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Quand la  com’ envahit le champ de la justice
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Justice 2.0

Quand la com’ envahit le champ de la justice

En prenant appui sur son expérience lors de deux affaires majeures Kerviel et Clearstream, Patricia Chapelotte, experte en communication de crise, pose les règles de la communication sous contrainte judiciaire et en décrypte les enjeux. Extraits de "De Kerviel à Clearstream : l'art de communiquer lors des grands procès" (2/2).

Patricia Chapelotte

Patricia Chapelotte

Patricia Chapelotte est l'ancienne conseillère en communication de Dominique Perben, ministre de la Justice, garde des Sceaux. Elle dirige Albera Conseil, une agence de communication, stratégie, influence et lobbying.

Spécialiste de la gestion de crise, elle a accompagné, entre autres, Jérôme Kerviel et Jean-Louis Gergorin. En 2012, elle crée "Génération Femmes d'Influence", un club de femmes chefs d'entreprise.

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Pour un ministre de la Justice, les relations avec la presse sont toujours marquées de « je t’aime, moi non plus » : quand un journaliste souhaite un entretien, c’est souvent pour le faire réagir à une situation de crise plutôt que pour porter une réforme aux nues…

C’est un ministère régalien d’autant plus sensible que l’administration qui le compose constitue un pouvoir indépendant. Un pouvoir dont le politique doit respecter un certain nombre de règles, à commencer par ne pas commenter les affaires en cours. Mais l’institution doit s’adapter à son époque, et notamment à l’importance des médias, à leur place dans notre démocratie, et elle ne peut pas rester sourde et muette quand elle est mise en cause. Jusqu’aux années 2000, nous assistions à une communication « administrative», parfois au coup par coup et peu structurée : la seule direction du ministère qui possédait une cellule de crise digne de ce nom et qui fonctionnait était celle de l’administration pénitentiaire. Il y eut des vagues d’amélioration qui permirent l’adaptation, l’innovation, l’instauration de repères ainsi que de nouvelles formations destinées aux magistrats. Pourtant pour répondre aux nouvelles exigences de la modernité, l’institution doit encore réagir à l’ingéniosité du Web 2.0.

Le pragmatisme d’une ministre…

Le porte-parolat est l’avancée majeure à la fin de cette « vague » de réformes. Alors que l’idée était dans le carton depuis des années, c’est Rachida Dati, avec son pragmatisme et la volonté de transparence qui a caractérisé son passage à la chancellerie, qui a pris la décision, en 2007, de nommer le premier porte-parole, en l’occurrence le magistrat Guillaume Didier. Son rapport avec la communication était plus serein que ses prédécesseurs qui, à quelques exceptions près, souhaitaient peut-être conserver leur espace médiatique.

Guillaume Didier revient volontiers sur cette période cruciale : « En juillet la réforme de la carte judiciaire commence à faire du buzz, la ministre m’appelle chez moi. Elle me dit : maintenant ce que vous faites en off, vous allez le faire en on », raconte-t-il[1], alors qu’il était déjà conseiller à son cabinet après l’avoir été au cabinet de Pascal Clément. « Je me rappelle que dans l’heure qui a suivi, l’AFP m’appelle sur la carte judiciaire un samedi soir et, au lieu de dire “d’une source au sein du ministère de la Justice”, je leur dis vous pouvez directement sourcer l’info : Guillaume Didier, porte-parole du ministère de la Justice, ce qui a tout changé. »

L’arrivée d’un porte-parole a un triple intérêt, le premier et principal étant l’identification de la source. On sait qui parle et on peut donner une origine officielle à l’information, ce qui évite tout dérapage et toute ambiguïté sur le contenu des messages et sur l’émetteur, alors qu’il n’était pas identifié auparavant. Cela permet une réelle évolution : dans les médias, on lit moins : « Dans l’entourage du ministre, on dit que… » ; c’est une diffusion de l’information un peu plus professionnelle.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de prise de parole sauvage pour alimenter, parfois, les confidentiels des magazines et les chroniques du Canard enchaîné ! Mais il n’y a plus de confusion : soit le message est officiel (ministre ou porte-parole), soit il ne l’est pas. Ce qui ressemblait à une zone grise de l’information disparaît.

Le deuxième avantage, c’est la possibilité d’utiliser un temps plus important pour expliquer le fonctionnement de l’institution, pour avoir un discours plus pédagogique, ce que le ministre ne pouvait pas faire en raison de son emploi du temps.

Enfin, troisième intérêt, en cas de crise chaude, là où l’intensité médiatique est au maximum comme c’est parfois le cas lorsqu’un condamné pour viol se retrouve libéré, le porte-parole peut protéger le ministre.

Pendant qu’il occupe le terrain médiatique de manière descriptive ou pédagogique en relatant les faits et en expliquant les procédures, on laisse la pression médiatique retomber. Ceci permet ainsi au ministre et à son cabinet de trouver des solutions au problème et de présenter des mesures opportunes et réalistes sans être dans la précipitation et l’effet d’annonce malheureux.


[1] Entretien avec l’auteur le lundi 9 janvier 2012.

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Extrait de De Kerviel à Clearstream : l'art de communiquer lors des grands procèsEYROLLES (23 mai 2012)

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