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Inégalités 2.0 : l'économie de la tech fait monter les salaires de tous sauf des plus pauvres
©Reuters

Toujours les mêmes

Inégalités 2.0 : l'économie de la tech fait monter les salaires de tous sauf des plus pauvres

Les bienfaits des technologies sont multiples et impactent différemment les uns et les autres : sur l'aspect bien-être, il est clairement positif même si difficilement quantifiable. En revanche, en matière d'économie et d'inégalités, les résultats sont plus mitigés.

Sarah Guillou

Sarah Guillou

Sarah Guillou est économiste à l’OFCE dans le domaine de l’économie internationale et des politiques publiques affectant la compétitivité des entreprises. Son travail mobilise l’exploitation statistique de bases de données d’entreprises et de salariés ainsi que les données de commerce international par pays. Une partie de ses recherches porte sur les politiques industrielles et les politiques commerciales.

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Atlantico : Selon une étude menée par des chercheurs américains et publiée dans Annals of the American Association of Geographers (voir ici), les innovations technologiques ne permettent pas nécessairement de lutter contre la pauvreté locale. Ce constat vous semble-t-il pertinent ? Quel peut être l'impact réel de ces innovations sur les couches les plus populaires de nos sociétés ?

Sarah Guillou : L’appréciation de l’impact de la technologie sur la pauvreté dépend de l’horizon d’observation et de l’indicateur sur lequel on observe cet impact. A l’échelle d’une génération ou de plusieurs, le constat n’est évidemment pas le même. Plus le terme est long et plus on s’attend à des effets positifs. La perception subjective se fait à l’échelle d’une ou deux générations et dans une dimension spatiale restreinte : le constat est alors plus modéré. Ensuite tout dépend de l’indicateur : est-ce le revenu par habitant, les inégalités de revenus, l’accès à la santé, à l’éducation, à la propriété… Sans compter que la technologie a des effets sur les conditions de vie et plus généralement sur le bien-être pour lesquels on ne dispose pas d’indicateurs. Qui peut dire quelle quantité de bien-être lui procure toutes les applications qui facilitent le quotidien ou encore la meilleure performance de sa voiture ou l’augmentation de la mémoire de son téléphone ?

La question de savoir si les bienfaits de la technologie impacte différemment les individus selon leur revenu est encore une autre question. De nombreuses études montrent que la technologie a un effet différencié sur les emplois selon la qualification (voir par exemple sur données françaises, Harrigan, Reshef, Toubal (2016)). Les moins qualifiés sont plus susceptibles de perdre leurs emplois. En outre, les emplois moins qualifiés qui demeurent sont peu sensibles à la technologie – comme les services à la personne, l’entretien – et ne connaissent aucun gain de productivité qui justifierait des augmentations de salaires. En revanche, on ne sait pas grand chose sur l’impact positif des technologies en termes de confort de vie, de santé ou de sécurité. Cet impact est-il différencié selon les revenus ? Les revenus les plus modestes ont certainement plus bénéficié de la démocratisation du transport aérien que les ménages aisés qui y avaient largement accès. Cela est aussi vrai pour l’accès à la connaissance et à l’information.

Au-delà de la "simple" pauvreté pécuniaire, l'avènement de nouvelles technologies ne permet-il pas de faire reculer les inégalités ? Dans quel contexte, comment et pourquoi ? Qui sont ceux qui bénéficient le plus de ce type d'avancées ?

Dans son livre monumental, The rise and fall of American Growth, R. Gordon montre que la croissance des inégalités est parallèle à la vague des nouvelles technologies. Plus que la technologie, c’est la démocratisation des technologies qui peut diminuer les inégalités. La démocratisation nécessite la diminution du prix de la technologie. Mais si de nouvelles innovations alimentent de nouvelles sources d’inégalités, c’est une course infinie qui, si elle réduit les inégalités intergénérationnelles, ne réduit pas les inégalités au sein d’une même génération. L’accès à la technologie est inégale tout comme l’utilité liée à son usage : les plus qualifiés et les plus riches y accèdent plus rapidement et peuvent mieux en tirer partie. Par ailleurs, au-delà de l’accès à la technologie, la production des technologies est un processus très inégalitaire à au moins deux titres. Premièrement, les investissements dans la technologie sont très coûteux, les grandes entreprises dominent ces investissements. Le rendement de la technologie échoit à de très grandes multinationales qui paient de plus hauts salaires et versent des rémunérations élevées à leurs patrons. Deuxièmement, l’investissement dans les technologies implique des coûts fixes très élevés qui ne deviennent rentables qu’en touchant un très grand marché et donc favorise les concentrations des pouvoirs économiques. Autrement dit, la technologie conforte les pouvoirs des multinationales et entraîne une croissance du pouvoir économique qui entretient les inégalités.

Faut-il admettre l'échec des nouvelles technologies à résorber les inégalités et à la pauvreté ? Quelles sont les conditions auxquelles les bienfaits des avancées technologiques pourraient être mieux partagés et profiter au plus grand nombre ?

La technologie n’a pas vocation à réduire les inégalités. La technologie a pour vocation noble d’améliorer le bien-être des individus. Elle commence toujours par améliorer le bien-être des plus riches, puis des plus modestes. Il y a bien amélioration du bien-être, mais pas forcément résorption des inégalités. Elle a même plutôt tendance à accroître les inégalités, comme on l’a dit plus haut. Donc la technologie a des effets différents selon qu’on considère l’emploi, l’usage ou les salaires. La démocratisation de la technologie suppose un accompagnement des pouvoirs publics. Il s’agit de favoriser l’accès du plus grand nombre, surtout concernant les apports de la technologie à l’éducation et à l’accession au savoir. Ensuite, il faut soutenir les petites entreprises dans le financement des investissements de RD et la consolidation de leur capital par des partenariats publics-privés. Enfin, il faut veiller à réguler la captation des innovations/brevets par des grandes firmes multinationales tout en conservant l’incitation qu’elles ont à investir.

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