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La souveraineté numérique, un colbertisme 2.0 ?
©KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Architecture nouvelle

La souveraineté numérique, un colbertisme 2.0 ?

Christophe-Alexandre Paillard, maître de conférences à Sciences Po Paris, revient sur la question de la souveraineté numérique à l'échelle de l'Europe face à l'impact de la crise du coronavirus.

Christophe-Alexandre Paillard

Christophe-Alexandre Paillard

Christophe-Alexandre Paillard est haut fonctionnaire, maître de conférence à Sciences Po Paris, à l’Institut catholique de Paris et à Sciences Po Rennes (M. Paillard s’exprime à titre personnel et non au titre de ses fonctions professionnelles)

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La souveraineté est à l’ordre du jour en Europe. Les déclarations se suivent et se ressemblent depuis plusieurs mois et militent pour un durcissement des positions de l’Union européenne (UE) dans le domaine numérique. L’Europe semble vouloir se donner pour objectif d’atteindre une hypothétique souveraineté numérique. A l’avant-garde de ces évolutions, le Commissaire français au numérique, évoquait récemment, en matière digitale et de gestion de données, « toute une architecture nouvelle qu’il faut concevoir au niveau européen ».

Disons-le sans ambages : il n’est pas nécessairement mauvais que la puissance publique se préoccupe du développement du secteur numérique. Chacun se souvient que l’Internet trouve ses lointaines racines à l’agence américaine de recherche, la DARPA, pour des finalités militaires. D’ailleurs, il y a quelques jours, l’ancien patron de Google, Eric Schmidt, appelait, dans les colonnes du New York Times, à un plus grand investissement de l’État fédéral américain dans ce qu’il entrevoit comme une compétition de long terme entre la Chine et les États-Unis. 

Si une implication plus grande des autorités publiques dans le secteur numérique européen n’est pas négative en elle-même, alors que l’Europe accumule un retard abyssal dans ce secteur, l’UE ne doit pas se tromper et enfourcher le cheval d’une forme de colbertisme 2.0 ; c’est à dire d’une action publique brutale, sans nuance, qui risquerait de déboucher sur les erreurs répétées que nous avons connues en France au cours des cinquante dernières années, par exemple le plan Calcul ou le Minitel. Il y a donc lieu de s’inquiéter à bien des égards.

Aujourd’hui, l’approche européenne est inutilement agressive et parfaitement inefficace. En matière de souveraineté numérique, l’UE se distingue surtout par une mise à l’index des géants américains du numérique, relégués au rang d’« usual suspects » de son instrument le plus puissant : le droit de la concurrence. Or, ce tropisme, fruit du seul fonctionnement interne et des équilibres de pouvoir au sein des services de la Commission européenne, pose deux difficultés importantes. Il n’est que punitif, car il empêche d’envisager la question du numérique sous un angle positif que serait la constitution en Europe d’un écosystème favorable au développement du numérique, comme c’est le cas aux États-Unis, avec des financements clairs, un lien étroit entre recherche et entreprises etc. Plus grave, il hypothèque également toute possibilité de coopération entre acteurs publics et privés, y compris entre Européens et Américains. Or il existe à l’évidence beaucoup de domaines d’intérêt commun (changement climatique, exploration spatiale, lutte contre les pandémies etc.) qui nécessitent et nécessiteront, y compris en termes d’intelligence artificielle, de coopérer entre puissances et non pas de s’enfermer sur un pré-carré européen.

Ensuite, l’approche que l’UE retient en matière de numérique porte bel et bien la marque du colbertisme, si l’on entend par-là une approche ultra centralisée, qui entend déployer ses effets depuis le sommet vers le bas. Une telle approche est doublement dangereuse. Par sa nature même, elle est l’exacte opposé de ce qu’est l’économie numérique, dont la décentralisation, l’ubiquité, l’agilité, la transversalité sont les vraies caractéristiques. Pire, elle cède à la tentation de contourner les acteurs privés, en leur imposant depuis le haut des décisions technocratiques, alors même que ces derniers sont souvent mieux à même de savoir ce qui est bon pour eux qu’un fonctionnaire dans un bureau à Bruxelles ou ailleurs. Ce faisant, elle risque aussi de jeter avec l’eau du bain l’un des acquis du marché commun : la capacité du consommateur (final ou intermédiaire) à prendre librement ses décisions.

Enfin, il ne faut pas se tromper : un pays pousse bien plus – et déjà largement contre – les autres en faveur d’une traduction dirigiste de la souveraineté numérique européenne : la France. Les déclarations du Ministre français de l’économie laissent entrevoir une approche interventionniste, où les entreprises françaises se verraient imposer des choix technologiques par l’Etat. On voit mal les autres Etats Membres, y compris l’Allemagne, suivre la France dans une telle voie.

L'auteur s'exprime à titre personnel. 

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