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Une vue du siège de la BCE.
Une vue du siège de la BCE.
©DANIEL ROLAND / AFP

Politique monétaire

La hausse des taux va faire la fortune des banques sans qu’elles n’aient bougé un orteil. Ni accepté la moindre contrepartie

Les augmentations récentes des taux d'intérêt ont des conséquences majeures sur les profits et les pertes des banques centrales. Les hausses des taux entraînent également des paiements d'intérêts plus importants par les banques centrales aux banques commerciales.

Paul De Grauwe

Paul De Grauwe

Paul De Grauwe est professeur d’économie internationale et titulaire de la chaire John Paulson d’économie politique européenne à l’Institut européen de la London School of Economics and Political Science.

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Atlantico : Vous estimez que la BCE a créé une machine à sous qui rend les banquiers riches pendant leur sommeil en augmentant les taux d'intérêt. Comment ?

Paul de Grauwe : Les principales banques centrales paient des intérêts sur les avoirs des banques commerciales en réserves bancaires (détenues à la banque centrale). En conséquence, les hausses des taux d'intérêt entraînent des paiements d'intérêts plus importants par les banques centrales à ces banques commerciales. Prenons l'exemple de l'Eurosystème : les réserves bancaires détenues par les banques auprès des banques centrales nationales et de la BCE s'élevaient à 4 600 milliards d'euros à fin 2022. En décembre 2022, le taux de rémunération de ces réserves bancaires détenues par les banques commerciales a été porté à 2 % . Cela signifie que l'Eurosystème versera 92 milliards d'euros d'intérêts aux banques en 2023. Ces paiements d'intérêts seront probablement encore plus importants car la BCE a annoncé de nouvelles hausses des taux d'intérêt. Ainsi, les banques reçoivent des milliards sans rien faire. Ils s'enrichissent en dormant.

Y aura-t-il une compensation à cette augmentation d'argent ou s'agira-t-il d'un « repas gratuit » pour les banques ?

C'est un repas gratuit pour les banques. La BCE n'attache aucune condition à ces décaissements massifs. Personne d'autre dans la société ne reçoit de l'argent aussi facilement. 

Pourquoi est-ce problématique ? Pourquoi est-il important de ne pas subventionner les banques pour rien ?

Les banques centrales font des profits parce qu'elles ont obtenu un monopole de l'État pour créer de la monnaie. La pratique consistant à verser des intérêts aux banques commerciales revient donc à transférer ce profit de monopole à des institutions privées. Ce profit de monopole devrait en fait être restitué au gouvernement qui a accordé les droits de monopole. Il ne doit pas être approprié par le secteur privé, qui n'a rien fait pour en tirer ce profit. La situation actuelle de paiement des intérêts sur les soldes des réserves des banques équivaut à une subvention aux banques versée par les banques centrales. 

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Dans une note récente, vous plaidez pour des « politiques monétaires qui ne subventionnent pas les banques », quelles pourraient être ces politiques ?

Les banques centrales pourraient décider aujourd'hui d'augmenter les réserves obligatoires sans payer d'intérêts sur ces réserves bancaires. La BCE a des réserves obligatoires dans sa boîte à outils, c'est-à-dire que les statuts de la BCE permettent de l'utiliser comme instrument de politique monétaire. La BCE, cependant, a choisi de ne pas utiliser cet instrument et l'a maintenu constant la plupart du temps. Il s'élève aujourd'hui à 1 %. Ainsi, la BCE pourrait décider d'augmenter les réserves obligatoires afin que les réserves excédentaires que les banques détiennent aujourd'hui deviennent des réserves obligatoires sur lesquelles aucun intérêt n'est payé.

Pourquoi combiner des ventes soutenues d'obligations d'État avec des réserves obligatoires plus élevées serait-il une meilleure option ?

Une combinaison de ventes soutenues d'obligations d'État et de réserves obligatoires serait probablement la meilleure option politique. La BCE devrait relever les réserves obligatoires aujourd'hui, comme expliqué dans la question précédente. L'Eurosystème a dans ses bilans un stock important d'obligations d'État qu'il devra vendre à moyen terme. Elle ne peut pas vendre toutes ces obligations d'un coup. Il faudra le faire progressivement. Ces ventes d'obligations réduisent le montant des réserves bancaires. En conséquence, la BCE pourra réduire progressivement les réserves obligatoires à l'avenir au fur et à mesure qu'elle vendra ces obligations.

Pourquoi ces solutions ne sont-elles pas envisagées et mises en œuvre par les autorités monétaires ?

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Une objection souvent formulée à l'utilisation des réserves obligatoires est que celles-ci équivalent à une taxe implicite sur le secteur bancaire. Ainsi, les réserves obligatoires introduisent une distorsion qu'il convient d'éviter. C'est l'objection idéologique à l'utilisation des réserves obligatoires. Ma réponse est que toutes les taxes introduisent des distorsions. Il faut évaluer si le coût de ces distorsions est compensé par des gains pour la société. Les gains ici sont doubles. Premièrement, les autorités peuvent éliminer une autre distorsion qui est la subvention accordée aux banques aujourd'hui. Deuxièmement, l'utilisation des réserves obligatoires est un outil politique supplémentaire de la banque centrale qui peut être utilisé pour stabiliser l'économie lorsque les réserves sont abondantes.

Une autre raison pour laquelle les autorités monétaires ne mettent pas en œuvre cette solution réside dans le lobbying des banques. Les réserves obligatoires réduisent les bénéfices des banques et sont combattues par ces institutions. La BCE dans cette affaire est trop préoccupée par les profits des banques et devrait être plus préoccupée par le bien-être du peuple.

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