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Les groupes de djihadistes nord-africains qui font allégeance à l'Etat islamique sont de plus en plus nombreux...
Les groupes de djihadistes nord-africains qui font allégeance à l'Etat islamique sont de plus en plus nombreux...
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L’Etat islamique fait des émules en Afrique du Nord et c’est là qu’il est le plus dangereux pour l’Europe

Les groupes de djihadistes nord-africains qui font allégeance à l'Etat islamique sont de plus en plus nombreux... et de plus en plus grands ! Si cela ne peut guère empirer une situation déjà délétère dans les Etats concernés, la menace concerne directement l'Europe.

Didier Billion

Didier Billion

Directeur-adjoint de l’IRIS.

Spécialiste de la Turquie, du monde turcophone et du Moyen-Orient, Didier Billion est l’auteur de nombreuses études et notes de consultance pour des institutions françaises (ministère de la Défense, ministère des Affaires étrangères) ainsi que pour des entreprises françaises agissant au Moyen-Orient.

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Atlantico : Le principal groupe islamiste d'Egypte, Ansar Bayt al-Maqdis a fait serment d’allégeance à l'Etat islamique. D'autres groupes, notamment en Libye, font de même. Pourquoi cette brusque "inflation" de ralliements en Afrique du Nord ? De quoi cette tendance est-elle le signe ?

Didier Billion : Je pense qu'il faut raisonner de manière globale. Aujourd'hui, l'Etat islamique a remporté quelques succès et il s'agit d'une organisation capable d'attirer un certain nombre d'apprentis djihadistes. Pour certains par convictions idéologiques, pour d'autres parce que, comme le souligne Olivier Roy, il y a un phénomène générationnel : on va se battre pour une cause même s'il s'agit de la pire d'entre elles. Pour d'autres encore, il y a une sorte de mercenariat islamique car l'Etat islamique a de l'argent. On parle là de motivations à l'échelle individuelle. On constate une sorte d'afflux - limité, certes - mais incontestablement l'Etat islamique est capable d'attirer. 

A mon avis, ces allégeances seront de courte durée. Comme ce fut le cas pour Al-Qaïda. On est toujours conforté dans son combat lorsque l'on est rattaché à une organisation médiatique internationale ayant des victoires à son actif. Mais ces groupes ont des trajectoires différentes, des stratégies de recrutement différentes. Si en Afrique du Nord mais aussi dans la bande du Sahel, on a un phénomène conjoncturel préoccupant vis-à-vis duquel il faut être vigilent, cela ne signifie pas qu'il y a une internationale djihadiste de l'EI qui est en train de se constituer. Je persiste à considérer que comme nous l'avions vu lorsqu'Al-Qaida avait le vent poupe, il y avait des phénomènes de rattachement mais Al-qaïda n'avait pas de direction centralisée, plutôt un système de franchise. Il y a une autre différence avec l'Etat islamique, c'est que ce dernier possède une base territoriale. C'est stratégiquement une grande différence avec Al-Qaida. C'est important en termes de ressources et d'organisation mais cela ne constitue pas une sorte d'armature idéologique. Mais il s'agit de rhétorique, je ne vois pas comment des groupes qui se trouvent dans d'autres régions, vont pouvoir se mettre à disposition de l'Etat islamique et monter des opérations conjointes. Nous n'en sommes pas là. Il y a un phénomène conjoncturel d'attraction de l'EI, ce qui ne signifie pas qu'il va y avoir une forme d'organisation centralisée.

Qu'est-ce que cela peut avoir en termes de conséquences sur la sécurité en Europe ou aux Etats-Unis ?

Ceux qui combattent au Maghreb ne sont pas loin de nous, de l'Europe. Ceux qui sont plus lointains en Irak ou en Syrie, on sait qu'ils peuvent revenir en Europe. Il y a donc une forte capacité de nuisance, on le sait très bien. Pour mettre une bombe dans un métro, cela ne nécessite pas une organisation lourde. Il y a un potentiel de dangerosité incontestable. Ces groupes organisés, même s'ils sont minoritaires, peuvent passer de l'autre côté de la Méditerranées et commettre quelques attentats. Il y a un devoir de vigilance et je pense que les services de renseignements européens sont plutôt efficaces même s'il n'y a pas de sécurité absolue. Ces groupuscules peuvent passer à travers les mailles du filet mais il n'y a pas de parade absolue. C'est là toute la difficulté de combattre ce genre d'actions.

Que peut changer ce ralliement dans les pays concernés, de la part de groupes qui existaient déjà par définition ? De nouvelles menaces ou de nouveaux modes d'action vont-ils apparaître ?

Cela ne changera rien, car ce n'est pas en faisant allégeance à l'EI que l'on devient plus opérationnel, cela n'a aucun rapport. Je pense qu'il faut voir cela dans les deux sens : c'est ces groupes, en faisant allégeance à l'EI, qui peuvent lui être d'une grande utilité, notamment en termes d'armements. On sait que les arsenaux de Kadhafi ont été littéralement pillés lorsque son régime a été renversé. Sur le terrain libyen, sans faire de cynisme, ces groupes n'ont pas besoin d'EI pour semer le trouble.

L'Egypte et la Libye peuvent-ils faire seuls le nécessaire pour endiguer la tendance ?

Ce n'est pas qu'une question de moyens mais aussi une question de volonté politique. En Libye, on peut parler de chaos absolu et personne, à ce stade, n'est capable de lutter efficacement contre ces groupes. Notamment parce qu'il n'y a plus d'Etat. En Egypte, il y a une capacité opérationnelle de la part de l'Etat, de l'armée, des services égyptiens. C'est incontestable. Mais il fait comprendre que ces services de sécurité emploient des méthodes très brutales. Certes, contre ces groupes-là, il n'y a pas de pitié mais c'est une question d'efficacité. On ne peut pas combattre les Frères musulmans de la même manière que les djihadistes. Je crains que les services égyptiens mettent tout cela dans le même panier. Et le problème ne se pose pas tant d'un point de vue moral que du point de vue de l'efficacité. Les groupes djihadistes sur le Mont Sinaï ne correspondent pas aux mêmes formes d'organisation, au même projet politique. C'est une forme d'intelligence politique que de distinguer certaines formes d'ennemis. Encore une fois, "frère musulman" n'est pas égal à "djihadiste". Tous les Etats peuvent avoir les moyens, encore faut-il la volonté et l'intelligence politique, et ce ne sont pas les qualités les mieux partagées au sein de la région dans les services de renseignements. Je pense que les services français, pour ce que j'en connais, montrent une véritable efficacité. Mais cela renvoie également à la question de l'Etat de droit. Et là aussi, en Egypte ce n'est peut-être pas la vertu la mieux partagée. Il faut aussi raisonner sur le long terme. La lutte contre ces groupes est un travail de long terme, de longue haleine. C'est un travail de police, ce n'est pas un travail de militaire. C'est du renseignement, une infiltration, c'est compliqué. Ca ne sert à rien de bombarder un groupe. Et je pense que le bombardement aérien n'est pas une solution, cela peut éventuellement stopper une offensive à un endroit précis. 

 

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