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Des lycéens passent l'examen de philosophie, première session d'épreuves du baccalauréat, le 17 juin 2019, au lycée Pasteur de Strasbourg.
Des lycéens passent l'examen de philosophie, première session d'épreuves du baccalauréat, le 17 juin 2019, au lycée Pasteur de Strasbourg.
©FREDERICK FLORIN / AFP

Bonnes feuilles

L’autorité en question : un enseignement inadapté

Patrice Huerre et Philippe Petitfrère publient « L'Autorité en question, Nouveau monde, nouveaux chefs » aux éditions Odile Jacob. Une demande de nouvelles formes d’autorité émerge de toutes parts, que ce soit dans l’entreprise, à l’école ou en famille. Imposer son point de vue de parent, de patron, de gouvernant n’est plus politiquement correct. Désormais seule compte l’opinion personnelle. Extrait 1/2.

Patrice Huerre

Patrice Huerre

Patrice Huerre est psychiatre des hôpitaux et psychanalyste. Il est spécialisé depuis près de 30 ans dans les actions de prévention et de soins pour les enfants, les adolescents et les jeunes adultes. Il préside l’Institut du virtuel Seine Ouest et dirige le centre de formation du Collège International de l’Adolescence.
 

Il a écrit avec Mathieu Laine La France adolescente, aux éditions JC Lattès.

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Philippe Petitfrère

Philippe Petitfrère

Philippe Petitfrère, ancien dirigeant d’entreprises, intervient en tant que conseil et animateur de dynamiques de transformation dans les entreprises. Il est également artiste-peintre et musicien.

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Auparavant, arrêtons-nous sur la question de l’enseignement, si représentative de nos attentes et du décalage entre les idées et les pratiques. S’il est un sujet qui passionne nos contemporains, c’est bien la scolarité. Par ailleurs, c’est là, à l’école, que se forment les adultes de demain et, à ce titre, c’est le lieu des pouvoirs à faire évoluer en priorité pour profiter, à l’avenir, de la créativité de chacun.

Qui fabrique les chefs depuis déjà un certain temps, et comment ? L’ENA, les écoles de commerce, les « grandes écoles », les ESPE (écoles supérieures du professorat et de l’éducation qui ont remplacé les instituts universitaires de formation des maîtres), qui n’intègrent quasiment pas d’enseignement et surtout de formation à la gestion d’un groupe, aux stratégies d’apprentissage, au soutien des ressources et de l’estime de soi.

Les discours officiels dans ces écoles peuvent avoir changé en apparence, mais les pratiques restent les mêmes : priorité écrasante à la relation maître-élève, au cognitif, au cérébral, à l’individuel et au sacro-saint programme. Sous la pression de certains élèves, voilà qu’une énième réforme de l’ENA est envisagée. Restons optimistes sur sa bonne fin.

Et priorité à des mécanismes de sélection à l’entrée qui glorifient les hyperintelligents (5 %). Une épidémie de hauts potentiels intellectuels (HPI) règne actuellement, s’ajoutant aux « polars » et autres « intellos » (le reste), ceux qui sont prêts à tous les renoncements, à toutes les soumissions, à l’abandon de tout questionnement pour entrer dans la course au conformisme, à la répétition et à l’ascension sociale.

Au détriment de leur capacité créative, de leur humanité et de leur esprit critique.

Entendons-nous bien : il ne s’agit nullement de prôner l’élimination du cortex, de la logique, du raisonnement voire de l’érudition. N’oublions pas non plus, toutefois, qu’après deux ou trois ans de laminage par le travail abrutissant, à l’âge de 20 ans, la maturation émotionnelle des impétrants en prend un sacré coup. Tous n’en conservent pourtant pas des séquelles. C’est ce qu’on appelle la résilience !

Alors plutôt que « OU », il devient nécessaire de faire « ET », suivant en cela l’exemple de notre président de la République.

De reconnaître l’existence des deux cerveaux  : le cerveau gauche, logique et analytique, et le cerveau droit, lieu de la créativité, de l’intuition et de la synthèse, plutôt que chercher à imposer la suprématie écrasante du gauche.

Pas OU, mais ET l’intelligence sensible, ET la confiance en soi, ET le collectif, ET le sens de l’engagement, ET l’ouverture, ET l’esprit critique…

Ces remarques paraissent bien générales sans doute.

Imaginons toutefois une seconde un groupe de professeurs, de philosophes, de sociologues, de psychologues, de pédagogues à qui il serait demandé de penser concrètement comment faire vivre le « ET » dans les processus éducatifs.

Bien entendu, pas à des révolutionnaires hors sol. Des gens « normaux », suffisamment intelligents et cultivés, qui se verraient contraints de penser autrement. Think outside the box, disent les Anglais.

Et qu’on déciderait d’écouter… avant de les évincer probablement, du fait du dérangement occasionné par leurs idées.

La petite fille de l’un de nous deux est une très bonne élève dans un lycée français de l’étranger. Il se trouve qu’elle est aussi une sportive de haut niveau et que ses compétitions l’ont amenée, au troisième trimestre, à être absente trois vendredis. Le professeur d’anglais s’est opposé à ce qu’elle obtienne les félicitations pour avoir été absente à trois de ses cours (en prévenant, bien sûr). Elle a pourtant 18,5 de moyenne en anglais !

Bien sûr, foin des médailles en chocolat, là n’est pas le sujet. Mais que le système soit à ce point incapable de valoriser un engagement aussi structurant et complémentaire explique à soi seul les raisons du déclin de notre système éducatif et envoie un signal bien négatif qui témoigne d’une certaine étroitesse d’esprit. Démotivant, non ?

Il faut croire que les mécanismes bien connus de répétition de ce que l’on a subi sont à l’œuvre, plus que jamais. Les parents maltraitants sont souvent d’anciens enfants maltraités. Les anciens élèves ayant mal vécu leur enseignement deviendraient des enseignants maltraitants, dans les classes préparatoires par exemple ?

Tout se passe comme si, globalement, nous restions affublés d’un système d’enseignement qui renforce le narcissisme de certains et casse la confiance en soi naissante des autres. D’un système où l’enseignement professionnel conserve son éternelle mauvaise image. D’un système où le conformisme serait la vertu cardinale.

Après chaque nouvelle fournée de bacheliers, un nombre impressionnant de parents baissent les yeux pour avouer avec un petit sourire confit que leur chéri a obtenu la mention très bien. Les derniers en date d’ajouter « Une petite mention très bien… », malgré son 20 en philo. Ça veut dire quoi, 20 en philo ? Tu as été capable de recracher le corrigé type établi par le correcteur lui-même et appris par cœur ou bien tu es en marche pour révolutionner la pensée de l’humanité ?

Nous vivons dans une société où le mérite est lié à certaines opérations cognitives autant qu’à l’origine sociale. Nous avons encore beaucoup de difficultés à reconnaître la valeur d’autres compétences, certes plus difficiles à mesurer, comme l’intelligence émotionnelle, la curiosité de l’autre et du monde, la générosité…

Bien entendu, il en va tout autrement si les enfants décident de poursuivre une carrière de foot, de stand-up ou de chanteur de variétés. Là, la qualification est délivrée par les performances, les médias ou le public.

Pourtant, d’intéressantes expériences témoignent de l’avantage qu’il y aurait à prendre en compte et à considérer la diversité des investissements manifestés par l’enfant et l’adolescent, au-delà de leurs performances académiques. C’est ainsi qu’est née une initiative intéressante à Issy-les-Moulineaux dans les Hauts-de-Seine : le livret de compétences. Il s’agit d’y relever les domaines d’intérêt du jeune, tout au long de son parcours de vie dans lequel la scolarité occupe certes une place, mais pas la seule. A-t-il pratiqué des sports ? A-t-il fait partie du conseil municipal de la jeunesse ? A-t-il appris la musique et à jouer d’un instrument ? S’est-il engagé dans une activité associative ?

Ainsi se dégage au fil des années un portrait aux multiples facettes, loin d’une appréciation objective de performances, dans lequel la subjectivité comme les évolutions de la personnalité ont toute leur place.

Dans les CV des postulants, l’employeur potentiel n’aurait-il pas intérêt à prendre en compte ces éléments ?

Pour la génération suivante, la constance des modes d’éducation et d’enseignement contribue à ne pas lui permettre de s’adapter plus heureusement et avec souplesse aux mutations qu’elle va inévitablement connaître.

Quel incroyable décalage entre les changements du monde, reconnus par tous, et l’immuabilité de notre système scolaire où règne trop souvent encore l’enseignement magistral à l’estrade  : voilà un bel exemple de réaction face à la peur, comme certains pourraient être figés face à un serpent ou un lion, sans même le moindre réflexe de fuite.

Extrait du livre de Patrice Huerre et Philippe Petitfrère, « L'Autorité en question, Nouveau monde, nouveaux chefs », publié aux éditions Odile Jacob

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