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Afghanistan, la guerre qu'il était impossible de gagner
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Retrait des troupes

Afghanistan, la guerre qu'il était impossible de gagner

Les troupes françaises ont commencé mercredi à se retirer d'Afghanistan. Anne Nivat, qui a passé près de dix ans sur place, raconte cette guerre vue de l'intérieur et juge qu' "il fallait soit ne pas y aller du tout, soit y rester beaucoup plus longtemps".

Anne  Nivat

Anne Nivat

Anne Nivat est reporter de guerre et écrivain française.

Elle s'est spécialisée depuis dix ans dans des zones sensibles (Tchétchénie, Irak, Afghanistan…), parfois sans autorisation.

 

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Atlantico : Vous avez passé dix ans à faire des allers et retours entre la France et l’Afghanistan en guerre, pouvez-vous nous raconter ce que vous y avez vu ?

Anne Nivat : Effectivement, cela fait 10 ans que je vais en Afghanistan plusieurs fois par an et que je me promène dans ces terrains hostiles, que je vis chez des civils qui me montrent leur quotidien depuis l’arrivée des forces alliées dans leur pays au lendemain de la catastrophe du 11 septembre.

En 10 ans, il y a eu différentes phases dans la stratégie militaire de la part des alliés, mais la multiplication des stratégies n’a fait qu’ajouter à la confusion. Sur place, ni les Afghans, ni les militaires ne comprennent ce qui se passe.

Nous nous trouvons dans une situation où beaucoup trop de troupes de différents pays ne parviennent pas à se coordonner. Cette guerre a tellement duré que désormais même les militaires se demandent s’ils sont en train de la gagner. Il apparaît que non, il n’y a pas de victoire militaire claire.

Malgré l’immense arsenal dont dispose la coalition alliée, nous nous enlisons. Ceux que nous combattons sont relativement invisibles et n’ont pas perdu de terrain. Au contraire, ils en gagnent. Les Taliban ne se voient pas (les militaires parlent  de fantômes) car ils font partie intégrante de la mosaïque du peuple afghan. Les Occidentaux se trompent quand ils disent que les Taliban sont partis en 2001 et qu’ils sont revenus. La réalité, c’est que les Taliban ne sont jamais partis.

Les Taliban sont généralement des Pachtounes, et les populations pachtounes sont assez proches des valeurs ultra-conservatrices des Taliban. Cela ne veut pas dire que tous les Pachtounes sont des Taliban, mais qu’il y a une certaine proximité de valeurs qui explique la difficulté à se débarrasser de cet ennemi.

 

La guerre en Afghanistan est-elle une guerre impossible à gagner ?

C’est une guerre totalement impossible à gagner, mais il est trop tard pour qu’on ose le dire. Parce qu’il s’est passé 10 ans et que nous nous sommes enlisés. Nous Français avons 4000 soldats sur place depuis 10 ans qui font des roulements. Au total, plusieurs dizaines de milliers de Français sont passés en Afghanistan entre 2001 et 2011, dont 75 sont morts.

Certes, cette guerre aura permis à l’armée française de moderniser et de tester « in vivo » ses équipements, ce que font toutes les armées en guerre. Cela aura également permis aux forces militaires françaises de montrer qu’elles étaient capables de combattre aux côtés des forces américaines.

La principale cause de l’enlisement réside dans la multiplicité des stratégies et leur illisibilité. Les militaires ont donc envoyé des signaux contradictoires aux populations. Un exemple : le gros des effectifs militaires pratiquent aujourd’hui ce qui s’appelle la contre-insurrection. Cela consiste à aller dans des villages reculés de la campagne afghane, faire des sourires, serrer des mains et essayer de comprendre qui est qui dans l’échelle sociale afghane, organiser des chouras, c’est-à-dire des réunions, des assemblées avec la population locale pour faire remonter de l’information. Quand les militaires allaient dans ses chouras, ils témoignaient qu’ils étaient gênés parce qu’ils ne savaient pas s’ils serraient la main de leur amis ou de leur ennemis.

Cette contre-insurrection consiste aussi à distribuer de l’argent à des civils afghans qui ne cachent pas qu’ils viennent à ces chouras pour recevoir cette monnaie. Cela leur permet de reconstruire une canalisation, un pont au village. Les militaires pensent qu’ainsi ils empêcheront que ces locaux ne travaillent pour l’insurrection. Mais ils se trompent, parce que la loyauté des Afghans va d’abord à leur famille, à leur tribu, à leur vallée, et non à l’étranger qui débarque, même s’il lui donne des millions.  Cela je l’ai vu de mes propres yeux en passant du monde des militaires au monde des civils afghans.

J’ai été très troublée quand j’ai confronté la vision des militaires à la vision des civils afghans. Je suis parvenue à demander à des civils afghans pourquoi ils acceptaient l’argent des militaires, ils me répondaient qu’ils n’allaient pas laisser passer une telle aubaine. Un chef de chantier que j’interrogeais et qui venait d’accepter l’argent des militaires employait lui-même une dizaine de Taliban. Je crois que cette anecdote est une illustration criante de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons en ce moment.

Je lance un cri d’alarme, il est temps que nos politiques se mettent à débattre de ce sujet. Il faut admettre l’impasse. Les politiques ont tort de penser que cette guerre n’intéresse pas les Français. On ne leur en parle pas, on en fait un sujet tabou.

 

Qu’est-ce que la présence de la coalition occidentale a apporté aux Afghans ?

La première fois que je suis allée en Afghanistan en 2002, j’ai fait la rencontre d’un groupe de jeunes Afghans de 20 ans, cultivés, parlant anglais, assez occidentalisés, ils étaient euphoriques à l’idée du changement de régime et de l’arrivée des Occidentaux, qui devaient leur apporter la démocratie. Je suis retournée les voir 10 ans plus tard, maintenant qu’ils ont la trentaine, qu’ils ont fondé des familles. Désormais, ils travaillent pour des ONG (organisations non gouvernementales, NDLR), traduisent pour des militaires, sont fonctionnaires dans le gouvernement Karzaï. Mais leur discours a radicalement changé : ils nous somment de quitter leur pays, et nous reprochent d’avoir tout gâché. Ils vivent dans la peur car ils ont été très progressistes et donc anti-Taliban. Ils ne peuvent plus rentrer dans leur village hors de Kaboul, car ils se feraient tuer.

 

Les militaires se sont-ils lancés dans cette guerre à l’aveugle ?

Les militaires obéissent, ils exécutent les ordres des politiques. Ce sont nos politiques qui ont envoyé les militaires français sur place, c’était sous Jacques Chirac, puis sous Nicolas Sarkozy. Pendant tout le temps où c’était Chirac, la participation du contingent français à la guerre était relativement limitée quantitativement et qualitativement. Jacques Chirac est allé en Afghanistan à reculons.

Quand Nicolas Sarkozy est arrivé au pouvoir, les militaires se sont mis à s’investir très activement dans des opérations. Les Américains étaient demandeurs d’aide sur tous les fronts. Le président Nicolas Sarkozy a tenu personnellement à ce qu’on s’engage pleinement aux côtés des Américains et donc à ce que nos soldats participent à toutes ces opérations quotidiennes, et aussi à des opérations moins classiques qui sont celles des forces spéciales. Par définition, on ne sait pas bien ce que font ces forces spéciales, qui n’ont rien à voir avec les militaires classiques. Leurs méthodes sont beaucoup plus restrictives et violentes, ils assassinaient des personnes la nuit. Cela crée la confusion : les Afghans disent : « vous nous nourrissez le jour et vous nous tuez la nuit ». Par conséquent, ils ont du mal à dire de façon unanime, qu’ils sont satisfaits de la présence et du travail des alliés.

A ces contradictions, ajoutons les bavures de l’armée qui durent depuis 10 ans. Les dommages collatéraux sont très importants. Combien de civils sont morts parce que les pilotes d’avions militaires les ont confondus avec des Taliban ? Une fois, ils ont tiré sur des civils qui célébraient un mariage. Vous n’imaginez pas ce que cela provoque dans la population afghane. C’est ce que j’appelle les signaux mélangés.

 

L’annonce du retrait progressif des troupes françaises n’est donc pas un aveu d’échec ?

Non, les Français comme les Américains voudraient quitter l’Afghanistan la tête haute. Les communicants des armées font tout ce qu’ils peuvent pour trouver les bons mots. De toute façon, la France n’a aucun mérite, puisqu’elle ne fait que suivre de façon aveugle le calendrier américain. Nous n’avons absolument aucune initiative.  

Ce que la France a fait depuis 10 ans en Afghanistan c’est une aiguille dans une botte de foin américaine. Ce qui me frappe c’est le côté tabou de cette guerre, comme si personne ne voulait en parler parmi les politiques. L’exemple le plus récent est le débat des primaires à gauche : personne n’en a parlé. Tout juste Martine Aubry a-t-elle regretté du bout des lèvres qu’il n’en n’ait pas été question. Plus généralement dans le débat politique, personne n’ose en parler, ni à gauche, ni à droite.

C’est dur d’admettre que nous avons fait des erreurs et d’accepter que les Français s’emparent du débat. Nous avons honte et nous ne voulons pas appuyer là où ça fait mal.

Les médias aussi en parlent très peu. La France est tout de même le seul pays de toute la coalition internationale où il y a  une absence totale de débat. Cette semaine la Une du journal Time était « Pourquoi les Etats-Unis ne sauveront jamais l’Afghanistan ? ». J’attends qu’un hebdomadaire français fasse le même titre adapté à la France.

 

Quelle sortie de crise peut-on imaginer ?

Le mot crise ne me semble pas assez fort. Il faut parler d’un enlisement total. C’est très simple : il fallait soit ne pas aller du tout en Afghanistan, soit y rester beaucoup plus longtemps. Les militaires eux-mêmes le disent.

A mon avis, il faudrait déjà faire un mea culpa public et réfléchir sans excitation, ce que nous n’avons jamais fait pour l’Afghanistan. Cessons avec le court-terme et les mots creux. Dire que nous allons aider les Afghans à adopter la démocratie ne convainc plus aucun Français.

Il faut partir, et c’est plus difficile de partir que d’arriver, mais il fallait y penser avant. Cela coûte très cher de partir et c’est très long. Pour le moment, nous restons très hypocrites en ne disant pas clairement ce que l’on va faire.  

Ce que nous laisserions derrière nous est un pays tiraillé, qui reste extrêmement pauvre, dans lequel l’écart entre les riches et les pauvres s’est encore accentué, qui est corrompu jusqu’à la moelle. C’est aussi un pays dans lequel aucun parti politique n’a de légitimité, ni d’assise réelle.

Nous n’avons pas changé grand-chose à la situation initiale de 2001. Je ne suis pas convaincue par les personnes qui affirment que partir serait pire, parce que le pire, je l’ai vécu avec les Afghans sur place. Et quand on sait ce qui s’est passé là-bas ces dix dernières années, il est fort difficile d’être optimiste. 

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