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Le président de la République du Congo, Denis Sassou Nguesso, est accueilli par le président du Conseil européen, Charles Michel, et le président français, Emmanuel Macron.
Le président de la République du Congo, Denis Sassou Nguesso, est accueilli par le président du Conseil européen, Charles Michel, et le président français, Emmanuel Macron.
©OLIVIER HOSLET / POOL / AFP

Retrait ?

L’Afrique, un continent perdu pour l’Europe ?

À l'occasion du sommet UE-Afrique à Bruxelles, l'Europe veut faire savoir haut et fort qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu et pallier à deux décennies d'hésitations.

Dov Zerah

Dov Zerah

Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), Dov ZERAH a été directeur des Monnaies et médailles. Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD), il a également été président de Proparco, filiale de l’AFD spécialisée dans le financement du secteur privé et censeur d'OSEO.

Auteur de sept livres et de très nombreux articles, Dov ZERAH a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), à l’ENA, ainsi qu’à l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC). Conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine de 2008 à 2014, et à nouveau depuis 2020. Administrateur du Consistoire de Paris de 1998 à 2006 et de 2010 à 2018, il en a été le président en 2010.

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Atlantico : Après deux ans de pandémie, le sixième sommet réunissant l’Union Africaine et l’Union européenne a enfin lieu avec un président français qui se veut être le héraut d’une refondation de la relation. On a le sentiment que les relations sont néanmoins de moins en moins étroites. A quel point l'Europe a-t-elle perdu du terrain en Afrique ? A quoi faut-il l'attribuer ?

Dov Zerah : L’Europe mais également les anciennes puissances coloniales comme la France, le Portugal et le Royaume-Uni ont indiscutablement perdu du terrain depuis une vingtaine d’années en Afrique pour au moins deux raisons :

  • L’Asie, et plus particulièrement la Chine, ainsi que les pays émergents ont constitué des zones de croissance forte. Cela a attiré les entreprises européennes à la recherche de marchés. Corrélativement, elles ont quelque peu délaissé l’Afrique et notamment l’Afrique sub-saharienne en difficulté durant les années quatre-vingt-dix, décennie marquée par les ajustement structurels et la crise de la dette.
  • Parallèlement, les économies émergentes au premier rang desquelles la Chine, l’Inde, le Brésil ou la Turquie se sont intéressées à l’Afrique pour sécuriser des sources d’approvisionnement en matières premières et ressources énergétiques. Dans le même temps, elles ont cherché à prendre des parts d’un marché en expansion par la double conjugaison de la croissance démographique et de l’accroissement du pouvoir d’achat.
  • À partir de 2005, l’Afrique a connu un mouvement de croissance ; l’afroptimisme a pris le pas sur l’indifférence à l’égard de ce continent, ou sur l’afropessimisme. Les titres, qualificatifs et superlatifs n’avaient cessé de fleurir. L’Afrique était devenue la coqueluche des responsables, des observateurs, des économistes, des investisseurs européens…et surtout de tous ceux qui avaient oublié l’Afrique pendant quinze ans, attirés par les lumières de l’Asie. Mais la crise financière de 2008-2010, le développement du terrorisme et la pandémie ont ralenti ce retour.

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Dans quelle mesure le poids de l'héritage colonial entre les deux continents joue-t-il ? Les récentes actions militaires européennes sur le territoire ajoutent-t-elles à la complexité des relations ?

Le poids de l’histoire est constamment présent et peut handicaper certaines relations. Mais cela dépend du pays africain et de la puissance coloniale ; chaque pays constitue un cas particulier, et il est difficile, voire impossible, de généraliser.

En ce qui concerne les actions militaires, la France, puis l’Europe, est intervenue à la demande des autorités maliennes et des autres pays touchés par le terrorisme islamiste. Les populations maliennes avaient salué cette intervention française. Mais la situation politique locale s’est dégradée au Mali ; est survenu un coup d’État, puis un autre coup d’État issu du précédent… De même, les militaires ont pris le pouvoir à Ouagadougou.

Les autorités maliennes ont laissé entendre que les troupes étrangères étaient indésirables ; en revanche, elles ont conforté la présence des mercenaires russes de la compagnie Wagner. La France et ses partenaires européens ont immédiatement décidé d’organiser le retrait de leurs troupes et de trouver d’autres moyens pour continuer à combattre le terrorisme islamiste. Cette rapide et bonne décision préserve l’avenir.

Malgré les démentis de la junte malienne, les Russes ne sont pas que des instructeurs mais bien des combattants qui disposent de blindés et sont dans un camp où les tentes sont progressivement remplacées par des baraquements en dur. Le financement d’un tel contrat interpelle. En effet, le budget malien est-il régulièrement subventionné par la France et l’Europe pour permettre à Bamako de faire appel à des mercenaires russes ? Les Maliens vont très vite découvrir les méthodes de ces Russes ; présents en Centrafrique, ils ont commis exactions et pillages.

Les lois européennes et l’idéologie progressiste affichée de l’Union européenne mènent-ils à amoindrir la relation avec des pays souvent plus conservateurs ?

Certainement pas. Les Européens doivent être fiers de leurs valeurs qui mettent l’homme au cœur de toutes les politiques publiques, tel l’homme de Vitruve de Léonard de Vinci. Ne nous trompons pas. Les populations africaines, et notamment les jeunes sont avides de liberté et de respect des droits de l’homme. Mais nécessité fait loi. L’importance des besoins des pays africains les conduisent à s’en remettre à des solutions de facilité qui ne permettent pas d’assurer un développement durable.

Dans une perspective plus économique, les règles tant économiques qu'éthiques compliquent-elles le business avec les différents pays d'Afrique ?

Non. Il est toujours difficile de travailler et commercer à l’extérieur de son pays, de son continent. Il est tout aussi compliqué de travailler en Afrique qu’en Asie ou en Amérique latine. Pourquoi laisser entendre qu’il y ait une spécificité, voire une fatalité africaine ?

Face à la concurrence de nouveaux acteurs sur le continent, l’Europe peut-elle encore jouer un rôle ou est-il définitivement perdu ?

Rien n’est perdu pour l’Europe. Elle a les moyens humaine et financiers pour corriger la situation. L’Europe ne peut se désintéresser de l’Afrique à cause du terrorisme du choc démographique et de la pression migratoire. L’Europe ne peut vivre à l’abri des malheurs africains. L’avenir de l’Europe se construit au-delà de la Méditerranée, même si sa prospérité se forge en Asie.

D’ici à 2050, l’Afrique va être confrontée à un choc démographique sans précédent, une urbanisation très rapide, à des effets collatéraux du changement climatique. En peu de temps, il faut à la fois nourrir les populations, les accueillir au sein d'importants ensembles urbains, donner aux jeunesses l’éducation et les qualifications pour assurer leur employabilité, créer des emplois en nombre suffisant, renforcer et développer les infrastructures…

L’Europe ne peut être absente de ces défis, autant par générosité que par intérêt bien compris. Si les Européens ne réagissent pas, ne nous étonnons pas ensuite de voir arriver sur notre sol des exilés politiques, des émigrés économiques, des fuyant le terrorisme, des migrants climatiques…

Alors que dans les années soixante, certains comme Raymond CARTIER n’hésitaient pas à critiquer l’aide au Zambèze au détriment de la Corrèze, aujourd’hui, une évidence s’impose : il faut aider la Zambèze pour protéger la Corrèze !

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