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L'économie portugaise tire encore sévèrement la langue.
L'économie portugaise tire encore sévèrement la langue.
©Reuters

Matière à s'inquiéter

Le Portugal bien parti pour une crise à la grecque ?

En dépit d'un début de reprise ce dernier semestre, l'économie portugaise tire encore sévèrement la langue. Sans protection vis-à-vis de pays à plus faibles coûts de production et partiellement dépendante de l'Espagne, elle est encore loin d'être sauvée. Une situation inquiétante pour l'Europe toute entière.

Jésus Castillo

Jésus Castillo

Jésus Castillo est économiste, spécialiste de l'Europe du sud chez Natixis.

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Atlantico : Aujourd'hui, quelle est la situation économique du Portugal : chômage, déficit, dette ? Comment se place le Portugal vis à vis de ses voisins du Sud de l'Europe ? Peut-il poser problème pour l'Europe ?

Jésus Castillo : Tout d’abord sur les chiffres clés. On observe une reprise de la croissance économique depuis le deuxième semestre 2014 au Portugal. On a eu une progression du PIB de 0,4% en moyenne par trimestre. Cette reprise a été soutenue par des facteurs communs et extérieurs à la zone euro : dépréciation du prix du pétrole qui apporte du pouvoir d’achat aux ménages, dépréciation du taux de change de l'euro sur les marchés extérieurs, et une politique monétaire de la BCE accommodante, donc des taux d'intérêts très bas. 

Le chômage était de 14,1% l’année dernière, et les prévisions pour cette année passent en dessous des 13% de chômage. La croissance devrait être autour de 1,7% en 2015 et à 2% l’année suivante.

Le chômage va continuer à réduire : cela est dû certes au retour de la croissance mais également à une contraction de la population active, la population active se réduit donc le taux de chômage baisse de facto. Cette baisse est également liée à de mauvaises raisons : on a une perte de facteur travail dans l’économie portugaise.

La dette était de 130% du PIB en 2014 ; elle devrait commencer à baisser en 2015 autour de 126-127% du PIB. Donc on observe bien une stabilisation du ratio d'endettement et une baisse progressive de cet endettement.

Concernant le déficit on devrait voir se poursuivre la consolidation budgétaire ; il devrait passer de 4.5% en 2014 vers 2.9 - 3.1% cette année. Cependant il n’est pas certain qu’on soit exactement dans les objectifs fixés par Bruxelles.

En comparaison avec les autres pays du sud de l’Europe, l’économie portugaise est plus petite et moins bien spécialisée, elle subit des concurrences plus fortes.  L’industrie portugaise se situe dans le bas-moyen de gamme, elle ne dispose pas d’industrie à forte valeur ajoutée qui la protégerait par rapport aux économies des pays à plus faibles taux de production. Par exemple, dans le textile qui représente une part importante de l’économie portugaise, le pays est en compétition avec le nord du Maghreb et les pays asiatiques.

Le Portugal a une forte dépendance à l’Espagne en termes d’exportation, cela représente environ 40%, cela a été un élément défavorable lorsque l’Espagne allait mal, mais maintenant la reprise économique espagnole bénéficie aux exportations portugaises bien qu’elles restent fragiles car trop dépendantes de son voisin ibérique.

A la vue de ces différents chiffres, il reste encore beaucoup de chemin à faire avant de pouvoir dire que l’économie portugaise est sauvée. Aujourd’hui il faut voir quelle conception on donne à l’Europe : soit on accepte que les pays de la périphérie s'appauvrissent de plus en plus et dans ce cas là on crée une Europe à deux vitesses, avec la question de savoir comment financer ces économies à long terme. Soit il faut mettre en œuvre d'autres politiques de transfert de ressources ou des politiques d'investissement plus ambitieuses.

Pour l’instant le Portugal s’en sort à peu près, certes il a fallu les aider mais on n’est pas face à un pays qu’il va falloir aider financièrement de façon écœurante dans le futur.

Cependant pour que l’endettement du Portugal continue de baisser, il faut continuer à faire des efforts importants, en orientant une partie des richesses du pays au remboursement de cette dette publique

Peut-on craindre une situation financière semblable à celle de la Grèce dans les prochains mois ? Pourquoi ?

Les difficultés du Portugal ne sont pas les mêmes que celles de la Grèce.

Le niveau de la dette publique est largement inférieur à celui de la Grèce on va vers 200% du PIB en Grèce contre 130% au Portugal.

Même si la croissance est faible au Portugal, elle est là ce qui n’est pas le cas en Grèce pour le moment.

Sur le plan politique, il y a une période d’incertitude qui s’ouvre aujourd’hui au Portugal avec le nouveau gouvernement. Là où on était dans un système politique qui fonctionnait sous la forme de bi-partis, on va maintenant vers des jeux d’alliance entre différents partis qui reflètent l’éparpillement de l’opinion publique. Mais on n’est du tout dans un changement radical comme on a pu l’observer en Grèce.

La gauche portugaise, unie pour la première fois en 40 ans de démocratie, a provoqué la chute du gouvernement minoritaire de droite "pour tourner la page de l'austérité", sous l'œil inquiet des marchés financiers.  Quelle a été la réaction des marchés ce matin face à ce nouveau gouvernement ?

Pour le moment les marchés n’ont pas très bien réagi. On observe un écartement des taux d'intérêts au Portugal si on compare aux taux espagnols ou italiens. La bourse de Lisbonne a également subi ses soubresauts politiques, elle a sous-performé par rapport aux autres bourses européennes depuis le début de cette période d’incertitude politique. De plus ces alliances - qui paraissent contre-nature - avec des partis qui ont eu des discours de remise en cause des différents pactes de stabilité européens tout cela crée de la défiance.

Est-ce que ce nouveau gouvernement va changer quelque chose pour la situation portugaise ? Dans quel sens ? 

Le fait est que les marges de manœuvre sont extrêmement faibles quel que soit le gouvernement en place. Car le moindre écart qui conduirait à un creusement des déficits importants serait immédiatement sanctionné par les marchés. Le pays n’est pas dans une situation où il peut se le permettre. A court terme, on voit que la remontée des taux d’intérêts n’a que peu d’impact sur le coût budgétaire. Mais à plus long terme, cela sera plus difficile pour le pays.

Le Portugal ne pourra s'écarter significativement des politiques précédentes sans risquer une sanction européenne ou des marchés. Le nouveau gouvernement ne devrait pas changer grand chose : il y aura sûrement un cadeau fait aux fonctionnaires mais il y aura des compensations ailleurs car le pays doit garder son équilibre budgétaire. Je pense que les politiques portugais sont conscients de ça, et après les efforts qui ont été faits, il ne vont pas risquer de remettre en cause ce qu’ils ont obtenu au prix d'un dialogue social plus que tendu.

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