, il est aussi conférencier international sur les enjeux clés de la globalisation au XXI siècle, et vient de publier sur Atlantico éditions son premier A-book : Reconnecter la France au monde - Globalisation, mode d'emploi. 

 

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David Engels

David Engels

David Engels est historien et professeur à l'Université Libre de Bruxelles. Il est notamment l'auteur du livre : Le déclin. La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine. Quelques analogies, Paris, éditions du Toucan, 2013.

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Atlantico.fr avait publié le 1er janvier 2014 une interview d'Alexandre Melnik qui nous présentait les possibilités d'évolution de la situation mondiale selon les événements à venir, les années se terminant par "14" ayant toujours été riches d'enseignement dans l'Histoire. Que ce soit 1814 et le Congrès de Vienne qui enterre la période napoléonienne et redessine l'Europe, 1914 et l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand qui déclenchera la Première Guerre mondiale, où même au cours des siècles précédents, l'année "14" représente un tournant. Huit mois plus tard, nous republions une partie de cette interview, et demandons à Alexandre Melnik son bilan d'une première partie d'année troublée et aux conflits multiples. L'historien David Engels nous livre également son analyse.

Pour relire l'interview originale d'Alexandre Melnik et d'Ardavan Amir-Aslani : Guerre ou paix pour le 21e siècle : 2014 en donnera-t-elle le ton comme 1914 pour le 20e, 1814 pour le 19e, etc... ?

Atlantico, janvier 2014 : Historiquement, il semble que les années se terminant en "14" donnent la tonalité du siècle en matière de guerre ou de paix. Quand cela s'est-il passé ? Quels ont été les éléments survenus dans les années se terminant en "14" et ayant entraîné une ère de guerre ou de paix ? La tendance pourrait-elle se confirmer en 2014 et retrouve-t-on aujourd'hui des traits communs avec les situations des siècles précédents ?

Alexandre Melnik : Sans être superstitieux, ni un adepte de la théorie du complot, ni un marxiste convaincu que « l’Histoire a un sens », je note également que les années se terminant en 14 contiennent souvent, au fil de l’Histoire, une charge historique spécifique, particulièrement forte. Ainsi les événements, qui les ont marquées, formatent-ils l’ADN de leurs siècles, notamment du point de vue de la dichotomie guerre/paix. D’ailleurs, Léon Tolstoï s’est inspiré dans son roman, qui a ancré cette expression "Guerre et Paix" dans le patrimoine de la culture mondiale, de la campagne de Napoléon en Russie, celle-ci ayant débuté en fanfare en 1812, s’est terminée, de façon peu glorieuse, par l’abdication de l’Empereur le 4 avril 1814 à Fontainebleau.

Pour remonter encore plus loin dans l’Histoire, Jan Hus, un théologien tchèque, fut enfermé en 1414, suite à son excommunication par l’Eglise pour hérésie, dans un monastère dominicain de Constance, avant d’être brûlé vif l’année suivante. Ce qui enclencha un processus de création de l’Eglise hussite, inspirée par ses idées, et ensuite les croisades contre les hussites. Le protestantisme voit en Jan Hus un précurseur, à l’origine de la Réforme, avec son cortège de conflits et de guerres.

Un siècle après, l’année 1514, donne, en revanche, l’exemple de l’établissement de la paix dans une situation initialement explosive : les premiers navires portugais atteignent l’île de Tunmen, près de Canton, et se heurtent au refus des Chinois de leur permettre de débarquer sur le continent. Après de longues et âpres négociations, un accord bilatéral "donnant- donnant" est trouvé : les Portugais, moyennant paiement des droits de douane et la vente de poivre, achètent aux Chinois leurs soies, perles et porcelaine. Le "doux commerce" prend ainsi le dessus, in extremis, sur la guerre qui semblait pourtant, au départ, inévitable…  

Deux siècles après – et sans y voir aucune synergie actuelle – la Russie, en voie de redressement, se sentant le vent en poupe, écrase en 1714 la Suède lors de la bataille de Storkyro dans la Grande guerre du Nord, occupe militairement la Finlande et étend les premières fondements de son Empire tsariste sur les Pays baltes.

L’année 1814 est, bien évidemment, celle du début du Congrès de Vienne qui forge la physionomie et les grands équilibres géopolitiques de l’Europe tout au long du XIXe siècle, après l’effondrement de l’Empire de Napoléon.  Ce Congrès reste dans l’histoire de la géopolitique comme une première tentative, issue de pourparlers diplomatiques, de fonder la paix européenne reposant sur la balance des pouvoirs nationaux, une source d’inspiration pour les futurs organismes supranationaux, comme la Ligue des Nations et l’Organisation des Nations Unies.

Enfin, n’oublions pas que le siècle précédent a véritablement commencé, sur le plan géopolitique, le 28 juin 1914, avec l’assassinat à Sarajevo de l'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône de l'Autriche-Hongrie et de sa femme Sophie par le nationaliste serbe de Bosnie-Herzégovine Gavrilo Princip, membre de la société secrète de la "Main noire". Ce fut l’événement déclencheur de la Première Guerre mondiale.

Ceci étant, il est logique qu’en janvier 2014, et donc, sans doute, seulement à l’aube du XXIe siècle, nous devons tirer des leçons de ces expériences historiques, sans pour autant tomber dans le piège du "passéisme" et sans oublier que l’Histoire ne "repasse jamais ses plats" à l’identique.

Quelles ont été, à chaque fois, les conséquences en matière géopolitique ?

Alexandre Melnik : Dans chaque cas, les retombées géopolitiques ont été cruciales. Ainsi, le Congrès de Vienne a douché l’euphorie de la Révolution française de 1789 qui a fait miroiter, à l’échelle planétaire, les valeurs universelles transcendant les frontières et effaçant les cloisons nationales, car il a sanctuarisé les immuables intérêts nationaux, à l’origine de la fameuse "realpolitik", conceptualisée plus tard par Henry Kissinger, secrétaire d’Etat et l’un des artisans de la diplomatie américaine pendant la "Guerre Froide". Cette "realpolitik", aux antipodes de la "diplomatie de valeurs", réduit les interactions entre Etats à une sorte de juxtaposition d’égoïsmes nationaux, dont le but essentiel consiste à éviter le pire, à savoir – la guerre.

Quant à la Première Guerre mondiale, éclatée il y a cent ans, elle a initialisé le "logiciel" du XXe siècle, qui a gelé le développement de l’ensemble de la planète, en raison d’un clash d’idéologies, avec son terrible héritage de totalitarismes : fascisme, nazisme et communisme. Et si les deux premiers systèmes criminels ont été clairement jugés par l’Histoire, le communisme, sorti du coup d’Etat bolchevik de 1917, consécutif à la Première Guerre mondiale, reste jusque-là impuni, mal compris et mal interprété par les générations actuelles, souvent assimilé soit à un "ovni du XXe siècle, soit à une "belle utopie qui a mal tourné", alors qu’en réalité, il constitue aussi un terrible crime contre l’Humanité, au même titre que ces deux autres "frères siamois". Pire encore : le communisme, sous sa forme "soft" et édulcorée de la social-démocratie, continue à servir de boussole conceptuelle à certaines élites occidentales, complètement paumées face aux nouveaux défis du monde global du XXIe siècle.

Atlantico, août 2014 : Au début de cette année, Alexandre Melnik analysait que "la principale particularité de l’année 2014 par rapport au passé réside, fondamentalement, dans le fait qu’elle va accentuer et rendre de plus en plus audible pour tous un véritable changement de monde que vit actuellement l’Humanité toute entière". Après huit mois d'une actualité très riche sur le plan international (quasi-guerre entre l'Ukraine et la Russie, reprises des combats en Irak, remilitarisation en Asie de l'Est...), le constat est-il même ? Vers quel monde justement cette année nous dirige-t-elle ?

Alexandre Melnik : Derrière votre question sur l’année 2014, il y a une inquiétude largement partagée, qui porte sur la physionomie de l’ensemble du XXIe siècle, autrement dit, sur le monde qui émerge, en ce début du nouveau millénaire.

Ressemblera-t-il à la boîte de Pandore qui fera exploser, dans un chaos sanglant, les haines religieuses et ethniques, accumulées depuis des siècles ? Ou sera-t-il à l’exemple d’un gigantesque appartement multicommunautaire, d’un type nouveau, inédit dans l’Histoire, où ses colocataires cohabiteront à l’amiable, malgré leurs différences ? L’Humanité vivra-t-elle dans l’ombre du 11/9 (horreur destructrice des attentats du 11 Septembre 2001) ou dans le rayonnement du 9/11 (imagination constructive de la chute du Mur de Berlin du 9 Novembre 1989) ? Qu’est-ce que l’avenir nous réserve : un repli identitaire, nationaliste, souverainiste ou, a contrario, un décloisonnement des frontières et des Etats, au service de l’épanouissement individuel ? Bref, pour se référer au titre du célèbre roman de Léon Tolstoï, notre siècle sera-t-il celui de la guerre ou de la paix ?      

Bien évidemment, personne n’est capable d’y répondre avec certitude.

Mais malgré tous les soubresauts dramatiques de l’actualité courante, qui font la Une des journaux, ces dernières semaines, ma vision géostratégique, philosophique des grandes tendances du monde en devenir reste, fondamentalement, la même. Car la vague des affrontements armés, qui se télescopent sous nos yeux, ne change pas, à mon avis, la donne principale du XXIe siècle. A savoir - la globalisation, dans le sens que je donne à ce phénomène (cela n’a rien à voir avec la soi-disant "mondialisation", dans sa traduction française trop restrictive, qui est, au fond, un mot d’emprunt de mauvais aloi, usité à tort et, de surcroît, souvent instrumentalisé en France à des fins politiciennes). La globalisation comme innombrables, constantes, instantanées interconnexions, interactions et interdépendances entre individus, places et idées. Irréversible aplatissement de notre  planète, qui devient minuscule, selon la géniale anticipation de Thomas Friedman dans son bestseller "The World is flat", paru en 2005.

La globalisation, conçue, dans cet esprit, comme un "nexus of people, places & ideas", n’est pas une chimère idéologique, ni un produit toxique de Wall Street. Elle n’est ni américaine, ni chinoise. Elle est tout simplement l’air que nous tous, les habitants de la Terre, sans exception aucune,  indépendamment de notre géolocalisation, terreau culturel, opinion politique, couleur de peau, etc., respirons déjà partout et à tout instant. Et ce, souvent, sans nous en rendre compte. A l’instar de Monsieur Jourdain, personnage de la pièce de Molière "Bourgeois gentilhomme" qui ignorait qu’en articulant les sons d’une langue naturelle, il faisait de la prose. La globalisation, c’est cette "prose" des décennies à venir. Son ADN. Avec ses deux matrices clés : primo, le basculement de l’imprimé au numérique (aux conséquences comparables avec la banalisation de l’imprimerie au XVe siècle), et, secundo, la perte de l’Occident de son "monopole de l’Histoire" (qui présuppose le leadership occidental en matière de modernisation) à la faveur de nouveaux pôles d’excellence, qui montent en puissance, sans pour autant adopter le mode de vie occidental (pour les qualifier, il faudra inventer une nouvelle abréviation qui remplacera celle des BRIC, initiée en 2001 par Jim O’Neill, géopoliticien de Goldman Sachs).

Peut-on raisonnablement imaginer, quelques soient les aléas de la conjoncture internationale à venir, la disparition d’un milliard et demi de smartphones, qui permettent désormais à leurs propriétaires aux quatre coins de notre planète d’accéder, via un simple clic, à un océan de données sur les toutes les problématiques possibles et imaginables, et de communiquer entre eux en temps direct ?  Peut-on arrêter ce tsunami  des informations, qui irriguent, aujourd’hui, les réseaux sociaux, en échappant à tout contrôle, avec une digue de pacotille, bricolée à une ère d’antan ? La réponse me paraît évidente. Tenter de le faire reviendrait à utiliser la traction animale après l’invention de la machine à vapeur. Ou encore – s’éclairer à la bougie en faisant fi de l’ampoule électrique. Un anachronisme. Pire : un déni de réalité. Une sorte de maladie mentale.

Néanmoins, mon approche holistique, qui érige la globalisation en quintessence des décennies à venir, ne relève pas d’un sans-frontiérisme irénique, ni d’un "mondialisme" béat, car  l’aplatissement du monde par les nouvelles technologies qui rapprochent les individus, n’efface pas les frontières nationales, délimitées par les Etats, ni les identités culturelles – autant de potentielles sources de différends et de conflagrations.

Ainsi, je n’ai jamais affirmé que le XXIe siècle serait pacifique et sans conflits. Au contraire, j’ai préconisé une intervention en Syrie, au nom des valeurs fondatrices de l’Occident (dignité, liberté individuelle, démocratie, respect de loi, société civile), pour se débarrasser d’un dictateur qui massacre son peuple. Mais cette intervention aurait dû être menée, de façon ferme et déterminée, dans le cadre d’une coalition ad hoc, en amont du conflit, pour éviter le pourrissement de la situation ayant permis aux radicaux islamistes de récupérer un mouvement de protestation, légitime, contre un régime criminel et corrompu. Mouvement initialement dénué de tout fanatisme religieux.

Cette dérobade de l’Occident a aussi ouvert un boulevard à l’expansionnisme russe vis-à-vis de l’Ukraine (et, d’une façon plus générale, dans l’espace géographique des pays - anciens membres l’ex-URSS), en renforçant la conviction du maître du Kremlin, en proie à une paranoïa antioccidentale, qu’il pouvait annexer la Crimée, en toute impunité, sans être rappelé à l’ordre par le seul moyen qu’il comprend, celui de la force.

En synthèse, l’année 2014 nous dirige vers un monde de plus en plus instable et entropique, où rien n’est écrit d’avance et où toutes les certitudes volent en éclat.

Un monde où les institutions transnationales (à commencer par l’ONU, la clé de voûte des organismes internationaux en place), censées arbitrer ses acteurs étatiques et leur servir de garde-fous en cas de conflits, ne servent plus à grand-chose, car leur "logiciel" est formaté par une géopolitique révolue du siècle passé, alors qu’une nouvelle architecture de la gouvernance mondiale reste dans les limbes.

Un monde de plus en plus horizontal, réticulaire, rythmé par l’instantanéité des réseaux sociaux, où les événements épars vont se chevaucher, avec un tempo effréné, en rendant de plus en plus ardue la tâche de distinguer l’essentiel de l’accessoire, le vrai du faux, le tout emmêlé dans un kaléidoscope globalisé, relayé immédiatement par les médias numériques et audiovisuels, avec leurs loupes grossissantes sur des détails, parfois fortuits et futiles, mais toujours sujets à une dramatisation quasi shakespearienne. A regarder, ces jours-ci, en France, les chaînes TV d’information en continu, on pouvait penser que le destin du monde était suspendu, en direct, aux performances des athlètes français aux Championnats d’Europe d’athlétisme à Zurich, à la propagation du virus Ebola en Afrique de l’Ouest, à la vitesse de déplacement des camions russes, supposés d’acheminer une aide humanitaire en Ukraine de l’Est, à la contre-offensive des peshmergas, aux incendies en Corse - autant de breaking news, qui se bousculaient et s’enchevêtraient, avant d’être  balayées, d’une traite, par la victoire du PSG au Parc des Princes, cette dernière tout de suite éclipsée par un coup de boule de Brandao, afin d’atteindre son apothéose avec le "dimanche orange" du retour de vacances sur les routes de France, avec le blues de la rentrée en toile de fond…

Pas facile de retrouver le fil d’Ariane dans ce salmigondis labyrinthique ! Comment hiérarchiser les repères ? Comment se faire une idée claire sur la réelle importance à accorder aux événements qui sous-tendent la marche du monde ? Comment identifier, dans ce contexte, sa propre place et sa propre démarche (une angoisse récurrente qui pointe, notamment, dans les échanges au sein du groupe You & World que j’ai créé sur Facebook) ?

Enfin, l’année 2014 nous mène vers un monde global, qui basculera de "nous" (un projet collectif, porté par les institutions existantes) à "moi" ("moi" comme force motrice de la transformation du monde, le principal vecteur de changement), en ouvrant, de cette sorte, une nouvelle perspective aux démarches individuelles, en dehors des sentiers battus. Loin d’être une démarche égocentrique, cette "race to the top" individuelle peut tirer vers le haut l’ensemble de la société : les récentes innovations les plus radicales (Google, Facebook, Twitter, Amazon, etc.) vont dans ce sens. Issues, à la base, d’une initiative strictement personnelle, qui crée une nouvelle valeur ajoutée, elles changent in fine la face du monde, avec un impact constructif sur toute la population de la planète. Et c’est là que se situe mon principal motif d’optimisme concernant l’avenir !

David Engels : Je doute que l’on puisse considérer "l’humanité" comme un véritable ensemble historique homogène dont l’évolution passerait par une seule voie. Au contraire, j’entrevois plutôt l’humanité comme un ensemble de différentes grandes cultures dont les visions du monde sont si radicalement différentes que, jamais, ces cultures ne partageront totalement les mêmes intérêts et priorités. En revanche, si l’on veut absolument déceler un "changement" fondamental affectant une grande partie des humains ces derniers temps, ce serait ce que j’appellerais le "retour de l’histoire". En quelques mois à peine, l’écroulement des derniers vestiges du système politique post-colonial au Proche Orient, l’augmentation massive de l’influence chinoise en Afrique, le retrait américain de son rôle de gendarme mondial et le retour de la Russie à une "Machtpolitik" traditionnelle faisant éclater au grand jour l’hypocrisie et la lâcheté de l’Union européenne, ont démontré à tous que l’ère de l’hégémonie occidentale sur ce globe était bel et bien terminée. Si l’Europe veut protéger les intérêts même les plus basiques de ses citoyens, elle devra se résoudre à abandonner la chimère de la "soft power" et sa complaisance de plus en plus mal placée et s’établir enfin, au contraire, comme un acteur politique comme les autres – avec tout ce que cela impliquera comme audace politique, courage militaire et loyauté à ses propres racines culturelles. Mais nous en sommes encore bien loin, hélas...

A la fin de l'année 2013, le point vers lequel devaient se tourner tous les regards était l'Iran, qui était l'une des zones charnières de l'année 2014. Comment les choses ont-elles évolué avec ce pays ? De quoi cela présage-t-il ? L'année 2014 confirme-t-elle bien que la situation iranienne reste l'une des clefs de la tendance des années à venir ?

Alexandre Melnik : A la fin de l’année précédente, l’Iran était le point de fixation géopolitique (surtout pour la diplomatie américaine, traditionnellement effrayée par le spectre de l’apocalypse nucléaire). Or il se révèle, aujourd’hui, à la lumière des derniers développements mondiaux, comme un foyer de tension parmi tant d’autres, et, au demeurant, n’est pas le plus aigu. Curieuse ironie de l’Histoire : L’Iran d’aujourd’hui, avec son président "modéré" Hassan Rohani, peut même devenir un allié de Washington pour contrer l’avancée djihadiste en Irak, berceau du chiisme, et, à plus longue échéance, fournir une plateforme à la nouvelle stratégie, menée au Moyen-Orient et en Asie par les Etats-Unis, bientôt indépendants dans le domaine énergétique grâce au gaz de schiste, au détriment des pays du Golf, à majorité sunnite, dont la fourniture de pétrole aux Américains garantissait, jusqu’ici, leur sécurité.

En 2014, d’autres menaces, encore plus alarmantes que l’Iran, ont surgi sur le devant de la scène géopolitique. Parmi elles, il y en a deux qui me semblent prioritaires :

  • l’auto-proclamation, le 29 juin dernier, de l’Etat islamique et le "rétablissement du califat" par une organisation armée djihadiste sur les territoires irakiens et syriens sous son contrôle – une véritable barbarie des temps modernes qui cherche à éliminer physiquement ceux qui refusent la conversion à une religion poussée à l’absurdité de son extrémisme ;
  • l’escalade de l’agressivité de la Russie de Poutine, devenue un danger pour la paix dans le monde, à cause de son comportement d’un bandit qui bafoue la loi internationale, en narguant l’Occident. 

 

David Engels : Certes, en 2014 tout comme en 2013, l’Iran devra rester l’une des préoccupations majeures du monde occidental, mais non plus en tant que menace, mais plutôt, comme les États Unis l’ont désormais bien compris, comme ancre de stabilité. Jadis considéré comme brûlot au milieu d’une série d’États solidement intégrés dans le système de défense américaine, l’Iran est devenu le seul État stable dans une zone de crise qui s’étend désormais d’une manière plus ou moins continue de la Tunisie jusqu’en Afghanistan. Certes, son support pour un shi‛isme jadis considéré comme extrémiste a rendu l’Iran en partie responsable de l’implosion des pays voisins ; néanmoins, face à la radicalisation actuelle du sunnisme, l’exportation du conflit au coeur de l’Europe via l’immigration de masse et la genèse d’un extrémisme musulman culminant dans la renaissance de l’institution califale et l’éradication du christianisme au Proche Orient, l’Iran fait figure d’un pouvoir encore relativement modéré et prévisible. D’ailleurs, n’oublions pas le vieil adage divide et impera : si un jour, extrémisme musulman et revendication panarabe devaient conclure une alliance et créer une véritable fédération arabo-musulmane allant du Maroc à l’Iraq, contrôlant la majorité des réserves pétrolières mondiales et comptant sur la loyauté de dizaines de millions de fidèles partout en Europe, l’occident serait bien désespéré de trouver un contrepoids géopolitique dans la région...

Vous disiez également "pour faire pencher globalement la balance du côté de la paix – le souhait le plus cher de tous les gens raisonnables, dotés du bons sens – il faut s’extraire de la vision strictement nationaliste, confessionnelle, religieuse, ethnique, préconisant un repli sur soi pour avancer résolument sur la voie de globalisation". Pourquoi ne prend-on pas le chemin de votre "vœu" du début de cette année, si l'on en croît les conflits qui ont éclaté cette année ?

Alexandre Melnik : Pour me citer, afin de "s’extraire de la vision strictement nationaliste, confessionnelle, religieuse, ethnique", il faut faire évoluer les mentalités face aux nouvelles réalités et nouveaux enjeux du monde d’aujourd’hui et demain. Et c’est là que le bât blesse, car le changement de la mentalité humaine accuse toujours un retard sur les bouleversements du monde, surtout lors des tournants de l’Histoire, comme celui que nous vivons actuellement. La prise de conscience des nouvelles réalités globales exige, actuellement, de la part de tous les individus, y compris ceux qui forment ce qu’on appelle les élites, dotées du pouvoir décisionnel, une totale réinitialisation de leur "software of the mind". Une disruptive et souvent douloureuse remise en cause. Ce processus interpelle les fondamentaux mêmes du fonctionnement psychologique de l’Etre Humain. Ce qui nécessite un temps forcément long, en rupture avec la précipitation kaléidoscopique des événements, à l’heure de la globalisation qui s’installe dans nos foyers et accélère le cours de nos vies quotidiennes.

Ce décalage entre la réalité et sa perception est d’ailleurs connu en médecine sous le nom du "membre fantôme", un phénomène qui désigne l’étrange sensation selon laquelle un organe (comme l’appendice), bien qu’étant déjà amputé, serait toujours relié au corps, pendant un certain temps, après l’opération.

Dans le même ordre d’idée, permettez-moi aussi  un souvenir personnel : à quelques semaines de l’effondrement du Mur de Berlin, Mikhaïl Gorbatchev disait, en aparté, à Erich Honecker, vieux dinosaure coincé à la tête de l’Allemagne de l’Est, qui ne cessait de vanter les "avantages du socialisme réel" : "ceux qui sont en retard par rapport à l’Histoire, seront punis par elle".

A bon entendeur, salut !

David Engels : D’un certain point de vue, la plupart des conflits de 2014 sont justement des produits dérivés de la mondialisation et de son échec à favoriser une répartition équitable des richesses et à créer ainsi un monde respectueux des véritables intérêts des individus et pas seulement des grands pouvoirs de la finance. Vu le malheureux amalgame entre l’idéologie universaliste et les intérêts de l’ultra-libéralisme, c’était évidemment à prévoir, et il est difficile de s’imaginer comment renverser cette évolution qui risque de transformer, tôt ou tard, le monde entier en un gigantesque réservoir de labeur entièrement soumis aux intérêts de quelques grandes multinationales et cadré par des politiciens qui prétendent défendre leurs États en augmentant leur "compétitivité", alors qu’ils ne font que sacrifier les acquis sociaux des 19e et 20e siècles.

Dès lors, il n’est pas surprenant de voir le refus de ce système s’organiser autour d’un retour à des valeurs ethniques, religieuses ou nationalistes décriées comme antédiluviens par l’élite politiquement correcte et éclater en troubles, insurrections ou même en guerres. Parlant de l’espoir en la "paix", il est d’ailleurs curieux de constater la peur pathologique du monde occidental de tout conflit armé, et la lâcheté avec laquelle il se soumet aux diktats de quelques grandes entreprises et institutions internationales : comme si le risque calculé d’une démonstration de force militaire ou même les sacrifices que réclamerait un conflit localisé ne seraient pas infiniment préférables aux ravages que l’hypocrisie d’une politique universaliste au service du capitalisme mondial ont générés partout dans le monde, du coeur de l’Afrique noire, dévasté par l’effondrement de toute notion de civilisation, jusqu’aux mégapoles du Ganges avec leurs dizaines de millions d’ouvriers exploités jusqu’à la moelle...

Malgré les troubles apparus cette année, peut-on dire pour autant que l'on a assisté à de réelles nouveautés concernant le rééquilibrage politique ?

Alexandre Melnik : En ce mois d’août 2014, nous traversons une époque charnière, un drôle d’entre-deux, où les reliquats du passé s’accrochent au terrain et refusent de s’effacer, tandis que le futur, sculpté par la globalisation - qui rend notre planète plate et transparente, où tout le monde dépend de tout le monde, en co-agissant dans une maison de verre commune - n’arrive pas à s’enraciner, notamment en raison des pesanteurs de la mentalité que j’ai déjà évoquées. D’où l’explosion en série de ces bombes de retardement, posées par les conflits, refoulés et non résolus, hérités d’une époque précédente : l’attitude de Poutine à l’égard des pays voisins (Moldavie, Géorgie, Ukraine) est intrinsèquement  liée au legs du système dont il sort, avec son horloge mentale arrêtée aux années 1970, à savoir - le communisme, avec son cortège des crimes jamais jugés par l’Histoire ; le confit actuel entre le Hamas et Israël puise ses racines, entre autres, dans les narrations totalement différentes de la Deuxième Guerre mondiale, etc.

Mais je ne pense pas que l’avenir soit réduit à la répétition du passé qu’on oublie. A mon avis, l’avenir, c’est toujours une nouvelle construction. A bâtir. Par chacun de nous. A titre individuel. Sans attendre les instructions extérieures. D’où l’urgence de clore la page du siècle passé et de repenser le XXIe siècle. Sans extrapoler sur sa réalité, radicalement nouvelle, les critères d’hier, obsolètes.

David Engels : En tout cas, 2014 a apporté un changement majeur dans la politique mondiale : la percée des partis jugés "populistes" au parlement européen et bientôt, n’en doutons pas, dans les divers parlements nationaux. Il s’agit là du début d’une évolution dont la portée pourra difficilement être surestimée, car le pouvoir réel des partis établis rétrécissant comme une peau de chagrin, ceux-ci se verront forcés de constituer des coalitions de plus en plus anti-démocratiques afin d’endiguer le flot des "extrémismes". L’immobilisme politique qui en résultera ne pourra que renforcer la crise économique et identitaire actuelle du continent et confirmer le discours de ceux qui s’opposent au système. Nous pourrions revivre des situations rappelant dangereusement la République de Weimar, et même sans tomber dans le catastrophisme, il est évident que le continent, d’une manière ou d’une autre, ne sera désormais plus jamais le même. Soit une victoire du souverainisme interdira pour les siècles à venir à l’Europe de se constituer en maître de son propre destin ; soit le masque du politiquement correct tombera et l’Europe se transformera définitivement en dictature technocratique au service du capital mondial ; soit nous assisterons à la genèse d’une véritable conscience populaire européenne qui aboutira en un profond bouleversement de l’Union actuelle. Dans ce dernier cas, nous verrions ainsi s’établir un régime politique à la fois proche du citoyen et doté d’un pouvoir suffisant pour mettre en place ces réformes de longue durée dont nous avons si cruellement besoin...

Et n'oubliez pas le A-Book d'Alexandre Melnik : Reconnecter la France au monde, Globalisation mode d'emploi, toujours disponible à la vente aux éditions Atlantico

 

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