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La violence sexuelle comme arme de guerre : portrait-robot d'un violeur
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Bonnes feuilles

La violence sexuelle comme arme de guerre : portrait-robot d'un violeur

Le Docteur Denis Mukwege et Dr Guy-Bernard Cadière racontent, dans le livre choc "Panzi" (Editions du Moment), le combat qu’ils mènent au quotidien en République Démocratique du Congo, où il prennent en charge les femmes victimes de violences sexuelles au sein de l’hôpital de Panzi. En effet, dans cette région sans cesse déstabilisée par les tensions politiques et économiques, certains groupes armés se servent du viol comme une arme de guerre. (2/2)

Qui sont ces violeurs de femmes et d’enfants ? Leurs groupes revendiquent une appartenance à une pseudo-armée rebelle, avec un prétexte politique de façade. Les grades, les uniformes ne sont que des déguisements. En réalité, il s’agit de bandes constituées de jeunes fanatisés qui ont subi un intense lavage de cerveau. À leur tête, un noyau dur de seigneurs de guerre se charge de les recruter et de les diriger. Ces chefs pactisent avec ceux, Africains ou Occidentaux, qui échangent des armes contre les ressources minières. Denis Mukwege a rencontré des auteurs de viols. Dans l’un des centres de désarmement mis en place par l’ONU en collaboration avec le Congo pour inciter les membres de groupes armés à se rendre pacifiquement. Face à face, se sont retrouvés des individus qui détruisent le corps des femmes et l’homme qui les restaure.

Dr Mukwege : « Il y a un centre de démobilisation à Goma, un autre à Bukavu, dont le succès reste très mitigé. Par définition, ceux qui les intègrent ne sont pas les pires des criminels. À de très rares occasions j’ai pu m’entretenir avec des membres de groupes armés démobilisés. Leurs histoires sont dramatiques. L’un d’eux a été obligé de violer sa mère avant de lui couper les seins et les manger. Le plus souvent, on les force à abattre leurs parents. Ce sont des enfants terrorisés. Ils obéissent pour ne pas mourir puis grandissent avec ce souvenir. C’est le début de leur conditionnement, c’est comme cela qu’on les fabrique. Ils n’auront jamais de pitié pour les autres.

Ceux que j’ai vus avaient l’air malade, hors d’eux-mêmes… Quand on a demandé à l’un d’eux ce qu’on pouvait faire pour l’aider, il a réclamé une lanière pour réparer sa sandale. Il était dans un autre monde. Parmi ces groupes, je distingue deux catégories de personnes. D’abord, il y a les rebelles recrutés dés leur enfance, au Rwanda ou au Congo. Je les considère comme des victimes eux aussi, même devenus adultes. Car ils ont été utilisés et on a détruit leur mental. Aujourd’hui, la communauté doit les prendre en charge. Et cela se fera en les accompagnant sur le plan social et psychologique, en leur procurant une activité, en les impliquant dans des travaux publics, avec le suivi de spécialistes, car les désarmer ne suffit pas, il faut aussi les démobiliser mentalement.

Beaucoup trop de ces hommes ont été réintégrés dans l’armée congolaise avec le naïf espoir qu’ils y trouveraient un vecteur de réinsertion. Mais la tâche ne sera qu’à moitié accomplie s’ils sont rendus à la société ou à l’armée avec leur lourd bagage psychologique. Ils ne connaissent rien d’autre que le pillage et la violence. Réparer le lavage de cerveau dont ils ont été victimes est tout à fait possible. Si on leur donne du travail, cela peut déjà leur permettre de mesurer ce dont ils sont capables, de les mener vers un autre mode de raisonnement.

La deuxième catégorie, c’est leurs chefs, ceux qui les ont entraînés, qui les ont souvent forcés à les rejoindre et à devenir ce qu’ils sont. Les enfants sont embrigadés dans les groupes vers douze ans, jusqu’à trente ans, tandis que les “cadres” sont plus âgés. Ceux-là, doivent répondre de leurs crimes devant des juges. Nous avons besoin pour cela des juridictions internationales car certains viennent de pays voisins. Le président de la Banque mondiale est venu nous dire qu’il était prêt à investir un milliard de dollars pour favo- riser la paix dans notre région. Je l’ai rencontré à Goma en mai, puis son équipe technique à Washington. Essayons un instant d’envisager ce que l’on pourrait faire…

Admettons que l’on parvienne à libérer tous ces hommes de l’emprise de leurs chefs et que l’on veuille vraiment briser leur conditionnement : on pourrait déjà les employer à la réfection des routes, des infrastructures de santé, à la production de nourriture pour la région. Du travail de base pour tout reconstruire ! Imaginons que chacun soit payé seulement cent dollars par mois, ce qui au Congo n’est pas un si mauvais salaire. On estime à environ 3 000 les hommes du seul groupe M23, ce qui représenterait 300 000 dollars par mois. Sur une enveloppe d’un milliard on pourrait les rémunérer pendant des années, sans compter qu’ils commenceraient à rapporter aussi des richesses à la communauté tout en découvrant qu’ils sont capables d’une autre vie, productive et utile. Ce n’est pas un fantasme, ce milliard de dollars existe, mais le Congo aura-t-il la volonté politique d’accepter cette proposition ? Pour que la Banque mondiale accorde cette somme, le dossier doit être solide. Or, je ne sais pas si notre gouvernement a vraiment la détermination d’agir.…

Cette enveloppe pourrait en tout cas prendre en charge le salaire de ces gens et de ceux qui les encadrent, l’achat du matériel… Des psychologues et assistants sociaux compétents, du Congo ou d’ailleurs, pourraient les suivre, pour évaluer le degré du stress post traumatique que les démobilisés connaissent. Mais le travail serait déjà une partie du traitement. Je n’accepte pas l’argument selon lequel on ne peut pas les rééduquer sous prétexte que cela n’a jamais été fait. D’ailleurs, il existe une étude du professeur Thomas Elbert, réalisée pour la Banque mondiale, sur les troubles psychologiques de ces personnes. Elle démontre qu’il est possible de les réinsérer. Quelle autre solution envisager ? Mettre ces milliers d’hommes en prison ? Ils vont y mourir, c’est tout. Il faut punir les commanditaires et aider les autres. J’insiste, ce sont des malades. »

Extraits de "Panzi"de Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadière, publié aux Editions du Moment (2014). Pour acheter ce livre, cliquez ici

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