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La culture des parents ou des grands-parents de jeunes immigrés apparaît à beaucoup d’entre eux comme une sorte de bouée de sauvetage pour faire face au rejet de la société française.
La culture des parents ou des grands-parents de jeunes immigrés apparaît à beaucoup d’entre eux comme une sorte de bouée de sauvetage pour faire face au rejet de la société française.
©Reuters

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J'ai deux amours, mon pays et Paris… jusqu'à quand ? Ce que vivent aujourd'hui les troisième et quatrième générations de l'immigration confrontées aux difficultés de l'intégration

Après la qualification de l’équipe de France, le même soir que l’Algérie, ce sont surtout des supporters algériens qui ont arboré des drapeaux dans les rues des villes de l’Hexagone. Parmi eux, beaucoup de Français d'origine algérienne, notamment des jeunes de la troisième génération d'immigration.

Atlantico : Assiste-t-on à une ré-enracinement des enfants de l’immigration dans la culture de leurs parents et de leurs pays d’origine ?

Ahmed Rouadjia : Vous savez, les aînés de ces jeunes, nés eux aussi en France, avaient sifflé il y a quelques années la Marseillaise lors d’une rencontre sportive de ce genre, entre, si je m’en souviens bien, deux équipes, française et algérienne. Des drapeaux algériens ont même été agités dans le stade par des jeunes surchauffés… Les  chercheurs « experts  médiatiques » et tous ces chercheurs en quête désespérée d’indices pouvant prouver le caractère inassimilable de ces jeunes avaient conclu alors à l’impossibilité de dissoudre ces jeunes dans la Cité républicaine, démocratique et laïque… La chercheuse de l’INED Michèle Tribalat, ex-madame Mohamed Brahimi, et ses consorts, soutenaient avec force cette thèse spécieuse. Pour eux, ces jeunes issus de la seconde et de la troisième génération, bien qu’ils fussent nés et élevés au lait de la culture française, demeurent foncièrement « musulmans » dans le sang, et c’est cette essence musulmane ou islamique qui les empêche d’aimer la France, de s’identifier à sa culture et de « la plébisciter », pour reprendre la fameuse formule d’Ernest Renan pour qui la Nation, contrairement à la conception germanique du sang et de l’ethnicité, ressort plutôt de ce vouloir « vivre en commun », de ce « plébiscite de tous les jours ».

Pour répondre de manière plus précise à votre question, je dirais que le comportement de ces jeunes, comportement qui donne effectivement l’impression d’une allégeance envers le pays d’origine de leurs parents, relève plus de la provocation et du défi que d’un réel désir de « ré-enracinement... dans la culture de leurs parents et de leurs pays d’origine ». D’ailleurs ces jeunes sont si fortement acculturés, et fortement imprégnés par la culture française (celle de l’école, de la rue, de la cuisine et des goûts vestimentaires…) qu’ils n’envisagent guère de se ré-enraciner dans une culture qui relève plus de l’affectif et du mythique que de la réalité...

Guylain Chevrier : Tout d ‘abord, n’oublions pas que d’autres générations d’immigrés d’autres origines, Portugais, Italiens, ont fréquemment le même réflexe d’attachement à un drapeau qu’ils considèrent comme étant le leur, quant il est question de compétitions sportives, tel que pour le football. Une attitude qui ne nuit en rien en principe au fait qu’ils puissent se reconnaitre comme Français.  Il y a pour les jeunes d’origine algérienne une position identitaire néanmoins différente qui tient d’une mythification de l’Algérie, associée à l’idée d’une indépendance conquise contre la France qui fait apparaitre cette première comme glorieuse. Ceci d’autant plus par contraste du choix de leurs parents ou grands-parents d’avoir émigré en France, qui peut être perçu comme une faiblesse ou une trahison vis-à-vis du pays de départ. Il y a aussi le fait d’avoir endossé le statut de l’immigré qui relève d’une imagerie relativement dévalorisante, celle propre à celui qui a du laisser derrière lui son pays pour aller chercher ailleurs les moyens de sa subsistance. On peut y ajouter, si on veut se remémorer les choses, que les premiers arrivants étaient souvent employés à des travaux sans qualification car ils n’en avaient pas, faisant partie du bas de l’échelle sociale. Il s’exprime donc pour beaucoup aussi chez ces jeunes Algériens un besoin de compensation où joue l’argument identitaire.

Comment analysez-vous ce phénomène ? A quoi est-il lié ?

Ahmed Rouadjia : Ce phénomène je l’explique par le sentiment qu’ont les jeunes d’être « rejetés » par la société française ou regardés comme des « étrangers étranges ». Par la provocation, les vacarmes verbaux, l’agressivité, la démonstration d’une certaine « virilité », ils s’efforcent d’attirer l’attention sur eux-mêmes et de créer en même temps une sorte d’identité de rechange, de remplacement . Puisqu’ils ne se sentent pas reconnus comme « Français de souche », et que ces  mêmes « Français de souche » les renvoie effectivement et sans cesse à leur « origine » ethnique ou religieuse, ils tentent alors de bricoler une identité « valorisante » et qui s’inscrirait en contrepoint de celle qui les relègue dans les marges de la vie de la cité. Or, la culture de leurs parents ou de grands-parents apparaît à beaucoup d’entre eux comme une sorte de bouée de sauvetage contre la déréliction dans laquelle ils se trouvent plongés…

Tel est à mon sens l’une des causes de ce « phénomène » de dérision et de déraison qui s’empare en de telles circonstances des jeunes Français issus de l’immigration maghrébine, et surtout algérienne, dont les souvenirs de la colonisation peuplent les imaginaires sociaux et hantent les esprits des aînés et des cadets…

Guylain Chevrier : Il y a sans doute plusieurs explications à ce phénomène de ré-enracinement qui se manifeste de plus en plus à travers une identification avec la religion. Alors que nous avons connu dans les années 70 et 80 un mouvement de laïcisation chez les maghrébins épousant les valeurs occidentales, on est de ce côté aujourd’hui en plein revirement avec un mouvement de revoilement qui est notable. Ce phénomène peut aller, sous les encouragements de ceux qui entendent instrumentaliser les passions, jusqu’à un ressentiment vis-à-vis du pays d’accueil, favorable à l’influence d’une nouvelle fonction de l’islam, permettant de faire communauté fermée pour reproduire ailleurs symboliquement le entre-nous parfois fantasmé du pays d’origine. N’oublions pas aussi que l’islam est en Algérie la religion officielle comme dans tous les pays maghrébins et que pendant le ramadan par exemple, c’est la police qui le fait respecter. Une fonction de la religion qui joue sur le communautaire et est des moins favorables à une pratique de la religion relevant du for intérieur et de l’esprit de la laïcité.

Ne sous-estimons pas non plus le contexte de crise économique actuel qui montre la démocratie occidentale comme en situation d’impuissance à régler les problèmes d’inégalités sociales, de ghettoïsation, qui concernent entre autres les immigrées qui par exemple, en matière de chômage, sont plus touchés que les autres. L’ascenseur social, contrairement à ce qu’on laisse entendre, fonctionne, mais a été bien freiné par la crise et du coup, la mobilité sociale, la promotion sociale d’une génération à l’autre pour ces jeunes maghrébins est rendue plus difficile. La République se voit confondue avec cet état de fait, avec lequel ses principes n’ont que peut de chose à voir mais s’en trouvent impactés. Elle ne dispose pas ainsi, de tous les arguments pour se faire aimer, et conjurer ce mouvement de ré-enracinement qui se manifeste à travers un certain repli identitaire.

Le besoin de ré-enracinement chez les fils d'immigrés italiens, portugais, espagnols ou polonais est-il aussi important que celui des descendants des pays anciennement colonisés ?

Ahmed Rouadjia : Oui, il est aussi important sinon plus que chez les enfants issus de l’immigration maghrébine. Chez les Italiens, et surtout chez les Portugais, l’attachement à la « mère-patrie » est quelque chose de viscéral et tient au fait que la femme portugaise veille, de manière jalouse et inquiète, à la transmission des valeurs éducatives, notamment chrétiennes, aux enfants. Un peu moins que la mère ou l’épouse portugaise, les femmes italiennes, espagnoles et polonaises, en milieu migratoire, enseignent aussi aux enfants l’attachement au pays d’origine, le culte de la famille et de la religion chrétienne, et bien qu’elles soient toutes transplantées dans un environnement chrétien, toutes ces femmes des pays  de l’Est et du Sud de l’Europe « chrétienne » s’efforcent de préserver leur spécificité nationale et religieuse par rapport au pays hôte, en l’occurrence, la France. Elles se montrent d’une fidélité inconditionnelle envers les coutumes, les valeurs, la culture et les mythes de leurs pays d’origine, valeurs et mythes qu’elles enseignent, dès la prime enfance, à leurs enfants.

En dépit de ce désir manifeste de « ré-enracinement » dans la culture d’origine, ces femmes, parce qu’elles sont chrétiennes, n’attirent ni l’attention, ni ne provoque la réprobation ni le rejet de la part de la société française comme cela est le cas des femmes maghrébines, toujours perçues sous le rapport de la menace et de la production du « fanatisme » musulman qui menacerait l’identité française, et qui serait pure et transparente à elle-même…

Guylain Chevrier : Non. Il faut regarder un peu l’histoire de l’immigration pour se rendre compte que ces fils d’immigrés européens sont de génération, pour l’essentiel plus anciennes, que les enfants de familles maghrébines. Il est de ce point de vue significatif, que les immigrés venant de l’Union européenne se rapprochent de très près de la situation professionnelle des Français par différence avec les autres. Il faut bien voir que l’intégration économique est un processus lent et encore ralenti aujourd’hui par une économie de sous-emploi. De plus, la nature de l’immigration, si elle a été pour beaucoup économique a aussi été, pour les Espagnols et les Portugais, relative à des événements comme le fascisme s’imposant dans leurs pays qu’ils entendaient fuir pour se réfugier en France, comme terre d’asile et de liberté. Une façon de voir le pays où on émigre sous un jour bien différent que celui des fils d’immigrés Algériens. 

D’autre part, la ressemblance facilite l’intégration, et il y a plus de communauté de bien spontanée entre Italiens, Portugais, Espagnols ou Polonais, avec les Français, en termes de mode de vie, de religion et de culture que pour les maghrébins, dont on voit à quel point la différence de religion et d’origine du pays non-européen peuvent jouer. Ce qui n’a rien pour autant de rédhibitoire mais conditionne un autre enjeu. Jamais les migrants de pays d’Europe n’ont manifesté de revendications particulières sur un mode communautaire, comme c’est le cas d’une partie des maghrébins et particulièrement centrées sur la place du religieux. Ce ré-enracinement identitaire fait aussi réagir, en créant une défiance montante chez les Français de longue date, qui peut servir d’alibi à cette volonté de se différencier pour nombre de fils d’immigrés maghrébins et d’argument de séparation pour certains.

Est-ce aussi la conséquence d'une immigration qui s'est massifiée et concentrée dans quelques régions et où les nouveaux venus sont devenus majoritaires ?

Ahmed Rouadjia : Dans tous les pays développés, de tradition migratoire, la concentration d’immigrés - ou leur ghettoïsation comme cela se passe encore aux États-Unis (noirs américains d’abord, latino et sud américains, ensuite, réserves indiennes, enfin) - est le produit de plusieurs facteurs : racial, ethnique, économique, social, tous facteurs qui conjuguent leurs effets néfastes pour produire ce que certains sociologues, notamment français, appellent la « relégation ». Naturellement, lorsque de nouvelles vagues de migrants arrivent en force et s’installent dans un quartier ou dans une nouvelle cité « industrielle », les anciens résident de « souche » se trouvent contraints soit de s’exiler ailleurs, en masse, soit de demeurer sur place, et dans ce cas, ils deviennent minoritaires dans leurs propres fiefs traditionnels en acceptant à leurs corps défendant le « diktat » et les brimades des nouveaux « débarqués ».

Guylain Chevrier : La concentration dans certaines régions de population immigrée venues du Maghreb, Ile de France en tête de loin, Nord-Pas-de-Calais, Lorraine, Alsace, Languedoc-Roussillon et Rhône-Alpes, pour les plus importantes, n’est certainement pas pour rien dans ce phénomène effectivement. On sait que c’est l’activité économique des immigrés qui sont 44% d’ouvriers, qui a joué et continue d’avoir une influence sur leur implantation territoriale, particulièrement dans des bassins d’emplois industriels. C’est la trace aussi d’une histoire qui a vu, dans les deux décennies qui ont suivi la décolonisation, les municipalités PC tout particulièrement et PS, accueillir massivement ceux venus d’Algérie et plus généralement du Maghreb. Mais c’est aussi le fruit d’une évolution qui fait du logement social un mode d’habitation comme prédestinée, par effet de stratification sociale, aux immigrés et à leurs enfants à la périphérie des centres urbains. Il y aussi aujourd’hui derrière l’affirmation identitaire, une volonté indéniable de se regrouper dans des zones où on pourra plus facilement affirmer sa religion, ses codes vestimentaires, son mode de vie et son esprit communautaire. Dans les plus grands points de concentration qui se trouvent autour des grandes métropoles, on trouve de plus en plus de situations où la population majoritaire à l’origine est devenue minoritaire. On y découvre des personnes qui se sentent abandonnées à leur sort avec le sentiment d’être étrangers dans leur pays, car leur situation de citoyens économiquement faible n’intéresse personne, en dehors de ceux qui jouent sur ces contradictions pour tirer habilement à eux les marrons du feu. On peut y voir l’exacerbation de la question identitaire.

Cela est-il un signe d'ouverture au monde positif où le reflet de la crise de l'intégration ?

Ahmed Rouadjia : On ne peut pas trancher la question en une phrase. Tout ce qu’on peut avancer ici, c’est que ces manifestations paradoxales (de jeunes Français issus de l’immigration, mais qui semblent faire allégeance à une puissance « étrangère » comme le suggère Gilles Kepel, dans son livre fameux, Les Banlieues de l’Islam), traduisent non pas « un signe d’ouverture sur le monde », mais une volonté de transformer le monde par la dérision, la provocation, les dénigrements, les refus d’obéir aux normes établies et de s’enfermer dans une identité univoque... L’identité des jeunes « révoltés » et exclus est plurielle, et leur véritable patrie d’origine, de laquelle ils ne sauraient se détacher, est celle qui les a vus naître et grandir. Leur pays mythique, celui de leurs parents immigrés, en l’occurrence, n’est qu’une image compensatrice destinée à les consoler de leurs malheurs et incertitudes du moment…

Ce n’est pas ces jeunes qui refusent l’intégration, c’est le système français d’intégration par l’école, le service militaire, le militantisme syndical et politique, qui est en crise et cela depuis des décennies, crise qui tient justement à la résurgence d’un certain nationalisme français, qui a tendance à accorder la part belle à l’identité culturelle et religieuse au détriment de la démocratie et de la citoyenneté, deux valeurs, entre autres, constitutives des fondement de la République, chère à Jules Ferry, Gambetta et consorts…

Guylain Chevrier : Sans aucun doute, cette réédification de l’identitaire sur un mode communautaire joue contre l’intégration, tout en passant pour un nouvel attribut de la modernité alors qu’il y a tout à en craindre pour tous, concernant le vivre-ensemble. S’il y a crise de l’intégration, c’est avant tout qu’il y a crise des repères communs, des valeurs communes de notre société sous le signe d’un désenchantement généralisé, qui laisse ainsi à découvert notre société vis-à-vis de la logique identitaire et communautaire voire communautariste. L’idéal républicain et laïque est ce bel humanisme qui veut que l’on porte au-dessus des différences le bien commun, l’intérêt général, ce qui garantie à la  pluralité des différences de vivre de façon harmonieuse. Mais il est à la fois bousculé par une économie en panne qui désespère l’ascenseur social et de l’autre, par une montée des revendications identitaires qui réclame de plus en plus la reconnaissance par le droit d’une séparation des populations sur une base ethnico-religieuse.

Qu’il y ait un double attachement France-Algérie ne pose pas de problème, c’est lorsque les deux sont opposés que le problème commence. Ces jeunes manquent cruellement d’idéal et un modèle identitaire leur fournit un prêt à porter qu’il est facile d’enfiler en se posant, comme fils d’immigré, en victime de celui qui accueil. La nature de redistribution de notre système social est grippée et il y a une tentation à la victimisation sociale généralisée, dans le champ de laquelle se retrouvent ces comportements identitaires, avec une demande de réparations toute aussi généralisée. L’historien Pierre Rosanvallon avait déjà vu, à l’horizon, cela se profiler dès 1995, dans son ouvrage sur « La nouvelle question sociale ». Il faudrait sans doute donner plus envie d’aimer la République en redonnant force et vigueur à ses valeurs, pour détourner ce mouvement de ré-enracinement qui va jusqu’à vouloir se séparer dans le pays où venus d’ailleurs, on s’est établi. Il en va de l’idéal commun que ces jeunes recherchent vers une origine et une religion, ailleurs, quand ils devraient le reconnaitre là où ils vont faire leur vie, dans les institutions de la République et la laïcité, dans leur pays, la France.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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