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Irma et autres mega catastrophes naturelles pourraient-elles rapidement faire couler les assureurs ?
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Irma et autres mega catastrophes naturelles pourraient-elles rapidement faire couler les assureurs ?

Les dégâts provoqués par Irma sont considérables tandis que les catastrophes naturelles ne cessent d'augmenter dans le monde.

Guillaume Déderen

Guillaume Déderen

Guillaume Déderen est haut fonctionnaire au ministère de l’intérieur, ancien sous-préfet, actuellement expert auprès de la Commission européenne.

Il a été notamment chef du bureau d’expertise des risques majeurs à la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (ministère de l’intérieur) et chef du département Risques et crises à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (Premier ministre). 

 
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Atlantico : Face à la multiplication des catastrophes naturelles, et aux dégâts extrêmement importants de l'ouragan Irma - avérés ou à venir - les assureurs et réassureurs seront-ils en mesure de faire face à leurs engagements? Pourrait-on être confronté à un « krach » des assureurs ? 

Guillaume Déderen : Commençons en effet par un constat simple, mais implacable : comme le relevait il y a quelques années Daniel Zajdenweber, professeur à l’université Paris-Ouest- Nanterre-La Défense, les catastrophes naturelles (inondations, cyclones, tempêtes, sécheresses, etc.) les plus coûteuses pour la collectivité et les assureurs sont en constante augmentation depuis 1980. Et depuis 1990, quatre événements de grande ampleur sont observés en moyenne chaque année, alors que précédemment, on n’en relevait qu’un seul. Par ailleurs, la valeur des biens assurés ne cesse d’augmenter elle aussi. Ainsi, comme le soulignait une étude de la Fédération Française de l’Assurance (FFA) parue en 2016 à l’occasion de la COP22, l’enrichissement global de la France par la densification du territoire en logements, entreprises et biens de collectivités, entraîne mécaniquement une aggravation des conséquences d’une catastrophe naturelle. Et de même, savez-vous que l’ensemble des biens situés à une quinzaine de kilomètres des côtes de l’est des Etats-Unis, du Texas au Maine, sont assurés pour plus de 10 000 milliards de dollars ? C’est pourquoi la FFA estime que les dégâts matériels causés par le climat à l’horizon 2040 est évalué en France à 44 milliards d’euros (en euros constants), c’est-à-dire hausse de 90 % par rapport au montant des dégâts cumulés des 25 années précédentes : on va passer d’un coût de 48 milliards d’euros sur la période 1988-2013 à 92 milliards d’euros d’ici 25 ans. Il n’est donc pas étonnant que les assureurs soient préoccupés par cette situation et réfléchissent d’ailleurs depuis plusieurs années à tous les moyens possibles de réduire ce coût, notamment par la prévention et une meilleure gestion des risques. Il reste que sans parler véritablement de « krach », on constate un vrai pessimisme dans l’assurance : déjà en 2012, à la suite de deux années noires (tornades aux Etats-Unis, tremblement de terre au Chili, vague de froid en Europe du Nord, tsunami au Japon…), plusieurs grands acteurs du secteur estimaient que le marché de l’assurance pourrait sérieusement se retourner (en particulier s’il est couplé à une nouvelle crise financière), ce qui signifie des augmentations de primes sans doute significatives.

De quelle manière sont ventilés les risques concernant les catastrophes naturelles ? De la compagnie d'assurance locale auprès de laquelle les habitants souscrivent leurs contrats, aux géants internationaux de la réassurance, comment sont répartis les risques ? 

Pour s’en tenir au système français, celui-ci est simple est efficace. Il est fondé sur la solidarité nationale et sur le partenariat public-privé : ainsi, le Fonds de prévention des risques naturels majeurs (FPRNM), dit « fonds Barnier », créé en 1995, est alimenté à la fois par l’Etat et par une fraction des primes touchées par les assureurs (c’est ce qu’on appelle la « prime additionnelle »). Dès qu’une personne souscrit un contrat d’assurance de dommages aux biens (ou pertes d’exploitation pour une entreprise), la loi impose que ce contrat soit automatiquement et obligatoirement étendu aux dégâts causés par les catastrophes naturelles. Mais vu l’ampleur de certaines catastrophes, les assureurs peuvent ne pas pouvoir faire face rapidement à leurs obligations : c’est pourquoi ils ont la possibilité de s’assurer eux-mêmes (c’est ce qu’on appelle la « réassurance »), notamment auprès de la Caisse centrale de réassurance (société anonyme détenue à 100% par l’Etat), laquelle dispose d’ailleurs de la garantie de l’Etat (ce qui signifie que l’Etat, dans ce mécanisme, reste l’assureur « en dernier ressort » si les autres sont débordés), toujours en vertu du principe de solidarité nationale.

Dans un monde qui semble être confronté à des catastrophes toujours plus destructrices, entre dérèglement climatique, et propension des populations à s'installer toujours plus près des côtes, dans quelle mesure le secteur des assurances pourra-t-il être en mesure de faire face ? Peut-on imaginer que des zones comme le golfe du Mexique soient exclus de toute possibilité de couverture ? 

Il y a quelques années, lors d’un colloque organisé à l’Assemblée nationale au sujet de la prévention des risques naturels, j’avais insisté sur le fait qu’on ne s’installe pas impunément à proximité des côtes, d’une rivière ou d’un terrain sismique. Cela a été vrai dans toute l’histoire de l’humanité : les Romains étaient déjà particulièrement instruits à ce sujet, et une étude a montré qu’avant même la tempête Xynthia de 2010 (47 morts et plus de 1,5 milliard d’euros de dégâts), les côtes de la Vendée et de la Charente-Maritime avaient été frappées de plein fouet par quatre tsunamis entre 1500 et 1950. Mais évidemment, de nos jours, vu la pression urbanistique et l’augmentation de la population mondiale, ce principe est plus que jamais d’actualité. En 2016, Bernard Spitz, président de la FFA, avait été très clair : en l’absence d’efforts toujours plus soutenus pour améliorer la prévention et la gestion des risques, la résilience financière du secteur de l’assurance pourrait être sérieusement mise à mal. J’ajouterai : le principe de solidarité nationale également, car peut-on vraiment accepter de dédommager sans fin des personnes qui s’installent sciemment dans des endroits à risque avéré ? Les axes de progrès sont d’ailleurs connus : modulation des franchises, responsabilisation des collectivités et des entreprises (notamment par le développement et le perfectionnement des plans de prévention des risques), études préalables obligatoires (ainsi, des milliers de maisons continuent à être construites chaque année sur des sous-sols à risques, alors même que les phénomènes de rétractation ou de gonflement des sols liés à la sécheresse pourrait devenir l’aléa le plus coûteux pour les assureurs à l’horizon 2040), urbanisme adapté, multiplication des interdictions de constructions, expropriations et rachats de terrains à risques (c’est d’ailleurs une des utilisations du « fonds Barnier »), etc. Là aussi, soyons clairs : des zones entières densément peuplées risquent de se retrouver dans les prochaines années de moins en moins habitables, et entraîneront donc des déplacements parfois massifs de population (ce qu’on appelle déjà des « réfugiés climatiques »). Si l’homme peut tenter de réduire les conséquences des catastrophes naturelles, il ne pourra jamais sortir vainqueur d’un combat totalement inégal.

 

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