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Attaque terroriste islamiste contre une boîte gay à Orlando : quel impact sur la campagne américaine ?
©Reuters

Attentat

Attaque terroriste islamiste contre une boîte gay à Orlando : quel impact sur la campagne américaine ?

Une cinquantaine de personnes ont été assassinées dans la nuit de samedi à dimanche dans une boîte gay de la ville d'Orlando (Floride). Le tireur, Omar Mateen, serait proche de courants islamistes et l'Etat islamique a revendiqué la tuerie. Cette fusillade ne sera pas sans impact sur la campagne présidentielle américaine et pourrait servir la politique outrancière anti-islam du candidat Donald Trump.

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis (Eyrolles, 2015), Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump (Passy, 2016), Trumpland, portrait d'une Amérique divisée (Privat, 2017),  1968: Quand l'Amérique gronde (Privat, 2018), Et s’il gagnait encore ? (VA éditions, 2018), « Joe Biden : le 3e mandat de Barack Obama (VA éditions, 2019) et la biographie de Joe Biden (Nouveau Monde, 2020). Son dernier livre : Kamala Harris, L'Amérique du futur, aux éditions Nouveau monde (septembre 2021).

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Atlantico : Dans la nuit de samedi à dimanche, dans une boîte de nuit gay d’Orlando en Floride, le Pulse, un Américain d'origine afghane, Omar Mateen, a ouvert le feu. Si le père du tireur a affirmé que les motivations de son fils n'avaient rien à voir avec l'islamisme, le FBI a indiqué qu'Omar Mateen avait un "penchant" pour le terrorisme islamiste et l'Etat islamique a revendiqué la tuerie dans la soirée de dimanche . Que sait-on précisément des mobiles d'Omar Mateen ?

Jean-Eric Branaa : Les motivations du jeune homme, mort dans un échange de tirs avec la police, ne sont pas encore clairement définies. Elles pourraient être politiques, religieuses ou encore homophobes. Selon plusieurs responsables politiques américain le but était toutefois de semer la terreur. C’est notamment ce qu’a déclaré le gouverneur de l'Etat de Floride, Rick Scott, qui a affirmé qu'il s'agissait "clairement d'un acte de terrorisme", et même le président des Etats-Unis, Barack Obama, qui a également parlé de terrorisme dans sa brève allocution.

Les proches du tireur ont des versions différentes : son père a immédiatement indiqué que cet acte n’avait aucun lien, selon lui, avec la mouvance islamiste. « Il s’était récemment mis très en colère en voyant deux hommes s’embrasser », a-t-il précisé. Pour lui, il s’agit donc d’un acte homophobe. La personnalité du père et ses propres sympathies avec des groupes radicaux jettent toutefois la suspicion. Il a très vite été révélé qu’il a lui-même des intérêts en Afghanistan et des sympathies affirmées pour les Talibans. Cette impression est renforcée par l’ex-femme d’Omar Mateen qui a précisé sur de nombreux médias qu’il avait une personnalité complexe : imprévisible, il pouvait être très heureux à un moment, alors riant et plaisantant, puis entrer dans des colères violentes la minute d’après. Ses collègues précisent qu’ils s’étaient inquiétés de ses sympathies pour Daech.

Mateen était religieux mais pas connu pour être radical. Il était né à New York, au sein d’une famille réfugiée d’Afghanistan qui était considérée comme « américanisée ». Il s’est pourtant déclaré être un soldat de califat lors de sa revendication faite par un appel au 911, le numéro d‘urgence aux Etats-Unis, cette qualification étant reprise lors de la revendication par Daech. On est cependant à dans la problématique du loup solitaire, ces combattants autonomes qui agissent sans réseau, donc sans préparation qui pourrait éveiller les soupçons, comme cela avait déjà été le cas à San Bernardino : il y a une vraie difficulté à les localiser car ils sont quasiment autonome.

Dans quelle mesure cette tuerie pourrait-elle influencer la campagne présidentielle et renforcer Donald Trump ?

La situation personnelle d’Omar Mateen pose un problème : Interrogé trois fois par le FBI, en 2013 et 2014, tout le débat est désormais de savoir pourquoi il a été laissé libre dans la nature et sans surveillance particulière. Même s’il est évident que la problématique du loup solitaire est quasiment insoluble au regard des moyens qu’il est humainement possible de déployer dans la prévention des risques, on peut toutefois relever qu’un de ces interrogatoires a été motivé par des déclarations très favorables à Daech qu’il avait faites auprès de ses collègues.

On imagine aisément que, dans ses conditions, il aurait pu faire l’objet d’une mesure de restriction, notamment celle d’acheter des armes : cela n’a pas été le cas. Omar Matteen avait le droit d’acheter toutes les armes qu’il voulait, comme l’ensemble des Américains. Il faut préciser qu’aux Etats-Unis les armes sont en vente libre et que même un AR15, une arme automatique très meurtrière,  se trouve en supermarché.

Les deux candidats vont s’opposer sur cette problématique : Hillary Clinton est dans le camp de ceux qui veulent compliquer les conditions d’obtention des armes. Parmi ses propositions on trouve des mesures pour interdire leur vente à ceux dont le casier judiciaire n’est pas vierge ou qui ont des antécédents de problèmes psychologiques connus. Ce n’était pas le cas d’Omar Matteen, pour ces deux conditions. Hillary Clinton souhaite surtout que la vente d’armes automatiques soit rendues très difficiles et on sait qu’Omar Matteen n’a eu aucune difficulté à ses procurer ce fusil d’assaut. Cependant, même avec un durcissement de la loi il faut savoir qu’il est très facile d’acheter n’importe quelle arme aux Etats-Unis, dans des foires aux armes, où elles sont échangées sans aucun contrôle, et sans que l’identité de l’acheteur ne soit même relevée, ou sur Internet où aucun contrôle n’est possible non plus.

Bien entendu cette tuerie va durcir encore un peu plus la campagne et diviser les Américains : la question de la possessions des armes est très présente depuis le début de la campagne, bien avant le début du processus des primaires. Donald Trump a défendu très vigoureusement le droit à posséder une arme, qui a été obtenu en 1791 et reste placé sous la protection d’un amendement constitutionnel et souhaite même une dérèglementation totale : ce droit est considéré par plus de 55% des Américains comme un symbole de leur liberté individuelle, face au pouvoir du gouvernement. C’est une question très sensible dans le pays, derrière lequel se cache l’activisme très fort de la NRA (la National Rifle Association), une association qui défend ce droit. On estime qu’il y a quasiment autant d’armes en circulation que d’habitants dans le pays, c’est-à-dire 350 millions.

Une autre conséquence collatérale sera le report de l’entrée en campagne de Barack Obama, qui avait prévu de se ranger aux côtés d’Hillary Clinton et devait participer à un meeting commun mercredi prochain dans le Wisconsin : ce débat a d’ores-et-déjà été annulé. 

Quels sont les autres débats qui seront réactivés par ce massacre ?

Les attaques en provenance de Donald Trump vont se faire de plus en plus fortes dans les jours qui viennent et il va tenter de marquer des points en réactivant certains vieux débats qui ont favorisé sa candidature. En premier lieu, il s’attaquera à la côte de popularité du président. Ce n’est pas forcément perceptible depuis la France mais Barack Obama a souffert d’une mauvaise opinion à son égard tout au long de ses deux mandats ; C’est d’ailleurs là-dessus que le parti républicain a capitalisé pour l’emporter, notamment lors des dernières élections de mi-mandat en 2014. Or cette côte de popularité est brutalement remontée au cours de la dernière année, ce qui rend plus aisée le positionnement d’Hillary Clinton qui s’est inscrit dans l’héritage du président.

La situation est donc une aubaine pour Donald Trump qui a immédiatement demandé à Barack Obama de démissionner car il n’a pas su employer le mot de terrorisme au cours de son intervention télévisée. La mauvaise opinion que les Américains avaient de leur président reposait sur le sentiment qu’il était trop hésitant et n’était donc pas en capacité de prendre les décisions qui s’imposent en situation de crise. 

La question syrienne et plus largement au moyen orient, va être réactivée dans les débats : Donald Trump attend une intervention militaire soutenue, une réaction forte. Là encore, c’est Barack Obama qui est en ligne de mire.

Cela ne veut pas dire qu’il va délaisser Hillary Clinton : très rapidement, et quasiment sur les mêmes thèmes, il va très certainement lui demander d’abandonner de campagne, en mettant en doute sa capacité à devenir commandante en chef des armées, la rendant responsable –lorsqu’elle était ministre des Affaires Etrangères– de la situation que le monde connaît aujourd’hui et de l’arrivée de millions d’émigrants aux Etats-Unis, qu’il va qualifier d’incontrôlables.  Les scandales des emails et de Benghazi vont une nouvelle fois lui servir pour argumenter sur ce thème, même si le rapport est très éloigné de la situation actuelle.

Donald Trump, enfin, voit dans cet événement dramatique la démonstration qu’il avait raison : sa déclaration à-propos des musulmans va être revisitée et il va faire son possible pour convaincre les Américains encore indécis qu’il est le seul à s’attaquer aux vrais problèmes, leur dit la vérité, n’utilise pas la langue de bois, et pourra donc garantir leur sécurité. Cela pourrait convaincre beaucoup d’électeurs, qui feraient dès lors l’impasse sur le reste de son discours et se mettraient à l’abri derrière son image d’homme solide, courageux et prêt à s’interposer entre eux et le danger potentiel.

Ne négligeons pas, enfin, que l’attaque a eu lieu dans un club gay et que cela s’est passé dans le sud des Etats-Unis : les questions de moralité ne sont jamais très loin dans un débat politique américain : l’activisme religieux devrait très vite ramener au premier plan des débats sur l’identité, la famille, le rejet de l’homosexualité  ou la définition de ce qu’est la société américaine et sa culture. On peut s’attendre au retour d’une mouvance qui a toujours plus ou moins pesée dans le pays : le nativisme. Attaquée par l’extérieur la société américaine va avoir besoin de se redéfinir, …pour mieux se protéger ?

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