Insécurité : cet aveuglement de l’État qui le contraint à (tenter de) réparer sans fin les pots cassés | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
France
Un buste de "Marianne" à l'entrée du ministère de l'Intérieur à Paris.
Un buste de "Marianne" à l'entrée du ministère de l'Intérieur à Paris.
©LUDOVIC MARIN / AFP

Aveuglement de l'État

Insécurité : cet aveuglement de l’État qui le contraint à (tenter de) réparer sans fin les pots cassés

L'appareil d'État français apparaît souvent incapable d'agir tôt, de façon informée et efficace, dans quelque domaine que ce soit : menace islamiste, vagues migratoires, cyber-crimes, pandémies ... Pourtant, l'histoire nous offre de nombreuses leçons à ce sujet

Xavier Raufer

Xavier Raufer

Xavier Raufer est un criminologue français, directeur des études au Département de recherches sur les menaces criminelles contemporaines à l'Université Paris II, et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet. Dernier en date:  La criminalité organisée dans le chaos mondial : mafias, triades, cartels, clans. Il est directeur d'études, pôle sécurité-défense-criminologie du Conservatoire National des Arts et Métiers. 

Voir la bio »

Dans mon domaine, à regarder l'an 2021 qui s'achève, ce qui me frappe le plus est l'incapacité de tous les gouvernements récents de la Ve République (et leurs services) à agir en temps utile, de façon informée et efficace ; ce, dans maints domaines : pandémie, cyber-crime, canicules, péril terroriste, vagues migratoires, "mineurs non-accompagnés", poussées russe ou turque en Afrique, etc. Face à ces périlleuses évolutions, des dirigeants en pleine torpeur conceptuelle encaissent les chocs ; pour ensuite, poussivement recoller les pots cassés. 

Dès 1831, le publiciste Émile de Girardin clamait que "Gouverner, c'est prévoir". 190 ans après, en France, cela reste lettre morte. Certes, en 2008, le "Livre blanc de défense et de sécurité nationale" expose et affirme le nouveau (dans ce cas) concept d''anticipation des périls issus du chaos mondial. Depuis, la Défense a mobilisé à cet effet ses moyens d’innovation, de prospective, d’orientation stratégique ; le Quai d’Orsay, son centre d’analyse, prévision et stratégie ; le SGDSN et les services spéciaux, des « cellules prospectives » ; un think-tank orienté défense a lancé une recherche « renseignement, anticipation et menaces hybrides ».

Mais depuis, nul dans l'État ne sachant ce qu'est ANTICIPER, la routine a repris. Notre État reste surpris, choqué, bousculé à tout événement inquiétant ou périlleux, intérieur ou extérieur. Or dans un monde où l'absolue hantise du gouvernant est le CHOC STRATÉGIQUE, le côté mollusque de notre appareil d'État devient dangereux ; les citoyens et contribuables français pouvant un jour sanctionner des dirigeants arrivant trop souvent après la bataille. 

ANTICIPER est-il cependant possible ? OUI. Un cadre existe pour penser les menaces émergentes et même, savons où regarder : 

LE CADRE - 1e juin 1943 : à l’Institut d’études politiques de Madrid, Carl Schmitt expose le concept visionnaire de guerre civile mondiale. Un monde émerge ; le droit international américain le dominera - pour Schmitt, variante du droit du plus fort. Lui résistera et l’affrontera le Partisan, anonyme et sans visage. Huit décennies plus tard bien sûr, ce Partisan a muté : hybrides terreur-crime et cartels, armées criminelles, milices et méga-gangs remplacent des guérillas plus idéologiques. Mais la guerre civile mondiale prévaut toujours.

QU'OBSERVER pour éviter l'aveuglement ? Un fulgurant théorème philosophique nous ouvre ici les yeux : « Ceux dont on ne dit plus le moindre mot, ceux que l’on prétend avoir réfutés, exercent leur effet avec le plus de force - ils jettent même dans une constante inquiétude ceux qui ne leur tiennent tête qu’en les évitant ». (M. Heidegger Réflexions XII-XV, Gallimard, 2021).

Ainsi, dès 2022, avancer est possible. Partant de quels questionnements ? En voici quelques-uns comme exemple. Médités sérieusement, ils orienteraient positivement le travail de nos services d'information et de renseignement qui, sans cela, resteront réduits à une poussive et onéreuse "pêche au chalut". 

- Pourquoi et comment la société de l’information est-elle si souvent aveugle ? 

- Que sont, où sont, les guerres émergeantes ? [Les guerres classiques-militaires sont improbables, mais la nature (stratégique) a horreur du vide. Et l’hostilité surgit toujours là où on ne l’attend pas (Gel nucléaire de la Guerre froide = guérillas, terrorisme international, etc.). Penser les hostilités de remplacement, Modes par défaut, Guerres de substitution],

- Vers la disparition/mutation du terrorisme ? [Le terrorisme advient par vagues. Quelle sera la prochaine ? Penser la décadence criminelle, l’hybridation], 

- Nord du Mexique, Karachi : seraient-ce les escarmouches initiales de la première guerre mondiale criminelle ?

- Comme marché criminel, les stupéfiants ont-ils un avenir ? 

- Quelle pratique pour le décèlement précoce ? La dimension financière. 

AVEUGLEMENT : cas illustres, leçons négligées

Ligne Maginot : le nez sur leur règle à calcul, de brillants ingénieurs jugent que l'essence du problème est hydraulique (sortie et repli rapide des canons, depuis les blockhaus, pour éviter les bombardements aériens en piqué) ; ils dotent de pompes et vérins d'avant-garde une ligne Maginot bien plus high-tech que la germanique Ligne Siegfried. Cela n'échappe pas au (futur) maréchal von Rundstedt, ayant en civil arpenté le secteur : plutôt que d'y sacrifier ses troupes, il décide sagement de contourner le chef-d'œuvre par les Ardennes... 

7 décembre 1941, Pearl Harbor : nouveauté, le radar y fonctionne déjà. À 6h. 45 du matin, un opérateur de Hawaii avertit l'amirauté américaine (sur la côte Est des États-Unis) qu’approche une armada aérienne. Amusé, l’officier de garde suggère un vol de mouettes. À 8h30, la flotte du Pacifique gît par le fond. Ensuite, une commission d’enquête conclut que l’alerte était inaudible, car choquant les idées reçues. Or dès le 1er décembre 1941, des espions américains et britanniques avaient décodé les messages secrets de Tokyo, enjoignant les légations nippones de détruire leurs documents sensibles - signal tout, sauf faible.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !