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Le président de la République, Emmanuel Macron, lors de sa visite auprès des habitants du quartier de La Mosson à Montpellier le 19 avril 2021.
Le président de la République, Emmanuel Macron, lors de sa visite auprès des habitants du quartier de La Mosson à Montpellier le 19 avril 2021.
©GUILLAUME HORCAJUELO / POOL / AFP

Rattrapé par l’ancien monde

Le macronisme peut-il survivre à la transformation d’Emmanuel Macron en candidat normal ? 

L’une des principales forces d’Emmanuel Macron en 2017 avait été de refuser les « recettes » classiques -« claquer un pognon fou » dans le vide- en misant sur un changement de paradigme du système. Comme l’a souligné son déplacement à Montpellier, sur l’insécurité comme sur la politique de la ville, le président de la République mise désormais sur les mêmes vieilles ficelles que les candidats à la présidentielle du monde d’avant.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019) et Le dictionnaire du progressisme (Seuil 2022). 

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Atlantico : En promettant de nouveaux moyens à la police de Montpellier sans annoncer de mesures pour régler le problème de fond de l’insécurité, Emmanuel Macron semble retomber dans les travers d’une réponse uniquement financière. Lors de la campagne 2017, le candidat Emmanuel Macron avait étonné sur la méthode avec laquelle il abordait les sujets. Sur de nombreux points, il privilégiait une approche globale pour régler les problèmes à la racine et non symptôme par symptôme. Quatre ans après, l’élection fatidique approchant, il semble retourner aux recettes classiques. Le candidat Macron, version 2021, ressemble-t-il de plus à ces prédécesseurs sur la forme ?

Christophe Boutin : Pour répondre à votre question, il faut d’abord se poser la question de savoir « d'où parle » Emanuel Macron aujourd’hui. On est effectivement tenté de voir derrière ses derniers propos le futur candidat à l'élection présidentielle de 2022. Pour autant, la campagne pour cette élection n’est pas lancée - s'il y a une campagne en cours, quoi que plus personne n'en sache rien et ne s’en préoccupe, c'est uniquement celle des élections régionales et départementales qui se tiendront dans un peu plus d’un mois. C'est donc le président de la République qui s'est exprimé à Montpellier, mais il est bien certain qu'il bénéficie dès maintenant de cette double casquette de président en exercice le jour et de candidat au moins potentiel la nuit. Dès maintenant, ses actes et ses paroles pèsent donc plus lourd, et il ne peut l’ignorer.

Reste qu'il ne s'agit pas dans les interventions actuelles de présenter un programme, ni de définir une méthode. Or, vous avez raison, lors de l'élection de 2017, si Emmanuel Macron a pu si facilement surfer sur cette demande de renouvellement qui était au cœur des revendications des Français, et ainsi arriver de manière inédite au sommet de l’État, c’est en partie dû à la nouvelle approche de la politique qu’il était censé incarner. Las de voir se succéder les « bonnets blancs et blancs bonnets », pour reprendre la célèbre formule de Jacques Duclos, d'une droite et d'une gauche faisant peu ou prou la même politique, ne se distinguant que sur le sociétal et se refusant à traiter les trois questions qui les angoissent, celles de l’insécurité, de l'immigration et de l'identité, nombre de Français ont été sensibles à cette méthode nouvelle qui devait permettre de dépasser les blocages.

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La « méthode Macron », qui allait surtout permettre son élection, puis celle de sa majorité parlementaire avec la création de La république en marche, était en effet censée rapprocher les décideurs des citoyens. Cela passait en 2016 par ces concertations en amont, permettant, en fonction des éléments de terrain ainsi rassemblés, d’intégrer dans le  programme du candidat des réponses aux questions que se posaient les Français, une méthode qui devait continuer une fois l’élection faite, dans une sorte de dialogue ou de concertation permanents. Certains y ont vu alors la concrétisation du mouvement « Nuit debout » qui avait attiré nombre d’électeurs de cette gauche « cultureuse » déçue par l'immobilisme du « président normal » François Hollande. Ils ont donc participé aux comités de la campagne du jeune et fringuant candidat, et certains d'entre eux ont ensuite été élus pour siéger sur les bancs de l'Assemblée nationale dans les rangs de la nouvelle majorité présidentielle.

Mais en 2021 cette « méthode Macron » a très largement montré ses limites. Certes, les concertations ont continué, et ne cessent même d'avoir lieu : c'est le « Grand débat national » un jour, la Convention citoyenne sur le climat » le lendemain, suivie de près par le « Comité citoyen pour la vaccination » et juste avant la « Conférence sur l'avenir de l'Europe ». Mais il est clair qu’il ne s’agit pas des dialogues promis, mais de simples monologues, de spectacles où l’on peut participer à une expérience de « claque citoyenne » sous les ordres de chauffeurs de salle, mais sans jamais remettre en cause les projets élyséens. Ce sont autant de lieux où les apôtres géniaux du progressisme consentent à expliquer leur pensée complexe, et d’où, édifié et rasséréné, on ne saurait repartir qu’extatique, ou, au moins, confiant. De la même manière, les députés LREM, pris en main par des chevaux de retour du parlementarisme, seconds couteaux d’une gauche explosée en vol en 2017, ont vite compris les limites dans lesquelles ils étaient invités à participer à l’élaboration des textes : appuyer ou non sur le bouton de vote électronique.

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Le résultat est qu’en fait de rapprochement d’avec les citoyens, nous avons assisté à une accélération de la captation du pouvoir, non par une technocratie d’État, comme on cherche à nous le faire croire en sacrifiant l’ENA comme bouc émissaire, mais par une oligarchie qui ne passe par les concours et les grands corps que pour aller au plus vite rejoindre les boards d’entreprises mondialisées, dans de fascinants et fructueux allers-retours entre public et privé. Difficile donc avec de tels résultats, lorsque l’on est ensuite au pouvoir depuis quatre ans, et même en tenant compte de la remarquable capacité d’oubli des électeurs, de refaire le coup de la table renversée et de la méthode qui va tout changer.

C’est donc à la conjonction de ces deux éléments, la démonétisation de la technique de la « réforme macronienne » si l’on se place du côté du candidat, et le fait que sa parole soit limitée par les thématiques de l’heure du côté du président de la République en exercice, que l'on doit en grande partie ce ton auquel vous faites allusion.

Emmanuel Macron table-t-il sur une stratégie de segmentation de son discours pour séduire chacune des catégories sociales ?

On sait que, depuis au moins Valéry Giscard d'Estaing, tel est en effet le déroulement classique d'une campagne électorale. Après un discours consacré « aux jeunes », c'en est un sur « les vieux » – pardon « nos aînés » –, puis l'agriculture, l'industrie, etc…, autant de discours thématiques adressés à des publics précis, et déclamés autant que faire se peut depuis des lieux symboliques – un village oublié de la France profonde pour les agriculteurs, une plate-forme de start-up ou, au contraire, une friche industrielle pour l’industrie… Aujourd’hui, et même si c'est encore le président de la République qui s'exprime, il est en quelque sorte tenu par l'actualité, pour lui-même d’abord, pour le candidat qu’il peut devenir ensuite. En effet, refuser d’évoquer certains faits à moins d'un an de l'élection présidentielle pourrait être problématique, et ni Emmanuel Macron ni ses conseillers en communication ne peuvent l'ignorer.

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Or, allez savoir pourquoi, mais la thématique du moment est plus que jamais celle de l’insécurité. Est-ce parce que, dans la start-up nation des métropoles, on peut risquer sa vie pour une remarque, un regard ou une cigarette ? Est-ce parce que, dans la France du vivre-ensemble, une femme, contrairement à sa mère il y a vingt ans, doit y réfléchir à deux fois avant de sortir seule un peu tard ou pour faire un jogging ? Est-ce parce que, de vol de moutons en massacres d’équidés, nos campagnes deviennent soudain moins bucoliques ? Est-ce parce que, couteaux fous et voitures folles, les objets eux-mêmes semblent relever de la psychiatrie ? Toujours est-il que, malgré les louables efforts d’Acquitator place Vendôme, qui se tue à répéter que « la France n’est pas un coupe-gorge » - formule malvenue en ces temps d’égorgements -, et ceux des médias qui, de silences en euphémisations, tentent avec un courage admirable de nier le réel pour maintenir le couvercle fermé d’une marmite sécuritaire en pleine ébullition, 70 % des Français évoquent volontiers « l’ensauvagement » de notre société, 69% considèrent prioritaire la lutte contre l’insécurité et 81 % jugent la justice trop laxiste.

C’est était assez pour qu’Emmanuel Macron se rende à Montpellier annoncer de nouveaux moyens – les médias ayant préféré s'intéresser à la question de savoir si le prénom Pierre était ou non porté dans certaines zones du territoire plutôt qu'aux broncas subies par le président lors de son passage. Mais il y eut aussi ce long entretien au Figaro où le président affirmait qu'il se battait « pour le droit à la vie paisible » des Français, véritable monument de la volonté élyséenne de biaiser le sujet. L’insécurité ? C’est la drogue mon pauvre monsieur, et donc avant tout les méchants consommateurs, « ceux qui prennent de la drogue - et cela concerne toutes les catégories sociales (sic) », qui « doivent comprendre que non seulement, ils mettent leur santé en danger, mais qu’ils alimentent aussi le plus grand des trafics ». « Chaque jour, nous fermons un point de deal. Allez voir dans les quartiers comment cela change la vie ! » ajoute sans rire le président, qui a aussi une solution pour éviter les heurts avec la police : « Nous allons même changer l’uniforme des policiers et remplacer la casquette par un calot, pour moderniser un peu tout cela. » - oubliant que l’ancêtre du calot, le bonnet de police, est évoqué dans le règlement du 25 avril 1767. L’entretien se conclut par une question qui renvoie aux thématiques que vous évoquiez : « L’élection présidentielle a lieu dans un an. Vous mettez l’accent aujourd’hui sur la sécurité. Est-ce à dire que vous considérez que ce thème sera un des enjeux centraux de la bataille électorale ? », et sa trop attendue réponse : « Ce que je sais, c’est surtout que c’est un enjeu majeur pour le pays. Je n’ai pas en tête un quelconque agenda politique. »

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Le macronisme porté par ce nouvel Emmanuel Macron transformé en « candidat normal » sera-t-il encore capable de gagner avec une telle stratégie ?

Le macronisme n’est pas « porté » par Emmanuel Macron, il s’y résume, de la même manière que « le style c’est l’homme ». Mais le macronisme n’est jamais que l’une des modalités d’expression d’un progressisme qui peut se servir d’autres figures pour réaliser la même politique, les projets ne différant jamais que dans la forme, portés par des styles différents, tous susceptibles d’être déclinés en « ismes » distincts sans que rien ne change. La nécessité de rester le meilleur serviteur du progressisme pour rester aux affaires est donc un élément expliquant la stratégie présidentielle en cours. Manifestement aussi, quelques sondages inquiétants doivent circuler : Le Monde évoquait ainsi il y a quelques jours « la pression de l’extrême droite » sur les futures élections locales et l’état inquiétant des fameuses « digues républicaines » avant l’élection présidentielle. Cela peut expliquer, outre l’accent mis sur la lutte contre l’insécurité, un quasi mea culpa sur les mesures qui ont contribué à la naissance de la crise des « Gilets jaunes », quand le président admet que la taxe sur les carburants était une « erreur » vis-à-vis de la « classe moyenne ».

Mais rassurez-vous, même s’il doit entrer dans certains cadres, on peut douter du fait qu’Emmanuel Macron soit jamais un « candidat normal », car il restera toujours l’homme du « en même temps ». Celui qui ne parle pas de l’insécurité régnante, mot tabou, mais du « droit à la vie paisible » ; qui revient bien sur la taxe sur les carburants, mais qui lance la France dans le surcoût de l’éolien ; qui lutte contre le « séparatisme », mais déclare - en anglais bien sûr - à la chaine de télévision américaine CBS, dans l'émission « Face the Nation », qu’il importe avant tout de lutter contre le racisme en France, et, pour cela, de revisiter l'histoire nationale ; qui, quand on lui pose la question d’un éventuel référendum sur l'immigration, applique la doctrine par laquelle Nicolas Sarkozy a justifié la ratification du traité de Lisbonne : « Sur le sujet du référendum, la démocratie permet aux Français de s’exprimer lors des prochaines échéances électorales. Ils le feront. », excluant donc tout recours au peuple souverain. Un Emmanuel Macron qui concluait ainsi son entretien au Figaro : « Quoiqu’il arrive, je présiderai jusqu’au dernier quart d’heure. Sur la sécurité, sur l’économie et l’industrie, sur les réformes, sur le social, sur l’éducation, sur l’environnement, j’agirai jusqu’au dernier quart d’heure. » Tel qu’en lui-même enfin le dernier quart d’heure ne le changera donc pas, parce qu’il ne peut pas changer, et sa stratégie reste et restera ce progressisme en acte juste tempéré par le « en même temps » du discours.

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