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Lyon semble s’éteindre doucement sous la coercition.
Lyon semble s’éteindre doucement sous la coercition.
©JEFF PACHOUD / AFP

RIP

Il était une fois une ville du nom de Lyon

De nouveaux monuments l’ornent : des urinoirs.

Isabelle Larmat

Isabelle Larmat est professeur de lettres modernes. 

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Lyon fut jadis la capitale des Gaules, puis l’un des phares de la Renaissance avec ses activités bancaires et éditoriales intenses. Elle fut le cœur battant du grand commerce européen étroitement liée à l’Italie, le berceau de l’industrie de la soie.

Très longtemps, nonchalante, elle s’est offerte aux regards. Elle permettait alors au soleil d’effleurer les façades ocres et jaunes de ses vieux quartiers. La lumière fardait les yeux grands ouverts des jalousies qui veillaient complaisamment sur la valse du temps. Longtemps aussi, elle a déployé pour ses admirateurs, non sans une certaine arrogance, le faste haussmanien de ses quartiers plus récents. 

Place Bellecour, la statue équestre de Louis XIV rappelait à quiconque que Lyon était en ce temps une ville soleil et depuis la colline où l’on prie, la basilique de Fourvière, tutélaire, veillait sur elle. Deux fleuves rivalisaient pour obtenir ses faveurs. La Saône languide et paresseuse, s’étirait sous ses ponts tandis que le Rhône impétueux en heurtait les voûtes, lors de crues enragées. Rabelais y opéra à l’Hôtel Dieu, Louise Labé et Maurice Sève y firent des vers. De la Croix-Rousse descend toujours le Chant des Canuts.

Lyon savait accueillir généreusement l’Histoire en son sein pour mieux s’en parer. 

Pourtant, depuis quelques temps déjà, la capitale des Gaules ploie sous les coups d’un monde nouveau qui tente de lui imposer sa laideur. L’été exacerbe les exhalaisons d’urine et de bière mêlées dont on la baigne généreusement. Grégory Doucet, le maire, a tenu, du reste, à contribuer personnellement à la diffusion de cette entêtante fragrance en installant aux quatre coins de la ville de magnifiques urinoirs en inox. 

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Les « bouchons » où l’on faisait autrefois orgie de plats roboratifs tout en viandes et où coulait le rubis des bons vins laissent insidieusement place à des échoppes qui imposent une marchandise étique (graines dans des bocaux ou autres fruits et légumes flétris et terreux) au nom de la nouvelle éthique du « manger juste ».

Les night-clubs des bords de Saône ferment les uns après les autres, remplacés par des marchands de cycles vendant de chics vélos électriques à de sages bobos écolos. 

On n’approche plus le centre-ville en en voiture. Des plots en béton sortent du sol, hiératiques monuments insultant le bon goût au nom de la préservation de la nature. Ils crèvent le bitume, comme les bubons d’une peste noire la peau d’un malade. Les sens interdits entravent une circulation qu’on s’acharne à rendre, au nom du bien, impossible. Sur l’asphalte des rares routes praticables pour les voitures se répète, tous les cent mètres, peint en un blanc agressif, le rappel d’une limitation de la vitesse à 30 km/ heure. 

Les commerçants agonisent sur l’autel de la décroissance tant le chaland, découragé de ne pouvoir parvenir jusqu’à eux, est rare. Depuis peu, malheur aux propriétaires des pas-de -porte pourvus de clim qui, par une inadvertance immédiatement taxée de volonté de participer au réchauffement climatique, laisseraient leur porte entre-ouverte sur le client. La maréchaussée, qui n’a rien d’autre à faire, c’est bien connu, rôde, embusquée, à l’affût pour verbaliser les assassins de la nature.

Lyon semble s’éteindre doucement sous la coercition. 

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Qu’on se rassure toutefois : c’est en fait une vie nouvelle qui sourd du corps défendant de la vieille dame. Il suffit quitter la Presqu’île en empruntant un pont pour que la vie jaillisse à nouveau, impérieuse, tel le sang d’une artère coupée. 

En cinq minutes à pied, vous êtes place Gabriel Péri. Vous voici rendu dans le célèbre quartier de La Guillotière « caractérisé par sa mixité sociale et ethnique ».

La Guillotière, c’est quelques rues, un pâté de maison. Les camelots de mon adolescence y ont disparu, remplacés par des bandes de jeunes gens errants, hagards et faméliques. Drogués souvent, prêts à tout pour obtenir quelques subsides, ils tâchent de se divertir d’une vie qu’ils savent au fond d’eux-mêmes perdue, font le coup de poing pour un mauvais regard. On passe vite en ces lieux, le front baissé, les yeux rivés au sol pour éviter les détritus qui le jonchent. 

Des policiers municipaux, désarmés et craintifs sont parfois là, accrochés à leur véhicule comme à une ultime coquille protectrice, dernier rempart vacillant d’une civilisation exténuée.

On y sent la peur et la soumission à la loi du plus fort, les « faits divers » s’y multiplient. Des policiers viennent encore d’y être lynchés à coup de barre de fer, il y à peine quelques jours. Laurent Wauquiez, dans un tweet qui sonne comme un glas, a tenu à saluer la forte implication de Grégory Doucet dans la répression des exactions commises : « Ces faits divers ne sont plus des faits divers. Ils sont le signe d’une civilisation qui sombre. Mais, rassurez-vous, le maire de Lyon réfléchit à la possibilité de lancer un audit sur l’installation de caméras quelque part, un jour, dans la ville. »

Gérard Collomb, lui aussi, a rendu un hommage appuyé à l’action de son successeur : « La sécurité de ce quartier de plus en plus dégradé qui ressemble de plus en plus à une ZAD n’est pas la priorité de la mairie. ». 

Monsieur le maire multiplie pourtant les actions d’envergure. « La Guillotière en colère », association apolitique de riverains et de commerçants du quartier qui dénonce l’insécurité et les nuisances a pu le constater au mois de mars et s’en féliciter. En effet, l’urinoir initialement installé devant le supermarché U, a été déplacé à côté … de la porte d’entrée de la Direction départementale de la protection judiciaire de la jeunesse, rue Moncey. 

Sans aller jusqu’à grossièrement penser qu’on pisse sur la sécurité, on peut se demander, littérature oblige, si notre édile ne se comporterait pas un peu comme M. de Guermantes dans « À la Recherche du Temps perdu. », alors que Swann leur apprend, à lui et à sa femme, sa mort prochaine :

« Hé bien, en un mot la raison qui vous empêchera de venir en Italie ? (…)

-Mais, ma chère amie, c’est que je serai mort depuis plusieurs mois. (…)

-Voyons, Oriane, ne restez pas à bavarder comme cela et à échanger vos jérémiades avec Swann. » enjoint M de Guermantes à sa femme, d’un ton comminatoire.

De même, à sa façon, M. Doucet, détourne pudiquement les yeux de ce quartier moribond du centre de Lyon.

Or Lyon, c’est aussi et hélas toutes les villes de France. 

Isabelle Larmat, professeur de Lettres modernes

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