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Marine Le Pen a rencontré mercredi 14 novembre Geert Wilders, le fondateur du parti nationaliste néerlandais.
Marine Le Pen a rencontré mercredi 14 novembre Geert Wilders, le fondateur du parti nationaliste néerlandais.
©Reuters

Dé-diabolisation

Le FN en quête de crédibilité : l'exemple des partis populistes européens qui ont emprunté le chemin de la respectabilité (avant que le vernis craque…)

Marine Le Pen a rencontré mercredi 14 novembre Geert Wilders, le fondateur du parti nationaliste néerlandais, le Parti pour la liberté, avec pour objectif la création d'alliances durables.

Guillaume  Bernard

Guillaume Bernard

Guillaume Bernard est maître de conférences (HDR) à l’ICES (Institut Catholique d’Etudes Supérieures). Il a enseigné ou enseigne dans les établissements suivants : Institut Catholique de Paris, Sciences Po Paris, l’IPC, la FACO… Il a rédigé ou codirigé un certain nombre d’ouvrages dont : Les forces politiques françaises (PUF, 2007), Les forces syndicales françaises (PUF, 2010), le Dictionnaire de la politique et de l’administration (PUF, 2011) ou encore une Introduction à l’histoire du droit et des institutions (Studyrama, 2e éd., 2011).

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Atlantico : "Après avoir gagné la bataille de la dé-diabolisation, il faut maintenant gagner la bataille de la crédibilité",  a déclaré Steeve Briois au Figaro magazine dans une enquête consacrée aux réseaux secrets du Front national (lire ici). Comment les autres partis populistes européens, qui sont arrivés au pouvoir, ont-ils gagné cette bataille ? 

Guillaume Bernard : Un système partisan est fait d’interactions entre les différentes formations politiques. La dé-crédibilisation des uns (promesses électorales non tenues, échec d’une mesure) profite aux autres. C’est ce qui conduit, par exemple, à l’alternance entre la droite et la gauche. 

Pour ce qui concerne les partis extrêmes sur l’échiquier politique (ce qui ne signifie d’ailleurs pas qu’ils soient idéologiquement extrémistes), il faut pour qu’ils puissent arriver au pouvoir, que les partis modérés soient profondément délégitimés et / ou que les alliances ne se fassent plus au centre (voire avec l’autre bord dans des gouvernements dits de grande coalition) mais réunissent toutes les composantes d’un même camp. Malgré le clivage droite-gauche, ce dernier cas est, en France, arrivé assez rarement (et pour peu de temps). N’est-ce pas, par exemple, la défection du parti communiste qui conduisit à la chute des gouvernements du Front populaire ? Pour revenir à l’actualité, c’est la concordance entre les préoccupations des électeurs et les thèmes de campagne des partis populistes qui a permis leur progression et, dans certains cas, leur accession au pouvoir (dans le cadre de coalitions). Ils sont apparus comme crédibles (en tout cas pas moins que les autres) parce qu’ils ont su mettre des mots sur des réalités sociales vécues. 
Quant à la difficulté du Front national (FN) à recruter des cadres crédibles pour l’exercice du pouvoir, deux facteurs l’expliquent : l’un est interne, l’autre est externe. Dans le premier cas, des scissions et des sortes de "purges" ont fait partir un certain nombre de militants (parfois écœurés par le système de la "PME Le Pen" pour reprendre la formule couramment utilisée) parmi lesquels il pouvait y avoir des personnalités très qualifiées (issues de l’ENA, de Polytechnique ou de l’Université). Pour le second aspect, le climat politique est tel que, contrairement à d’autres pays (où le simple fait d’être minoritaire ou extrême sur l’échiquier politique ne suffit pas pour être considéré comme un crétin, pour dire vite les choses, pensez par exemple aux Etats-Unis), il existe une pression sociale pouvant conduire des sympathisants à ne pas vouloir ou pouvoir s’afficher dans les rangs du FN : crainte, par exemple, pour leur emploi ou, dans certains endroits, pour la sécurité de leur famille. Disons-le, au risque de choquer, car cela est vrai : il faut du courage, ou une certaine dose d’inconscience, pour être candidat du FN. 

L'enquête du Figaro montre que les réseaux du FN se densifient auprès d'élus politiques, d'économistes, de chefs d'entreprise, de hauts fonctionnaires, d'enseignants, de syndicats, de militaires, et même… de francs-maçons. Si l'on se base sur les exemples européens, l'arrivée des partis populistes au pouvoir dépend-elle seulement de leur popularité dans l'opinion publique ou également de leur capacité à acquérir de l'influence dans les milieux autorisés ? 

A moins de n’être qu’un parti exclusivement centré sur une catégorie sociale (ce qui n’existe plus), toute formation politique est transclassiste : même s’il séduit plutôt certaines couches de la population, tout parti tend à être attrape-tout. La progression dans l’opinion publique en général ne va donc pas sans séduction d’une fraction au moins des élites. Plusieurs facteurs peuvent conduire des membres des élites à se rapprocher d’un parti (qu’il soit ou non populiste). Il y a d’abord, bien entendu, la conviction. Mais il peut aussi y avoir des raisons moins facilement avouables : voyant sa progression, ils peuvent tabler sur sa victoire et donc avoir l’espoir d’obtenir un poste important. Ensuite, il y a aussi le cas de certains groupes de pression qui peuvent avoir intérêt à être présents dans toutes les organisations politiques pour favoriser leur influence. Dans le cas d’un parti qui n’a aucune chance de participer au pouvoir, ils peuvent en être absents. Mais s’il progresse de manière importante, il ne faut pas laisser ce terrain vierge et donc y être présent.
Le pouvoir attire le pouvoir… De manière générale, à l’exception de ceux qui entrent en dissidence (mais cela suppose d’abandonner son statut social…), les élites se rallient toujours peu ou prou au pouvoir en place : elles ont comme un tropisme "légaliste" ou "positiviste". Aussi serait-il assez étonnant (et d’une certaine manière anti-démocratique) que l’administration (haute ou non) n’accepte pas de servir un gouvernement FN (ou auquel il participe) arrivé au pouvoir selon les voies légales. Cela n’est d’ailleurs jamais arrivé dans les pays européens où des partis populistes ont exercé une partie du pouvoir. 
Enfin, pour conclure sur ce point, il n’est pas inintéressant de relever une certaine obsession française (d’aucuns diraient monopole) pour les élites issues de la haute fonction publique. Or, il ne faudrait pas négliger ni oublier que les élites sont plurielles : celles qui sont dominantes à un moment donné (et généralement s’auto-reproduisent) peuvent être remplacées par d’autres. 

Une fois arrivés au pouvoir, les populistes parviennent-ils à conserver leur crédibilité ? Sont-ils obligés d'infléchir leurs positions dans l'exercice concret du pouvoir ? 

Deux éléments peuvent conduire à édulcorer le discours et les dispositions effectivement prises : d’une part, la confrontation avec la gestion réelle des affaires (cela peut prendre plus de temps que prévu malgré l’inflexion des orientations), d’autre part, la participation à une coalition (le parti populiste ne décide pas de toutes les mesures) comme en Italie ou en Autriche. En règle générale, la participation à un gouvernement de coalition a électoralement affaibli les partis populistes ; c’est une fois de retour dans l’opposition qu’ils ont (avec ou non la même étiquette) qu’ils ont de nouveau progressé. 
C’est en sachant cela qu’il est assez vraisemblable que le FN ne cherche pas vraiment des alliances mais table sur des ralliements. Il semble qu’il n’entende pas arriver au pouvoir en participant à une coalition mais qu’il espère l’atteindre seul (ou, du moins, être la principale et quasi seule force). S’il peut effectivement encore progresser (on sait qu’un tiers de l’électorat a déjà voté pour le FN et qu’il est envisageable que l’ensemble de cet électorat potentiel puisse se cristalliser un jour) il paraît, pour l’instant du moins, peu vraisemblable qu’il puisse, à lui seul, emporter une majorité absolue. 
Cela dit, au-delà des questions de stratégie électorale et de représentation politique, il ne faudrait pas oublier un point institutionnel essentiel du discours (et de la pratique, par exemple, en Suisse) populiste : la démocratie directe. Qu’ils exercent le pouvoir ou qu’ils soient une force d’opposition, les partis populistes peuvent être conduits à maintenir (ou parfois, à l’inverse, à infléchir) leurs positions grâce à ou à cause de la consultation (référendum) ou de l’expression (initiative populaire) des citoyens. Le fait que le populisme se fasse le parangon de la démocratie directe n’est pas un argument suffisant pour délégitimer ce type de mécanisme permettant aux citoyens de se sentir maîtres de leur destin. La France aurait sans aucun doute intérêt à mettre en place un véritable référendum d’initiative populaire qui existe dans nombre d’autres pays. Mais les hommes politiques en prendront-ils le risque ? 

Si de plus en plus de Français se disent proches des idées de Marine Le Pen, il subsiste un doute sur les solutions qu'elle propose. Le FN peut-il gagner en crédibilité sur le plan programmatique tout en continuant à capter la protestation ? 

Il est assez difficile de démêler ce qui relève exclusivement de la protestation et ce qui appartient à l’adhésion. Elles sont, en fait, intimement liées : le vote FN peut (pas toujours) commencer par être l’expression d’un rejet des autres partis politiques pour, ensuite, se transformer en adhésion. Il serait illusoire de penser qu’un parti puisse réunir entre 10 et 20 % des suffrages au niveau national, et ce pendant trente ans, en n’étant porté que par un vote exclusivement protestataire. Au sein de l’électorat FN, la progression de l’adhésion est, ces dernières années, certaine : si seulement la moitié des électeurs du FN il y a encore quelques années souhaitaient vraiment l’arrivée au pouvoir de son candidat à la présidentielle, ils sont maintenant une écrasante majorité (plus de 85 % semble-t-il). Quand il vote pour le FN, l’électeur ne se détourne plus seulement des autres partis, il fait un choix positif (du moins sur certains thèmes : l’immigration et l’insécurité bien entendu, mais aussi dans une moindre mesure la crise économique et sociale et la construction européenne). 

Quant à l’image du programme (en particulier économique) du FN dans l’opinion publique globale, les enquêtes (à ma connaissance, elles datent un peu puisqu’elles sont antérieures à la présidentielle de 2012 et les choses ont pu changer depuis), il y a, grosso modo, 70 % des Français qui s’y disent hostiles. C’est une écrasante majorité contre mais, d’une part, elle est divisée et, d’autre part, cela laisse un espace politique important pour le FN, peut-être même le premier. En outre, depuis ces études, la popularité de Marine Le Pen a grimpé. Elle apparaît, dans les enquêtes de ces dernières semaines, comme le meilleur opposant à François Hollande et Jean-Marc Ayrault (pour 46 % des Français) très loin – près de trente points ! – devant le second du palmarès, François Fillon (18 %). Dans le même sens (avec tout de même moins d’avance sur ses concurrents), le FN est perçu par 44 % des Français comme le parti politique le plus capable de réformer en profondeur le pays (l’UMP atteint 38 %, le PS 23 %). Il y a donc de fortes chances que l’adhésion au programme du FN progresse.
De manière générale, il est certain que le vote aux extrêmes est plus protestataire que celui qui se porte sur les partis modérés puisqu’il s’appuie sur le rejet des "sortants". Cela dit, est-il vraiment crédible de penser que les électeurs qui votent pour un parti libéral ont attentivement lu Adam Smith ou que ceux qui se prononcent pour les sociaux-démocrates ont une vision précise de l’œuvre de John Maynard Keynes ? Ainsi, l’opposition entre vote protestataire et vote d’adhésion mérite-t-elle d’être très fortement relativisée. Dans tout scrutin, il y a des électeurs qui ne se prononcent pas du tout en fonction des programmes. Comment d’ailleurs le leur reprocher puisque le mandat impératif est prohibé ? Cela dit, dans tous les courants d’opinion, la plupart des électeurs adhèrent, même de manière quelque peu imprécise, à quelques grands principes. A l’extrême gauche, c’est l’internationalisme et l’égalitarisme. Pour la gauche modérée, c’est la redistribution sociale et le progressisme éthique. Dans le cadre de la droite modérée, c’est l’Etat gendarme et le libre-échange. Pour la droite radicale, c’est le protectionnisme et la préférence nationale.

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