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Le Food Porn, ces photos de plats et desserts qui peuplent nos réseaux sociaux, agiraient sur le cerveau en provoquant des "supernormal stimulus".
Le Food Porn, ces photos de plats et desserts qui peuplent nos réseaux sociaux, agiraient sur le cerveau en provoquant des "supernormal stimulus".
©Flickr

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La folie du porno culinaire : les racines psychologiques de la passion grandissante des Français pour les photos et émissions de cuisine

Le food-porn, phénomène qui consiste à poster des photos appétissantes de plats et de gâteaux sur les réseaux sociaux, prend un essor grandissant en France.

Catherine Grangeard

Catherine Grangeard

Catherine Grangeard est psychanalyste. Elle est l'auteur du livre Comprendre l'obésité chez Albin Michel, et de Obésité, le poids des mots, les maux du poids chez Calmann-Lévy.

Elle est membre du Think Tank ObésitéS, premier groupe de réflexion français sur la question du surpoids. 

Co-auteur du livre "La femme qui voit de l'autre côté du miroir" chez Eyrolles. 

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Atlantico : Le Food Porn, ces photos de plats et desserts qui peuplent nos réseaux sociaux, agiraient sur le cerveau en provoquant des "supernormal stimulus", c'est-à-dire une vision plus "attirante" de notre environnement. Comment une simple photo de nourriture peut-elle avoir cet impact sur le cerveau ?

Catherine Grangeard : Depuis quelques temps, Top Chef est devenu une version soft de la gastronomie face aux photos que tout un chacun peut faire des plats qu’il s’apprête à déguster. C’est exact que la représentation a un effet sur celui qui la regarde. L’image, comme le mot, sont des substituts de la chose. Ainsi, une mode de partage avec d’autres, physiquement absents, qui néanmoins sont invités à table révèle un autre mode de la présence de la nourriture dans nos vies. La mise en scène de ces plats montre une intimité de la personne avec cette nourriture. La photo, la peinture, l’art suscite des émois… Ce n’est pas nouveau… Et le cerveau en est impacté. Sinon, cela n’aurait tout simplement pas lieu !

Pourquoi cette association "food / porn" dans une expression ? La pornographie évoque un pouvoir d’attraction, une excitation et une fascination. La nourriture de nos jours est pleine de tabous, elle suscite excès et transgressions. On peut fort bien saisir qu’il ne s’agit pas seulement de simples photos de plats et qu’un pouvoir de suggestion leur est accordé pour des raisons qui dépassent les mets. C’est cela qui en fait la force.

Plus forte que la réalité, sa représentation ? Certainement !

Le Food Porn revient à nous montrer des photos de plats que l'on ne pourra pas manger. Quel peut en être l'intérêt ? Pourquoi aimons-nous tant partager et regarder ces photos ?

L’appropriation par tout le monde comble les personnes qui vivent par écran interposé. Il y a beaucoup de voyages que l’on ne fera jamais, d’aventures, de milieux… qui deviennent ainsi nôtres et que l’on trouve passionnants. C’est du même tonneau.

Manger a toujours relevé de nombreux interdits, religieux, nutritionnels… Comme la sexualité. Le parallèle montre les points communs et l’essence même de la pornographie, c’est l’excès, le but : l’excitation.

Narcissiquement. Qu’elles soient sur des sites ou en transmissions privées, toutes ces images de plats montrent, au-delà du plat, la personne qui, elle, n’est plus sur la photo. C’est intéressant à noter que la nature est morte. Où sont les convives ?

Et pourtant, le but est de montrer. Pas seulement de manger. Pas seulement de photographier. Non, de partager. De faire communauté. Il y a des groupes qui préfèrent le fromage dégoulinant et d’autres les burger, etc… Les couleurs sont très à l’honneur, également. Sans oublier de souligner que l’on s’aime au travers de cette exhibition de plats, et cela fait du bien !

Le simple fait de regarder ces photos augmente-t-il le désir de manger en général ou plutôt de manger le même plat ? Au contraire est-ce que voir la photo peut-t-il agir comme un coupe faim ?

En fait, les études sont contradictoires à ce sujet. Est-ce que cela réveille le désir ou le comble ? Est-ce que cela agit sur la satiété comme un leurre ou excite l’appétit. Pour le moment, rien n’est sûr, ni dans un sens ni dans un autre. Il semblerait que les conclusions divergent selon les sujets interrogés, selon leurs centres d’intérêt vis-à-vis de la nourriture… On ne peut encore rien conclure d’autre. Valérie Taylor, cheffe du service de psychiatrie du Women’s college hospital de Toronto, conclut que cette manie des photos de nourriture montre surtout une obsession de la nourriture et traduit des Troubles de la Conduite Alimentaire. Comme c’est un phénomène de l’époque, on peut aussi faire une corrélation avec le développement mondial de l’obésité. Est-ce que les gens vont se nourrir de photos, de représentations plutôt que des plats eux-mêmes ?

Rien n’est moins sûr.

Le plaisir déclenché par le fait de regarder des images de plats est un plaisir solitaire partagé. Ce paradoxe est intéressant à soulever. Rompre sa solitude par un échange de photos de nourriture, faire des commentaires est si développé en Corée que certaines jeunes femmes se sont ainsi créer des emplois qui consistent à manger devant sa webcam, c’est le "mokbang". Ce voyeurisme gastronomique est une autre étape du food porn.

Partager frénétiquement ces photos de nourriture, les prendre ou simplement aimer les regarder ne traduit-il pas autre chose, une relation complexe avec la nourriture par exemple ? 

Cadrer la nourriture n’est pas anodin. Cela montre un intérêt qui dépasse complètement l’acte de se nourrir, de s’alimenter. La nourriture, c’est du quotidien. C’est de la proximité. Cela parle à tous… Cela réunit.

Prendre une photo, c’est retarder le moment de manger, c’est alors multiplier les sources de plaisir. On l’a vu précédemment. On va également différencier ceux qui les prennent de ceux qui les regardent, ce ne sont pas les mêmes motivations aux commandes. Cela ne répond pas aux mêmes processus. Un envahissement de la nourriture semble les dominer tous pourtant. A moins que ce ne soit l’image qui domine avant tout et les plats, la nourriture, un objet parmi tant d’autres.

Le regard serait alors bien plus important que les autres sens. On dévore des yeux mais on ne mange pas…

L’action de regarder n’a pas une relation avec l’objet regardé. Le but est voir, mettre en scène, etc… C’est aux yeux de l’autre que se situe l’adresse. On quitte l’éphémère de la nourriture pour la permanence de la photo. C’est une immédiateté qui dure. Eterniser l’instant… Articuler ces deux temps réconcilie des plaisirs différents et les associe dans un même mouvement, ce qui peut expliquer le succès actuel du food porn.

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