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Jean-Claude Juncker s’inquiète pour l'avenir de la zone euro.
Jean-Claude Juncker s’inquiète pour l'avenir de la zone euro.
©Reuters

Quand Jean-Claude Juncker s’inquiète

La mort de l’espace Schengen signerait-elle vraiment la mort de l’euro ?

Mercredi 25 novembre, Jean-Claude Juncker déclarait devant le Parlement européen que si Schengen s’effondrait, l’euro, également, s’effondrerait. Une affirmation surtout destinée aux pays de l'Europe de l'est.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : En brandissant une telle menace politique, quelle est la cible réelle de Jean Claude Juncker ? Entre les pays hostiles aux réfugiés, dont la France fait partie depuis les déclarations de Manuel Valls, et les pays y étant plus favorables comme l’Allemagne, quelle est la véritable cible ?

Christophe Bouillaud : Il me semble que la cible de Jean Claude Juncker est très large : tous les dirigeants des pays de l’Union européenne sont ainsi interpellés. Le discours sur l’état de l’Union prononcé le 9 septembre 2015 devant le Parlement européen tendait déjà à transmettre cet impératif d’action commune sur la question des réfugiés et sur l’espace Schengen. En tant Président de la Commission européenne - elle-même gardienne non seulement des Traités européens mais surtout de l’intérêt général européen -, Juncker doit alerter tout le monde sur le risque qu’il y aurait à ne pas s’entendre entre Européens. Concrètement, ce sont les pays qui ne font aucun effort pour faciliter la répartition des réfugiés dans l’espace européen qui sont sans doute les plus visés par J. C. Juncker – surtout les anciens pays de l’Est, comme par exemple la Slovaquie, membre de la zone Euro et de l’espace Schengen.

Un tel scénario vous semble-t-il crédible ? Ce lien établi entre Schengen et l’Euro est-il aussi décisif qu’une renonciation aux accords de Schengen aurait "automatiquement pour effet de voir la fin de l’euro ?

Bien sûr, il n’existe pas de lien automatique au sens institutionnel du terme : la monnaie et l’espace européen de libre circulation des personnes sont deux choses bien distinctes, et d’ailleurs l’espace européen de libre circulation des personnes – la zone Schengen – s’étend à des pays qui ne sont ni membres de la zone Euro, ni même membre de l’Union européenne (par exemple l’Islande).

Par contre, la remise en cause des accords de Schengen signalerait au monde entier que les différents pays européens concernés par celle-ci ne comptent plus que sur eux-mêmes pour garantir leur sécurité intérieure en rétablissant leurs frontières entre eux. Cela montrerait qu’il n’existe pas de vraie confiance ni de vraie capacité de coopération entre ces Etats européens. Puisqu’il y a un large recoupement entre zone Euro et espace Schengen, cela voudrait dire en particulier qu’il est impossible de créer une fédération européenne de la zone Euro. Tout le monde sait bien que l’Euro ne peut persister à long terme que si les pays concernés acceptent des transferts de souveraineté supplémentaires à un ou plusieurs organes fédéraux supplémentaires à la seule Banque centrale européenne (par exemple à un "Trésor européen").

Comment imaginer de tels transferts de souveraineté – qui engageraient l’ensemble des finances publiques des différents pays membres de la zone Euro – si les mêmes pays ne sont même pas capables de contrôler ensemble leur frontière extérieure commune ? Et s’ils ne sont pas capables du coup d’assurer la libre circulation de leurs citoyens entre les différentes parties de la future fédération ? Je ne connais aucune fédération dans le monde où les citoyens de la fédération ne soient pas autorisés à circuler librement d’une partie à l’autre de cette dernière. La fin de la liberté de circulation, c’est la fin du rêve fédéraliste européen, et la fin de ce rêve fédéraliste, c’est effectivement affirmer aux yeux du monde entier que l’Euro est bâti sur des promesses fédéralistes qui n’engagent que ceux qui y croient et donc qui finira à terme par s’écrouler.

De son côté, le patron de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem estimait le 27 novembre que si les frontières extérieures ne sont pas plus renforcées, il y aurait lieu d’instaurer un mini Schengen, limitant la circulation des personnes à quelques pays. Une telle solution est-elle réaliste ? D’un point de vue économique, notamment pour la zone euro, un tel accord est-il simplement possible ?

Cette déclaration constitue clairement une menace à l’encontre du gouvernement grec- et éventuellement à l’encontre du gouvernement italien. Ce sont les deux pays par lesquels entrent actuellement le gros des réfugiés dans l’espace Schengen. La menace ne prend pas le même poids pour ces deux pays. Pour la Grèce, cela serait une vexation supplémentaire, mais ce pays n’a plus guère de possibilité de réagir face aux diktats de ses partenaires. Si la Grèce est exclue de l’espace Schengen, elle reste dépendante des aides multilatérales du MES (Mécanisme européen de stabilité) pour assurer ses fins de mois, pour sauver ses banques, et plus généralement pour rester dans la zone Euro, elle devra donc éventuellement avaler cette couleuvre-là aussi.

Pour l’Italie, une exclusion du pays de l’espace européen de libre circulation des personnes provoquerait à mon avis une crise interne formidable entre pays fondateurs de l’Union. Je vois très mal le gouvernement italien sous la direction d’un Matteo Renzi accepter une telle solution, où son pays serait coupé symboliquement du centre européen. Le projet du Parti démocrate de Matteo Renzi est à 100% pro-européen, il ne peut accepter une telle rebuffade. Cela ouvrirait de grandes perspectives à la droite eurosceptique italienne - la Ligue du Nord de Matteo Salvini en particulier - qui aurait beau jeu de souligner le mépris nordique à l’encontre des Italiens. Les autres pays exclus de ce mini-Schengen - probablement les pays de la Péninsule ibérique, ainsi que la Slovénie, la Slovaquie, etc. –le prendraient sans doute très mal aussi. L’idée d’un mini-Schengen constitue donc une idée explosive pour l’avenir de l’Union européenne. Elle ne peut sérieusement concerner que l’exclusion de la Grèce, qui, rappelons-le, n’a pas de frontière terrestre avec un autre Etat de la zone Schengen (la Bulgarie n’est pas membre de cette zone).

Par ailleurs, il faut bien souligner qu’en cas d’écroulement de l’espace Schengen, les réalités pratiques de l’intégration régionale dans certaines parties de l’Europe obligeront à recréer de la libre circulation, et que cette libre circulation sera nécessairement une passoire pour les éventuels terroristes, sauf à en venir aux méthodes "israéliennes" ou "est-allemandes" de contrôle des frontières. Pour prendre un exemple, il faut se rappeler que le Luxembourg ne peut fonctionner au jour le jour que parce que des dizaines de milliers de frontaliers viennent travailler au Grand-Duché. Avec des frontières à l’ancienne, le blocage de l’économie menace déjà. On aurait la même situation dans la région de Bâle-Mulhouse, ou de Genève-Annemasse. Les accords de Schengen ont pris le nom d’un lieu qui justement se trouve lié à plusieurs pays. Bref, autant on peut éventuellement imaginer des frontières "à l’israélienne" ou à "l’est-allemande" sur les marges de l’Union européenne, autant la création de frontières très sécurisées qui auraient vraiment un impact sur la mobilité des terroristes ou des réfugiés au sein de l’espace européen va rapidement poser des problèmes insupportables aux populations européennes concernées. Je vois mal comment on va expliquer aux Alsaciens de Colmar qu’ils ne peuvent plus faire leurs courses de Noël à Fribourg de l’autre côté du Rhin, parce qu’il faut désormais passer par des check-points anti-terroristes.

Enfin, sur le plan de l’économie, au sens des circulations de marchandises entre pays européens, il est bien sûr possible de se passer des accords de Schengen. Dans le monde, les postes douaniers et les contrôles aux frontières n’empêchent jamais le commerce entre pays s’il est fructueux. Au pire, il le complique. Après tout, le Royaume-Uni n’est pas dans l’espace Schengen, et l’on commerce sans difficultés avec ce pays. La question de l’espace Schengen est en fait surtout celle de l’implication du simple citoyen dans les avantages du libre-échange européen : est-ce que je peux aller à Kehl faire mes courses facilement ou pas ? Est-ce qu’un week-end à Barcelone est facile ou pas ? Et surtout de la perspective historique qui y est liée : un fédéralisme européen à venir. Avec la fin de Schengen, c’est dire aussi au citoyen que les marchandises et les capitaux peuvent circuler, mais pas lui, qui n’est décidément que la dernière roue du carrosse européen.

D’autres solutions paraissent elles envisageables dans le climat de défiance actuel ? Schengen peut-il être maintenu dans sa forme actuelle ? Comment rendre ces accords viables dans le temps, et cela est-il seulement souhaitable ?

Le caractère souhaitable du maintien de cet espace européen de libre circulation dépend entièrement des objectifs politiques à long terme que l’on se donne. Si l’on considère qu’il faut en revenir aux nations, et dissoudre l’Union européenne, la suppression de la libre circulation constitue une première étape. Il n’est que de voir la satisfaction de Marine Le Pen face à l’annonce que la France allait rétablir les contrôles aux frontières. Si l’on considère au contraire que l’avenir des peuples européens réside dans leur capacité à aller vers une fédération européenne, il faut absolument sauver cet espace Schengen.

Il y a sans doute des mesures purement techniques à prendre -de meilleurs contrôles des frontières extérieures ou d’échange d’information entre services policiers concernés-, mais ce n’est absolument pas là l’essentiel. La crise de Schengen a éclaté à cause de la crise des réfugiés syriens, qui s’ajoute à d’autres migrations pour des raisons politiques ou économiques, mais aussi parce qu’elle a révélé à quel point une bonne part des populations de l’Union se sentaient elles-mêmes privées de l’essentiel, à savoir d’un avenir tolérable. L’Union européenne doit traiter les causes et non pas les effets de ces migrations forcées de population, et elle doit traiter aussi les raisons qui rendent les Européens hostiles à leur propre devoir d’hospitalité, inscrit pourtant dans cette fameuse Convention de 1951 sur le droit d’asile.

D’une part, l’Union européenne doit avoir une politique beaucoup plus active de résolution des crises à ses frontières ou dans sa proximité. Il n’y a pas que la Syrie. Pour prendre un exemple, que fait l’Union européenne dans le cas érythréen ? D’autre part, il faudrait se demander sérieusement pourquoi les Européens, de l’est en particulier, ont si peur de voir arriver sur leur territoire ces réfugiés. En dehors de la crainte d’une vague migratoire "musulmane" (même si tous les réfugiés ne sont pas de cette religion), il faudrait souligner la crise de l’Etat social dans ces pays, et encore plus celle du travail. C’est aussi parce que la politique économique de l’Union européenne n’a pas su donner un travail, et surtout un bon travail à l’ensemble des Européens de l’est que l’exaspération à l’encontre des réfugiés monte si vite. Si les Slovaques sont si réticents à accueillir le moindre réfugié, ce n’est pas seulement dû à leur vision ethnique de la nation, à leur catholicisme à l’ancienne, mais aussi au fait que la transition économique commencée en 1989-90 n’a pas donné les fruits escomptés pour la majorité de la population. Ce constat fait à l’est vaut plus généralement, la crise des réfugiés révèle les faiblesses de l’Europe : elle a échoué à protéger du point de vue économique et social tous les Européens contre les mutations économiques en cours, il n’est pas très étonnant du coup que ces derniers, dans leur majorité, ne veuillent pas entendre parler de réfugiés sur leur sol. Sur cet aspect, j’ai bien peur qu’il soit déjà bien trop tard pour changer le vécu des populations européennes. Après des décennies de crise du travail en Europe, l’idée d’accueillir de nouveaux travailleurs potentiels sur leur territoire ne peut qu’être odieuse pour la plupart des gens.

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