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Les responsables politiques se sont montrés incapables de faire évoluer leurs propositions en fonction du contexte économique.
Les responsables politiques se sont montrés incapables de faire évoluer leurs propositions en fonction du contexte économique.
©FlickR / Jim Bahn

Idéologie vs réalité

Le libéralisme en pleine crise intellectuelle : comment l’Europe et la France sont en train de rater le train du renouveau de l’économie de marché

Alors que le contexte économique a profondément évolué lors des dernières années, les responsables économiques et politiques se sont montrés incapables d'apporter de nouvelles solutions sur le continent européen. Au même moment, l'approche de l'économie de marché subit un bouleversement outre-atlantique.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Atlantico : Bien que considérés comme le berceau du libéralisme, les Etats-Unis semblent remettre en cause certains dogmes de la théorie libérale, notamment au travers la mise en place de plusieurs réformes, comme l’Obamacare, le relèvement du salaire minimum, ou la relance monétaire. S’agit-il réellement d’une contradiction ou plus simplement d’une évolution ?

Nicolas Goetzmann : Il s’agit bien plus d’une évolution, et celle-ci repose sur un contexte donné. Lorsque la crise de 2008 a frappé les Etats-Unis, l’ensemble des courants économiques y sont allés de leurs interprétations, aussi bien pour juger des causes du marasme que de ses remèdes. Ce qui représente une formidable occasion d’avoir raison ou d’avoir tort. L’ampleur de la crise n’a pas permis de se cacher derrière des statistiques ambiguës.

Les Etats-Unis ont eu la réponse macroéconomique la plus rapide et la plus franche, avec la mise en place de plans de relance monétaire de très grande ampleur. Au même moment, de nombreuses figures considérées comme "libérales" (au sens français) ont crié au fou, le plus souvent en indiquant que l’hyperinflation, l’envolée des taux d’intérêt, puis la ruine, étaient au coin de la rue. Ces prédictions ne se sont jamais réalisées, ce qui a considérablement affaibli les arguments de ce courant.

Durant cette période, la pensée économique aux Etats Unis était, et est toujours, clairement dominée par les néo-keynésiens, notamment au travers des deux Présidents successifs de la FED, Ben Bernanke et Janet Yellen dont les résultats ont été impressionnants. Les 11 millions d’emplois créés depuis 2010 et le taux de chômage actuel de 5.5% parlent d’eux-mêmes.

Mais le phénomène le plus impressionnant est l’évolution du débat économique aux Etats Unis. Désormais, les thèmes les plus porteurs sont l’analyse et la lutte contre les inégalités, la remise en cause d’une certaine forme de mondialisation, et la lutte contre la trop faible inflation. Certains organismes considérés comme centristes soutiennent des réformes de relèvement du salaire minimum, la hausse de la fiscalité sur le patrimoine, alors qu’elles ont longtemps été considérées comme des repoussoirs absolus aux Etats Unis. Le simple constat du succès du livre Thomas Piketty dans le pays démontre qu’un mouvement, voire une rupture, est en place. Mais il ne s’agit en rien d’une remise en cause du libéralisme et de l’économie de marché, simplement une évolution ayant pour objectif de transformer la croissance en croissance pour tous.

Cependant, il est important de tempérer ce phénomène en comparant par exemple le cas de la France et celui des Etats Unis. Car le point de départ n’est pas le même, en ce qui concerne le degré des libertés économiques, c’est-à-dire le degré de libéralisme.

Au contraire des Etats Unis, le continent européen ne cesse de réclamer des "réformes structurelles" d'inspiration libérale. L'Europe est-elle à contre-courant, ou la justification vient-elle plutôt d'un contexte de base différent ?

L’Europe continentale a une tradition économique qui se repose sur la notion d’Etat Providence, avec un niveau élevé de redistribution. Cette approche est aujourd’hui remise en cause par le constat d’importants niveaux de dette et de déficits dans la plupart des Etats, et ces derniers cherchent en conséquence à rogner sur les prestations sociales et sur les dépenses publiques.

Ce que l’on pourrait percevoir comme un contre-courant correspond plutôt à une tentative de retour à la moyenne, si l‘on veut se comparer au cas des Etats Unis. Bien qu’une démarche réformatrice par l’offre puisse avoir de solides justifications en ce qui concerne l’Europe, et ce, depuis de nombreuses années, le contexte macroéconomique de crise n’y est pas du tout propice.

Parce qu’à force de ne voir l’économie que par le biais de l’offre et des réformes structurelles, les libéraux européens ont totalement raté la survenance d’une crise de la demande depuis 2008. Or, encore aujourd’hui, l’Europe souffre des deux maux. Mais ces réformes, du droit du travail, des retraites etc…n’auront une efficacité réelle qu’à partir du moment où le problème de la demande sera traité. Si un asthmatique se fait renverser par un bus, le traitement de l’asthme n’est pas la priorité. C’est pourtant la stratégie qui a été poursuivie par l’Europe depuis 7 ans.

La crise actuelle de la demande asphyxie totalement l’économie européenne, et c’est bien ici la priorité. Une fois que ce point sera résolu, les réformes de l’offre prendront tout leur sens, afin d’optimiser le potentiel de croissance des pays de la zone euro.

La théorie libérale est-elle réellement affaiblie pour autant ?

C’est le contexte qui domine ici. Encore une fois, les réformes structurelles en Europe ont tout leur sens, mais celles-ci ne pourront produire leur totale efficacité que lorsque le plein emploi sera atteint, c’est-à-dire au moment où la demande sera optimale. Ce qui n’est évidemment pas le cas aujourd’hui. L’incohérence des défenseurs d’une politique "libérale" est que leur volonté absolue de mettre en place ces réformes du marché du travail au moment même où le chômage de masse est installé conduit à un important niveau de défiance. Prétendre que les cas grecs ou espagnols sont des succès est absurde, et même les cas de l’Irlande ou du Portugal ne permettent pas de le soutenir. Le traitement de la demande permet d’obtenir des résultats plus probants et ce, de façon bien plus rapide. C’est-à-dire que la souffrance des populations n’est pas une obligation, cela n’est qu’un choix.

C’est le moment ou l’idéologie prend le dessus sur la pratique. Parce que préférer la souffrance ne peut se justifier par rien d’autre que par de la morale. Nous sommes loin de l’économie.

Par contre, lorsque l’Europe retrouvera sa croissance d’antan, ou au moins une croissance convenable, elle pourra optimiser ses performances en mettant en place ces fameuses réformes structurelles, et nous pourrons retrouver ce vieux débat classique.

Quelles sont les principales idées reçues qui ont pu être remises en cause au cours des dernières années ?

Au moment même où le Medef appelle à une révision catégorielle du SMIC en France, la ville de Los Angeles vient de décider d’une hausse du salaire minimum de 50% à horizon 2020, pour atteindre 15 $ de l’heure. Pourtant, la Californie est généralement considérée comme l’exemple absolu en matière de liberté d’entreprendre, elle peut donc difficilement être soupçonnée de Marxisme. Le contexte y est différent, le chômage est faible et le relèvement du salaire minimum n’a pas de réel impact lorsque le plein emploi est atteint, la hausse de ce standard permet tout simplement d’équilibrer la distribution de richesse. Le but du libéralisme n’est pas d’enrichir trois personnes, mais de profiter au plus grand nombre. Donc, peu importe le classement politique d’une idée, seul son résultat pratique compte.

Mais encore ; l’idée selon laquelle un haut niveau de dette empêche toute croissance a également pris un sérieux coup, notamment après la réponse apportée aux travaux des économistes Rogoff et Reinhardt qui prétendaient qu’une dette supérieure à 90% du PIB ralentissait la croissance. Leurs calculs ont été invalidés. Même le FMI s’est mis à critiquer les politiques d’austérité, et ce, dès 2013. Les économistes du FMI ont même considéré cette semaine qu’une dette de 100% du PIB pour les Etats Unis n’était en rien un problème. L’essentiel est la croissance, puis sa distribution au sein de la population, le reste n’est qu’accessoire ou conséquence.

Les économistes sont-ils piégés par la politisation de leurs idées ? En quoi la réalité économique se différencie-t-elle de l’à priori politique ?

Le cas français est ici exemplaire. Cela fait 40 ans que les socialistes français défendent une politique de la demande alors que jusqu’en 2008, c’était plutôt l’offre qui posait problème. Ils ont pourtant choisi, si l’on pense à François Hollande en janvier 2014, de se rallier à l’offre au moment même où c’est la demande qui posait problème. L’ironie est donc maximale. Si la droite française voulait vraiment proposer quelque chose de nouveau, elle pourrait prendre exemple sur le renouveau du libéralisme américain, en soutenant une politique de relance monétaire avant de penser aux réformes, ou au moins en harmonisant l’ensemble. Cela n’aurait rien de choquant au regard du contexte économique.

En réalité, les responsables politiques se sont enfermés dans des idées en se détachant du contexte, ce qui produit des résultats parfaitement incohérents. Lorsque l’on a un marteau dans les mains, on voit des clous partout. Nous vivons aujourd’hui le miroir de 1981, lorsque le programme commun a été appliqué alors que l’inflation ravageait l’économie française. Car l’incohérence actuelle de la stratégie politique européenne est du même niveau, elle est simplement inadaptée à la réalité économique du moment. Les économistes ont également leur part de responsabilité dans cette situation, et si les plus grands noms de l’économie ont pu débattre aux Etats Unis, cela n’a pas été vraiment le cas en France.

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