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L’hommage de Macron à Chirac : l’art et la manière d’être président
©LUDOVIC MARIN / AFP

Mimétisme

L’hommage de Macron à Chirac : l’art et la manière d’être président

Plus le temps passe, et plus le talent politique d’Emmanuel Macron se confirme. Quoi que l’on pense en effet du personnage et de son action en tant que président, force est de lui reconnaître une incontestable maîtrise de l’art politique dans ce qu’il a de plus classique, à savoir la parole et la mise en scène.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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L’hommage rendu à Jacques Chirac en fournit une preuve supplémentaire. Le parallèle est saisissant entre cette intervention et l’hommage rendu en 1996 par Jacques Chirac à François Mitterrand : quasiment la même durée, le même décor ou presque (Jacques Chirac avait en plus une horloge avec un balancier apparent), la même gestuelle, le même cadrage avec une alternance de plans larges et de plans serrés, le même sens de la dramaturgie contrôlée. Seul l’emploi du passé simple indique une différence avec le discours de Chirac.  

Avec cet hommage, Emmanuel Macron vient rappeler à ceux qui en doutaient que la politique, c’est d’abord un jeu sur les émotions, une manière de canaliser et de s’approprier les peines collectives pour en devenir le dépositaire. L’exercice était ici d’autant plus difficile que cela fait plus de 12 ans que Jacques Chirac a quitté la scène politique, alors que François Mitterrand était décédé moins d’une année après son départ, et qu’Emmanuel Macron n’a pas été son rival personnel. 

Affaire d’émotion, la politique est aussi une affaire de dialogue entre les morts et les vivants. La légitimité ne passe pas seulement par les urnes : elle passe par cette connexion qui permet aux vivants de se réclamer des morts et de parler en leur nom. La légitimité de Pétain en 1940 ne peut se comprendre sans les morts de 14-18, ni celle de De Gaulle sans les morts de la Libération. Les leaders d’aujourd’hui n’ont pas à leur disposition les grandes hécatombes d’autrefois, mais le principe demeure : c’est une donnée anthropologique de base qui ne disparaît pas à l’heure des sondages et des techniques sophistiquées de communication politique. C’est aussi pourquoi chaque président tient à avoir son mort au Panthéon. 

Rendre hommage aux morts, c’est s’attribuer un statut particulier : c’est se hisser à leur niveau et, plus encore, se grandir à travers eux. La manière de désigner les morts, de leur donner un statut, permet en effet de se qualifier soi-même. La phrase introductive de l’allocution d’Emmanuel Macron est ici fondamentale : « Nous, Français, perdons un homme d’État que nous aimions autant qu’il nous aimait ». En qualifiant Jacques Chirac d’homme d’Etat, Macron entend s’investir lui-même de ce titre : il est un homme d’Etat puisqu’il sait reconnaître ceux qui sont dignes d’un tel label. 

L’hommage aux morts donne aussi l’occasion de communier et de créer du consensus en dépolitisant les enjeux. Comme Chirac l’avait fait avec Mitterrand, Macron utilise la mort de Chirac pour construire des ponts par-delà les clivages : d’un côté, il rend hommage à un homme de droite, mais de l’autre, il retient les actions qui ont été célébrées par la gauche : le discours du Vel d’hiv de 1995 sur la « responsabilité de la France », la décision de ne pas intervenir en Irak en 2003, la création du musée du Quai Branly en 2006, la question climatique avec la fameuse phrase « notre maison brûle ». Inversement, Emmanuel Macron prend soin de laisser de côté tout ce que la gauche a détesté chez Chirac, elle qui a sans doute mauvaise conscience d’avoir contribué à ses deux grandes victoires, que ce soit en 1995 contre Balladur ou en 2002 contre Jean-Marie Le Pen. On ne trouvera donc aucune allusion aux dossiers sensibles : les privatisations et les réformes libérales des années 1986-88, la réforme de l’assurance-maladie en 1995, la reprise des essais nucléaires, les déclarations sur « le bruit et l’odeur » des immigrés, la réactivation de la loi sur l’Etat d’urgence de 1955 pendant la crise des banlieues. 

De même, on se gardera de rappeler les épisodes les plus gênants de la vie de Chirac : la signature de l’appel de Stockholm en 1950 (téléguidé par le Parti communiste), l’appel de Cochin en 1978 contre le « parti de l’étranger », les affaires politico-judiciaires, les revirements, les mensonges (illustrés par la marionnette de « Super Menteur » aux Guignols de l’info) ou encore les basses manœuvres politiques dont la dissolution ratée de 1997 reste la plus connue. Tout aussi logique est la non-évocation de la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux dans les établissements scolaires, dont on célèbre pourtant cette année le trentième anniversaire dans un contexte de vives tensions autour de l’islam.   

Outre cette réappropriation consensuelle du bilan de Jacques Chirac, le discours d’Emmanuel Macron brille également par sa manière de combiner un récit de gauche avec des marqueurs de droite. L’évocation des « racines » de l’ancien président vient par exemple compenser l’éloge à la « diversité », mot qui est cité à deux reprises. Les marqueurs de droite sont très présents : « une France indépendante et fière » ; « [un personnage] épris de notre terre, pétri de notre histoire » ; « il portait en lui l’amour de la France et des Français » ; « Notre pays est fait de ces transmissions qui portent leur mystère et nous dépassent ». 

Là réside l’originalité du discours d’Emmanuel Macron : dans ce mélange entre un récit qui parle à la gauche et un vocabulaire qui parle à la droite. On peut ne pas aimer, mais il est difficile de ne pas saluer l’artiste. 

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