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L’Europe est-elle en train de répéter les erreurs du traité de Versailles cent ans après ?
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Histoire

L’Europe est-elle en train de répéter les erreurs du traité de Versailles cent ans après ?

Le 28 juin 1919, il y a cent ans jour pour jour, était signé le traité de Versailles. Un siècle plus tard, l'Allemagne, grande perdante du traité, assume le rôle de créancier autonome d'une zone euro où le conflit créanciers-débiteurs est toujours d'actualité.

Frédéric  Farah

Frédéric Farah

Frédéric Farah est diplômé de Sciences Po Paris, enseignant à Paris I et chercheur affilié au laboratoire PHARE de la Sorbonne. Frédéric Farah est l'auteur de "Fake state", un essai sur l'impuissance organisée de l'Etat en France, publié aux editions H et O. 

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En quoi le traité de Versailles a-t-il provoqué les crises économiques et politiques du XXe siècle (krach de Wall Street, Grande Dépression et guerre mondiale), comme Keynes l'affirmait déjà dans Les conséquences économiques de la paix (1919) ?

Le traité de Versailles a fait l’objet de nombreuses controverses et de réévaluations par les historiens de manière plus récente, relativisant ou nuançant la postérité sombre qu’il l’entoure. Ce traité a fait l’objet de tant de critiques et celle de Keynes en est une. Il est resté pour les nations participantes comme le lieu de déceptions, de frustrations, d’humiliations. S’y intéresser est chose passionnante. 
Mais l’approche de Keynes a à son tour a été remise en cause. Il ne s’agit pas pour nous de trancher sur une matière aussi difficile, les historiens de métier ont encore beaucoup de travail sur la question. Ce qui est certain, c’est qu’il apparait difficile de rendre le traité de Versailles responsable de la crise de 1929 même si la question des réparations allemandes génère des troubles et désordres financiers. 
Dans l’espace qui nous est ici imparti, nous nous en tiendronsà certaines conséquences économiques. Il est assez net que la question des réparations allemandes est l’une des questions majeures de l’après-guerre, mais ce n’est pas la seule. Qu’il suffise de penser à la difficile naissance d’un ordre monétaire sous l’influence de la nostalgie de l’étalon-or en réalité plus Sterling qu’or.
L’épineuse question des réparations intervient dans l’hyperinflation allemande de 1923, ou encore au cœur de la crise de la Ruhr la même année. Plus généralement après la guerre, la question des dettes interalliées et celle des réparations allemandes se mêle. On a parlé de la question des dettes croisées. 
Les Etats-Unis ont prêté aux européens des sommes considérables pour soutenir l’effort de guerre, et ils en attendent le remboursement même si sur la période de l’entre-deux guerres, la position américaine connait des inflexions.
La France dans cette affaire espère que l’Allemagne paiera. Les Etats-unis pour continuer avec eux apportent au cours de la décennie des années 1920 un soutien financier à l’Allemagne de Weimar ce qui contribue à son développement économique.  Ils interviennent également dans les plan Dawes et Young de 24 et 28 pour aménager les réparations allemandes. 
Ces enchevêtrements s’écroulent avec la crise de 1929 , les Etats-Unis sont emportés dans la tourmente financière et l’Europe le sera à son tour. 
Le traité de Versailles n’a pas empêché une certaine croissance économique au cours de la décennie 1920. La crise de 1929 trouve ses origines ailleurs comme par exemple la montée des inégalités aux Etats-Unis, la spéculation financière ou encore par le rôle néfaste des innovations financières d’alors comme les « call loans ». En Europe, les facteurs d’aggravation de la crise se trouvent aussi dans les politiques déflationnistes de Laval en 34 35 ou celle du chancelier allemand Bruning de 30-32. 
C’est un mode de gestion libérale et inégalitaire qui est emporté par la crise et la seconde guerre mondiale, le traité de Versailles n’entre pas ici en ligne de compte directement

Quelles sont les similitudes entre la situation de l'économie européenne en 1919 et en 2019 ? Le conflit entre créanciers et débiteurs fait-il toujours loi ?

Il faut se garder de certaines comparaisons.  En 1919, l’Europe sortait d’un conflit sans précédent dans son histoire. La guerre de 1914-1918 représente une vraie rupture et opère une profonde redistribution des cartes géopolitiques, des empires disparaissent : Austro Hongrois, Ottoman, Russe. La Guerre a fait apparaitre « cette lumière à l’est » dont parlait Romain Rolland, à savoir le communisme. Nous ne  continuerons pas ici la longue liste des mutations politiques, culturelles induites par la guerre. 
En 2019, l’Europe est vieillissante ,  elle n’affronte pas les générations creuses liées au conflit. Elle vieillit car elle fait moins d’enfants, ses populations vivent dans l’ensemble plus longtemps et en meilleure santé.  Et le monde de 1919 économiquement est loin de nous, géopolitiquement les secousses de 1919 peuvent être encore perçues mais c’est une autre question. 
 l’après première guerre mondiale  a relativisé le poids de l’Europe, mais elle restait un acteur majeur dans l’entre deux -guerres. Aujourd’hui l’UE, abusivement assimilée à l’Europe est certes la première puissance commerciale du monde, mais en tant qu’organisation politique, elle est n’est pas un acteur stratégique. Elle reste dépendante pour sa sécurité d’organisations militaires comme l’Otan. En termes d’affaires étrangères, elle est incapable d’offrir une stratégie claire sur des dossiers préoccupants : iranien, la paix au proche orient, la question syrienne . 
Mais laissons la de cote les bouleversements géopolitiques et déplaçons de le regard sur la dernière institution nait de Versailles et de la fin du conflit , l’Organisation internationale du travail ,même si aujourd’hui à l’image de la société des nations , elle ne dispose ni de carotte ni de bâton pour être suivi dans ses recommandations. 
Mais elle proclamait un principe qui reste vrai qu’il n’y a pas de paix durable sans justice sociale ;  l’UE qui est certes la zone la moins inégalitaire au monde, et la zone la moins conflictuelle de la planète est labourée par de nombreuses injustices sociales, dont les inégalités d’accès aux soins, au logement , à l’emploi , de revenus et de patrimoines. 
Le sort que la Grèce a subi sous la férule des mémoranda supportés depuis 2009 relève d’une logique de brutalisation en temps de paix. 
Pour rester sur la première guerre mondiale, le président américain d’alors le président Wilson dans ses 14 points qui devaient garantir la paix on y retrouver la promotion du libre échange, aujourd’hui les européens se rendent compte, que la libre échange ne garantira pas la paix tant il met brutalement en concurrence des territoires, des systèmes sociaux , des travailleurs.  Le juste échange ou fairtrade déjà largement au cœur des préoccupations anglais et américaines du XIXeme siècle doit être promu et un certain degré de protection de nos économies dans nombre de secteurs s’impose. Le désastre de nos industries abandonnée par nos pouvoirs publics l’illustre
En somme deux mondes différents par certains aspects à cent après, mais des questions qui demeurent à leur manière, celui des dettes, problème récurrent, même si aujourd’hui l’origine de la croissance des dettes privées comme publiques peuvent avoir d’autres causes, la question monétaire, la place du libre échange, le rôle de l’Etat. Les deux guerres ont joué un rôle clef dans l’accroissement et la transformation des missions de l’Etat dans l’économie. 
Mais,nous croyons que l’appel de l’OIT qui fut parfois entendu dans l’histoire du capitalisme doit l’être plus que jamais. Le capitalisme comme système économique n’ a connu des réformes possibles que dans des circonstances très particulières et extrêmement préoccupantes. En effet, la peur du communisme et la seconde guerre mondiale et son cortège de malheurs ont entrainé l’amendement de ce système économique. N’oublions pas à l’heure des récentes commémorations de la seconde guerre mondiale et du débarquement que la charte de l’Atlantique de 1941  discutée entre Churchill et Roosevelt désignait la sécurité sociale comme pilier nécessaire pour assurer la paix dans le monde
Aujourd’hui le capitalisme européen a retrouvé sa marche inégalitaire et prédatrice , ce sont les amortisseurs de la période précédent c’est-à-dire de l’après seconde guerre mondiale à savoir l’Etat social qui a permis  que nombre d’Etats européens n’ont pas connu une crise de l’ampleur de celle de1929

L'exemple de l'Allemagne, qui est passée de débiteur à principal créancier des pays européens, peut-il inspirer les débiteurs actuels et les pays en difficulté économique actuellement, notamment la Grèce ? Les mêmes solutions sont-elles applicables ?

L Allemagne a connu après la seconde guerre mondiale, un miracle économique qui trouve son explication dans la conférence de Berlin de 1953 qui a très largement effacé le fardeau des dettes allemandes plus de 62% du total. Les Etats unis ont forcé la main aux européens en les invitant à s’asseoir sur la dette allemande ; et on retrouve ce que nous disions dans la question précédente, la question du communisme. En ces temps de guerre froide, le politique comptait davantage que les calculs de boutique de la Commission qui pinaille sur des calculs délirants de déficit structurel. Les Etats Unis craignaient à travers le plan Marshall, ou encore de l’absence de soutien à l’Allemagne, la propagation du communisme. En 1953, certes Staline décède mais la Guerre Froide bat son plein. 
L’Allemagne après l’épisode de 53 connait un boom économique, elle devient progressivement la première puissance économique et monétaire du continent. L’Allemagne va réaliser en près de quatre décennies à savoir des années 50 aux années 2000 une position hégémonique sur le continent en particulier dans le domaine économique ;  et comme le dit J M Quatrepoint si « l’Allemagne a perdu la guerre , elle a gagné la paix »
L’Allemagne par deux fois a voulu assurer son hégémonie sur le continent par la guerre, elle a échoué et a perdu les deux conflits mondiaux. Elle a su récolter les dividendes de la paix et nos élites nationales rêvent bien souvent que la France lui ressemble. Aujourd’hui, nos élites n’ont eu de cesse d’emboiter le pas de ce pays : monétairement dans les années 1980 , depuis les années 1990 on rêve plus que jamais de suivre l’agenda Schroeder en matière sociale et j’en passe
Quant à la Grèce, la première colonie de la dette pour les dire avec les mots justes de l’historien et de l’anthropologue P Grigoriou , l’UE lui a ôté tout avenir économique possible en liquidant sa classe moyenne, en provoquant un départ massif de la jeunesse du pays et en procédant à la liquidation de tout actif public et l’oblige à dégager des surplus budgétaires ad vitam aeternam.  
Aujourd’hui pour espérer quelque chose comme un avenir pour ce pays la Grèce mérite une conférence digne de 1953 pour l’Allemagne et retenir aussi la leçon de Versailles que l’on ne fonde rien sur l’humiliation. La Grèce a vu sa souveraineté confisquée et son peuple brutalement mis à genoux pour sauver un ensemble de banques privées entre autre françaises et allemandes . la fable propagandiste a raconté l’histoire d’une UE généreuse accordant presque 400 milliards d’euros à la Grèce, mais si tel était le cas alors les grecs devraient être bien riches car 11 millions de grecs auraient bénéficié d’une telle manne vous imaginez la somme par tête.  La Grèce serait alors un pays de cocagne
Aujourd’hui les pays créanciers malmènent les pays débiteurs et la comparaisons plus juste serait celle avec le tiers monde, depuis la crise de 2009, c’est la logique centre périphérie qui gouverne les rapports économiques de l’Union , et comme dans la dette du tiers monde qui entrainait un financement du nord par le sud paradoxalement en raison du service de la dette 
les pays du Nord ont fait une belle affaire financière sur le dos des pays endettés 
Pire les pseudo mécanismes de solidarité financière européenn ou le faux budget de la zone euro sont assorties d’une conditionnalité déflationniste, les fameuses réformes structurelles qui dans le fond appauvrissent les retraités, précarisent les travailleurs  et réduisent l’investissement public
Certes l’Allemagne n’occupera pas la Grèce comme la France occupa la Ruhr en 1923 pour s’assurer du paiement des réparations, mais de facto elle a réalisé une vraie OPA sur le pays que l’on pense par exemple à la vente à bas prix à la société Fraport des aéroports grecs pour ne dire que ça. 
Mais la Grèce ne peut bénéficier de la clémence de 1953 parce que stupidement on la considère pas un comme pays stratégique, je dis bien stupidement, car un peu de géographie élémentaire ferait comprendre, que sa proximité avec le proche orient et ses foyers de déstabilisation, inviterait les européens à prendre soin de la Grèce même  par pur intérêt. 

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