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Honoré-François Ulbach : histoire d'un crime d'amour
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Bonnes Feuilles

Honoré-François Ulbach : histoire d'un crime d'amour

Dans "Criminels, histoires vraies", paru aux éditions Sonatine, Philippe Di Folco et Yves Stavridès racontent l'histoire des criminels qui ont marqué l'histoire. Extrait (1/2).

Philippe Di Folco et Yves Stavridès

Philippe Di Folco et Yves Stavridès

Philippe Di Folco et Yves Stavridès sont tous les deux journalistes, scénaristes et écrivains.

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Frapée par cette vision, Honore, lui, voit en elle une source de lumière. C’est le soleil d’Austerlitz. Pour la première fois de sa pauvre vie, il ne se sent plus seul. Elle est là, près de lui ; il lui parle ; elle lui répond. On les voit arpenter le champ de l’Alouette. Il la fait rire. Elle est si belle quand elle rit et elle rit tout le temps. Un jour, il osera lui prendre la main. Demain, peut-être ? Il répète son prénom. Aimée. Et, le soir, quand il regagne son appentis et sa paillasse, elle l’accompagne jusque dans ses songes. Aimée. Très vite, il rêve pour deux et conjugue leur avenir. Aimée et Honore. Ils auront leur négoce. Ils possèderont une ferme et des vignes. Ils partiront peut-être aux Amériques. Elle sera vêtue de toilettes couteuses et il portera des habits de bourgeois. Aimée. Aimée. Aimée. C’est trop bien. C’est trop bon. Dans la journée, il n’a guère la patience d’attendre ses visites, et il abandonne son poste pour filer à sa rencontre et vers un peu d’intimité. Le sieur Audry fait semblant de s’en offusquer :

– Mais ou vas-tu donc ?

– Chercher les œufs.

Ils forment une image charmante, bucolique, innocente, et le jour du nouvel an de 1827, ils s’échangent des cadeaux. Honore y a investi une part de ses économies. Il lui offre deux belles oranges, un joli fichu rose et une demi-bouteille de cassis. Elle lui tend une petite bague a 2 sous pour son doigt. Il est au paradis. Il prend son élan et commence à lui parler d’amour : la bergère ne le repousse pas, mais elle se défausse gentiment d’un sourire. Et puis il aimerait la voir plus souvent. Mais c’est l’hiver, et l’hiver, les chèvres restent a la ferme. Il devra se contenter des livraisons d’œufs. Jusqu’en avril, de façon obsessionnelle, son cerveau tourne en boucle. Dans son petit coin, notre Honore s’invente une fiction amoureuse sublime, grandiose, imbattable, comme on sait si bien le faire quand on est fragile. Avec le printemps, les chèvres sont de retour. A nouveau, il traverse le jardin de la guinguette, saute le mur et file vers le soleil. Mais, bientôt, de mauvaises amés viennent poignarder le garçon : la bergère aurait été vue, ce dimanche, au bras d’un bel homme. Hein ? Quoi ? Répétez-moi ça ? Mais ce n’est pas possible ! Si. C’est possible. D’ailleurs, le dimanche suivant, il la voit de ses propres yeux marcher avec un grand type, bien mis sur lui. En vérité, c’est le cousin germain de la belle. Ce serait le roi d’Angleterre que la détresse d’Honore ne serait pas plus vive. La jalousie lui tord les boyaux. La tempête commence à souffler dans son crâne. Il se met à la guetter, a la suivre ; il va jusqu’à s’inviter chez elle dans la ferme de la veuve Detrouville. La vieille dame s’en émeut :

– Comment, Aimée, vous avez donc un amoureux ?

– Mais il n’est pas dangereux, madame.

– C’est égal, Aimée, toute fille qui reçoit des cadeaux des

hommes, il faut qu’elle les paye de sa vertu. Promettez-moi de les lui rendre et de ne plus revoir ce jeune homme.

– Oui, madame.

C’est plus fort que lui, Honore se ronge les sangs, perçoit l’odeur du désastre, et des visions morbides le travaillent. Chez le sieur Aury, il dévore des numéros de La Gazette des Palais, et les comptes rendus des procès pour meurtre semblent l’hypnotiser. Devant la domestique, Justine Pioche, il plante un couteau, entre les planches de la cuisine et lui lance avec des pupilles de fou : « Tenez, Justine, voilà comment, un jour, je ferai un malheur et vous entendrez crier mon jugement ! » Les choses ne s’arrangent pas quand la malheureuse bergère se pointe avec son panier. Elle lui avoue que sa maitresse l’a grondée pour avoir reçu des cadeaux d’un homme et elle lui demande de les reprendre. Aimée Maillot sort de son panier le joli fichu rose et la demi-bouteille de cassis. Pour les oranges, elle est vraiment désolée, elle les a mangées depuis belle lurette. Elle lui suggère aussi de lui rendre la petite bague a 2 sous. Hésitant entre l’envie de hurler et celle de fondre en sanglots, il refuse. Dit non à tout. Aimée pose les cadeaux sur une des tables et s’en va. La nuit, toutes les nuits, il pleure de chagrin. Il se sent rejeté, abandonne, trahi, humilie par Aimée, et la victime injuste des préjuges de la vieille. Dans la journée, son désespoir et sa jalousie embrouillent sa raison, et il multiplie ses pitreries macabres. Il lui arrive de grimper sur le comptoir et de jouer au crieur public : « Et voici la condamnation à mort d’Honore-François Ulbach, garçon-marchand de vin, avec les horribles détails de son crime ! Achetez ça pour un sou ! »

Alternant larmes et ricanements, il ne répond plus aux commandes des clients. Le sieur Aury a alors cette phrase merveilleuse : "Les sensations n’y sont plus." Ses remarques n’ayant aucun effet, il perd patience et, le 18 mai, suggère a son commis d’aller chercher une place ailleurs. Ce soir-là, Honore se rend rue des Lyonnais. Il trouve un matelas chez la veuve Champenois, la mère des deux canailles qui lui ont appris l’argot à Sainte-Pelagie. Elle exerce le métier de marchande de mottes, ce combustible des pauvres : "Eh bien, mon gars, tu feras des mottes avec nous et tu gagneras bien ton pain." Le troisième jour, les mottes lui sortent déjà par les yeux. Il faut qu’il la revoie. Il faut qu’il lui parle. Il y a forcément un malentendu. Un tel amour, si pur, si noble, si sincère, ne peut se terminer ainsi.

Alors il reprend la route des chèvres, l’aperçoit près de la ferme   et court vers elle. Paniquée, Aimée rentre en catastrophe chez elle. Le lendemain, un garçon de la guinguette apportera une lettre a Honore. De son écriture soignée, la bergère lui demande de ne plus chercher à la revoir. C’est la fin du monde. Tuer la vieille. Tuer la perfide Aimée. Tuer le grand couillon qui sort avec elle le dimanche. Les supprimer tous et puis mourir après, puisque la vie ne vaut plus d’être vécue. Dans les rues de Paris, il ne pense qu’a ça. Le 25 mai, vers 10 heures, ses idées morbides l’entrainent vers la rue Descartes, juste en face de l’Ecole polytechnique, chez Dupin le ferrailleur. Il y acheté un méchant couteau de cuisine. Tel un somnambule, il repart en campagne et finit par repérer Aimée au n° 7 de l’avenue d’Ivry, ou elle achète des graines pour ses poules. Il entre chez la grainetière et toise la bergère :

– Il faut que je vous parle, Aimée.

– Je ne puis pas. Madame m’attend pour déjeuner.

Et la voilà qui sort en courant. Le ciel est noir, et c’est une promesse d’orage. Honore remonte le boulevard des Gobelins et, à hauteur de la rue de Croulebarbe, il repère Julienne Saumon, une enfant de 9 ans, qui garde les chèvres. C’est la petite copine d’Aimée, qui lui fait souvent la lecture. Honore se dit que la fuyarde va forcément revenir ; il monte la garde en se cachant derrière un arbre. En effet, Aimée vient récupérer la petite vers 15 heures. Il émerge de son arbre, bondit sur elle et attaque bille en tête :

– Alors c’est décidé, Aimée, vous ne voulez plus me fréquenter ?

– Non, monsieur Honore. Madame ne le veut pas. Elle dit que je n’ai rien de bon à attendre de vous, que vous êtes un trompeur et un suborneur.

– Vous voulez plaisanter, sans doute ?

– Non, je ne plaisante pas du tout. Vous ne devez plus chercher à me voir.

– Aimée, je suis un honnête homme. Je ne suis pas du genre à subtiliser une femme. Je ne suis pas un ravisseur.

– Si. Vous me trompez. Madame le sait.

– Alors c’est donc vrai, c’est fini ?

Le voyant s’avancer sur elle, la bergère prétexte la pluie à venir et envoie la petite se mettre à l’abri. Il commence à monter en volume :

– Dites plutôt, Aimée, que vous préférez ce grand benêt, la, avec qui vous sortez le dimanche ! Je veux savoir qui est ce monsieur ! Il me passera par les mains, aussi vrai que je m’appelle Ulbach !

– Je sors avec qui je veux. Cela ne regarde personne.

C’est la phrase de trop. Il voit rouge. Tandis que l’orage éclate, une pulsion incontrôlable s’empare de lui. Il lui envoie un coup de poing. Alors qu’elle cherche à s’échapper, il la retient d’une main et, de l’autre, il saisit son arme et se met à la frapper.

Une fois, deux fois, cinq fois. Il frappe a l’aveugle. Au torse, à la gorge, a la tête. Elle s’effondre. Saisi un instant par toute l’horreur de son acte, Honore sort de sa prostration et prend la fuite. Les cris ont fait revenir la petite. Un couple de blanchisseurs accourt. Aimée agonise : "Ma petite Julienne, je suis morte. Va prévenir madame." Le couteau du tueur est reste plante jusqu’au manche dans son épaule gauche. On convoque un médecin. Mais la bergère d’Ivry s’éteint ainsi, une heure après, dans une mare de sang et d’eau de pluie, sous les palissades de la rue de Croulebarbe. Chez la mère Champenois, ce soir-là, Honore s’interroge en pleurant. Dans mes cinq coups de couteau, y en va-t-il eu un de bon ? L’ai-je vraiment tuée ? Dans le doute, il éprouve le besoin de lui écrire : "Je vous envoie ces deux mots pour vous remettre l’anneau que vous m’avez demande... Je n’ai qu’un seul regret : vous avoir manquée. L’échafaud m’attend. Adieu, perfide. Tout a toi. Ulbach." Le lendemain, il a la réponse a ses questions. Les vendeurs de journaux a la criée annoncent l’horrible assassinat d’une jeune et jolie bergère, vierge et pleine de vertus. Cette triste affaire devient aussitôt sujet d’épouvante et de conversation dans tout Paris. La police est sur les dents. Honore abandonne la rue des Lyonnais et part s’enterrer dans un immonde garni de la rue du Chantre, a l’ombre du Palais-Royal. Et, là, il reprend la plume. Cette fois, il s’adresse à la veuve Detrouville : "Madame, c’est à vous que je dois l’excès ou je me suis livre ; oui, c’est à vous que je dois la perte d’une épouse toujours chérie à mon cœur. Plusieurs fois, ces mots s’étaient échappes de notre bouche, et nous étions heureux. Mais vous, femme acariâtre, vous seule vous mettiez entrave à notre félicite."

Il joint à sa missive la somme de 5 sous et ordonne à la vieille de se rendre sur-le-champ a l’église d’Ivry pour y faire dire une messe. "Puisque je ne puis rendre les derniers devoirs à mon épouse..." Dans sa croisade épistolaire, il se confie maintenant à l’un des frères Champenois : "Mon ami, le malheur ne m’a jamais abandonné depuis ma naissance. J’étais destiné à porter ma tête sur l’échafaud. Ce moment fatal est arrivé. Je me suis rendu coupable du plus grand des crimes. J’ai tué une fille innocente. Je suis anéanti... Je vous embrasse pour la vie. Souhaitez bien le bonjour de ma part à votre mère." Le 3 juin, ses pas le conduisent vers le marché aux chevaux. Il pénètre dans le pavillon de police et se présente devant le commissaire Roger.

– C’est à quel sujet, petit ?

– La bergère d’Ivry. C’est moi l’assassin.

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