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Les acteurs du secteur culturel français se plaignent du manque de moyen.
Les acteurs du secteur culturel français se plaignent du manque de moyen.
©Reuters

E-culture

Le coût d’une exception française : le problème de la culture est-il vraiment un manque de moyens ?

Pierre Lescure a présenté ce lundi avec la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, son rapport sur "l'acte II de l'exception culturelle". Mais cette fierté de notre pays, que beaucoup juge malade, ne souffre-t-elle pas d'autre chose que d'un manque de moyens ?

Jean-Michel Tobelem

Jean-Michel Tobelem

Jean-Michel Tobelem est docteur en gestion, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et d’études supérieures de droit public.
Il est directeur de l’Institut d’étude et de recherche Option Culture.
Jean-Michel Tobelem est l'auteur des ouvrages Musées et culture, le financement à l’américaine et Le Nouvel âge des musées, les institutions culturelles au défi de la gestion, il dirige une collection consacrée à la gestion de la culture et anime le blog www.option-culture.com
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Atlantico : le rapport rendu hier par Pierre Lescure à Aurélie Filippetti sur l’acte II de l’exception culturelle française préconise la création de nouvelles taxes. Les acteurs du secteur culturel français mettent en cause de manière récurrente le manque de moyens mais le facteur financier est-il l’unique problème dont la culture française souffre ?

Jean-Michel Tobelem : la question budgétaire est importante pour se donner les moyens d’une ambition légitime, mais elle n’est pas la seule en effet.

D’autres enjeux concernent la préservation de l’offre culturelle, le soutien aux formes artistiques émergentes, la préservation d’une création exigeante et l’accessibilité des citoyens aux œuvres de l’art et de l’esprit (y compris par conséquent la culture scientifique et technique).

Et cela dans une période où les industries culturelles et audiovisuelles tendent vers un nivellement qui accompagne l’essor de la consommation culturelle de masse.

Mais ne noircissons pas trop le tableau : la France a la chance de disposer d’un vaste réseau de bibliothèques, centres d’archives, théâtres, salles de spectacles, conservatoires, musées et monuments, sans oublier les innombrables festivals et le développement des pratiques en amateur.

Même si la politique culturelle semble ne plus être au cœur des politiques publiques, il n’en reste pas moins qu’un consensus existe pour faire de la culture un axe important des pouvoirs publics, à l’intérieur de notre territoire comme en termes de politique culturelle extérieure (la force de la diplomatie culturelle française est d’ailleurs reconnue dans le monde entier).

L’allocation des fonds par l’État et de transparence dans leur utilisation par les pouvoirs décentralisés sont-ils optimaux ? Qu’en est-il de la répartition des rôles et du pouvoir de décision de la politique culturelle française ?

On parle beaucoup de « désengagement » de l’état et de « rattrapage » par les collectivités locales. En dehors de la période récente de baisse du budget du ministère de la Culture, sur fond de crise économique, la réalité est que les collectivités territoriales – responsables de la plupart des équipements culturels de notre pays – ont toujours dépensé plus que l’état.

C’est en fait le mouvement inverse qui s’est produit, car le rapport entre l’État (ministère de la Culture et autres ministères) et les collectivités territoriales est passé d’environ 40 % - 60 % en 1980 à environ 50 % - 50 % depuis le début des années 1990.

Reste que le ministère de la Culture donne le sentiment d’être asphyxié par la montée en puissance des institutions nationales et des grands établissements publics (dont la majorité est située à Paris et dans sa région). Cela laisse peu de place à de nouvelles initiatives, tandis que les collectivités territoriales sont nombreuses pour leur part à « miser » sur l’« investissement » culturel, au risque d’une certaine forme d’instrumentalisation.

L’enjeu est donc de conserver une vision d’ensemble (en termes de création, diffusion, formation, éducation artistique, démocratisation) et de poursuivre un indispensable aménagement culturel du territoire pour remédier aux disparités et aux inégalités d’accès à l’offre culturelle.

Les politiques d’offre et de soutien à la création présentent des résultats contrastés (on pense notamment au cinéma), comment pourrait-on les améliorer ?

L’idée d’un ministère de la Culture qui serait d’abord celui des artistes part d’une idée généreuse, mais il convient là aussi de ne pas oublier les deux bouts de la chaîne. Autrement dit de se préoccuper également de la diffusion : l’objectif étant de faire en sorte que les spectacles de musique, de théâtre, d’opéra ou de danse connaissent un nombre plus important de représentations qu’à l’heure actuelle.

Il convient également de se préoccuper de l’accessibilité à la culture, compte tenu du fait que la fréquentation des lieux culturels (bibliothèques, musées, monuments, théâtres, salles de concerts, maisons d’opéra…) est étroitement corrélée au niveau d’éducation des individus, ainsi qu’à leur appartenance socio-professionnelle.

S’agissant plus particulièrement des industries culturelles (cinéma, musique, littérature), une vigilance est nécessaire pour non seulement soutenir une production nationale, mais également pour garantir une réelle diversité des productions culturelles afin de tenir compte des impératifs de qualité, d’innovation et d’expérimentation.

Dans le secteur du cinéma, reconnaissons – malgré certaines critiques justifiées – que la France possède un écosystème qui permet non seulement de présenter aux spectateurs des films venant du monde entier, mais également de faire vivre de nombreux professionnels du cinéma défendant une réelle diversité esthétique.

Pour ce qui est de la musique, il ne suffit pas de s’assurer que les auditeurs ont accès à des productions francophones, encore faut-il vérifier qu’une offre diversifiée et de qualité est préservée, qui ne peut se résumer à la diffusion massive de « hits ».

L’approche privilégiée par le rapport Lescure sur les questions liées au financement de la propriété intellectuelle à l’ère du numérique est-elle la bonne ?

Il est important de préserver un équilibre entre les droits des artistes et ceux des citoyens. Nous vivons actuellement une période de transition entre un modèle dont les fondements sont remis en cause par l’Internet et par les nouvelles techniques de la communication, d’une part ; et, d’autre part, un nouveau modèle permettant un financement adéquat des entreprises culturelles sur des bases renouvelées, qui est encore en émergence.

Toutefois, il importe de ne pas adopter une approche répressive de la diffusion des biens culturels par l’Internet, car l’accès facilité à d'innombrables œuvres de l’art et de l’esprit constitue potentiellement un fantastique outil de transmission de la culture.

Pensons à cet égard à l’ouverture inégalée à ce jour qu’il permet, ainsi qu’aux potentialités immenses offertes dans le domaine éducatif.

Quel bilan faire de la philosophie du « tout culturel » ? Quels sont ses effets sur l’accès des Français à la culture ?

L’élargissement progressif de l’intérêt de la puissance publique pour de nouvelles formes artistiques (jazz, bande-dessinée, nouveau cirque, musiques actuelles, création numérique, arts de la rue, etc.) peut se justifier, compte tenu de l’évolution des conditions de la création artistique.

Le risque est néanmoins que tout devenant « culture », les arts disparaissent dans le vaste ensemble des industries culturelles et créatives, un ensemble disparate regroupant l’architecture, la mode, le design, les jeux vidéo ; voire les logiciels, le tourisme et la gastronomie…

La tentation serait alors de renvoyer les individus vers la culture de leur « communauté » (la culture « pour chacun »), en s'éloignant de l’idée de créer les conditions leur permettant d’accéder aux formes artistiques les plus hautes – et les plus exigeantes – de l’art (la culture « pour tous »).

À défaut, la « haute culture » sera de plus en plus réservée à une minorité aisée et éduquée, avec le risque de perdre de vue l’objectif de démocratisation qui reste un principe fondamental de la politique publique.

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