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Google, Sciences Po, médias publics : même combat, même aveuglement sur l’asphyxie idéologique qui menace nos démocraties
©Thomas SAMSON / AFP

Pensée uniforme

Google, Sciences Po, médias publics : même combat, même aveuglement sur l’asphyxie idéologique qui menace nos démocraties

Alors que la pensée "progressiste" est défendue dans de nombreux médias et gagne du terrain au sein de certaines grandes entreprises, Sciences Po vient d'annoncer la suppression de son concours d'entrée afin de parvenir à un système "plus équitable pour assurer une meilleure diversité des profils".

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe, docteur d’État, hdr., est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé dans la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, derniers livres : « L’art de la guerre idéologique » (le Cerf 2021) et  « Fake news Manip, infox et infodémie en 2021 » (VA éditeurs 2020).

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Atlantico : Le projet Veritas a publié un rapport sur Google (qui inclut une vidéo, des documents et un témoignage) qui montre les velléités de contrôle de la vie politique de certains cadres exécutifs de la firme de la Silicon Valley dans le sens d'un certain progressisme. Qu'est-ce que ces documents montrent exactement ? En quoi est-ce le signe d'une homogénéité idéologique problématique au sein de ce monde de la technologie ?

Edouard Husson : La vidéo de Project Veritas est un document extraordinaire. Jen Gennai, la directrice de « l’innovation responsable », y explique sans se cacher que Google a l’intention d’utiliser toutes les ressources de ses algorithmes pour faire perdre Donald Trump en 2020 ! Vous remarquez comme il y a toute une langue de bois aujourd’hui, autour de la notion d’innovation. Madame Gennai, en l’occurrence, propose non pas une innovation mais une régression: elle refuse le suffrage universel. Et elle fait preuve d’aussi peu de responsabilité que possible. Cette vidéo a été prise par une caméra cachée; la directrice de la « régression arbitraire », pardon, de l’innvoation responsable chez Google pensait parler librement. Le plus intéressant vient à la fin, lorsqu’elle fait allusion aux intentions de faire éclater Google: on est au coeur de la tradition américaine de lutte contre les monopoles, depuis la loi Sherman de 1890. Et l’entreprise californienne sait bien qu’elle est menacée, comme bien d’autres géants avant elle, devenus trop puissants au goût des gardiens de la démocratie américaine. On est au coeur de ce qui se joue, bien-au-delà de la personne de Trump. Le tribun du peuple qui s’est emparé du parti républicain devient de plus en plus évidemment le défenseur de la démocratie aux Etats-Unis. La campagne de 2020 va être encore plus clairement que celle de 2016, une campagne de lutte pour la liberté politique. On ne saurait trop insister sur le grand basculement auquel nous assistons: partout dans le monde occidental, les partis conservateurs deviennent le refuge des libertés. Je ne sais pas si, concernant le camp progressiste, on peut généraliser sur le fait que les génats de la Tech sont tous ligués autour de ce que Jonah Goldberg appelle le « fascisme libéral ». Il y a au moins Peter Thiele qui avait appelé à voter Trump en 2016. 

François-Bernard Huyghe : Dans un phénomène comme cela, il y a plusieurs couches.

D'une part, si on me dit que les cadres ou les ingénieurs de Google ne votent pas Trump et ont des idées libérales et libertaires, cela ne m'étonne pas, parce que les gens qui ont le même genre de vie qu'eux, les mêmes revenus et qui font les mêmes voyages, etc., ont plutôt voté Hillary Clinton. Ce sont les classes supérieures modernes, urbaines, branchées, etc. Ce ne sont pas les rednecks, qui, eux, votent Trump. Ils ont donc dans un premier temps tendance à être démocrates. Il y a une appartenance commune à la gauche des manipulateurs de symboles. Il y a déjà ce fondement sociologique.

Le second phénomène, c'est que Google, et toutes les sociétés de la Silicon Valley se sont construites avec une sorte de projet idéologique de société sans frontière, d'un monde où tout circulerait, que ce soit les bytes informatiques ou les populations. Les classes dominantes, pour parler marxistes, sont branchés sur les valeurs modernes et veulent imposer ces valeurs.

Le troisième élément, c'est que Google et la Silicon Valley, qui ont contribué à la campagne d'Obama, et ont contribué ouvertement à la campagne de Clinton, avaient passé un deal tacite avec le parti démocrate : leurs intérêts sont les mêmes et donc cela s'est imposé politiquement.

Enfin, il y a une stratégie particulière de Google qui a fait l'objet d'accusations de la part des milieux républicains il y a déjà deux ans. Google a en effet le pouvoir de transformer dans la réalité ses conceptions idéologiques en favorisant leur diffusion et en discriminant d'autres contenus. Google peut défavoriser les idées conservatrices via son pouvoir de diffusion. Trois raisons expliquent cela : Google a des algorithmes de recherche bien orientés, des modérateurs, et une charte numérique qui dénonce des contenus bien spécifiques (discours de haine, fake news, contenus stigmatisants).

 Ces révélations font écho à ce qui se passe en France dans l'industrie des médias. Tandis que Cédric O réclame un Conseil de l'Ordre des journalistes pour lutter contre les fake news, la directrice de l'antenne de France Inter, Laurence Bloch se réjouit du progressisme affiché de la radio. Dans quelle mesure la ligne progressiste est-elle dominante dans tous les médias ? En quoi est-ce un problème démocratique majeur ?

Edouard Husson : L’information du service public est payée par les impôts des Français. L’objectif devrait être de garantir le pluralisme, de s’assurer que toutes les opinions sont également défendues. A vrai dire, je ne vois pas à quoi sert un service public où l’on n’entendrait pas l’ensemble des points de vues défendus sans le débat démocratique. Si l’Etat ne donne pas l’exemple en matière d’information et de débat public, à quoi sert qu’il soit impliqué dans la construction de l’offre médiatique? La déclaration de Cédric O montre bien comment nous sommes entrés dans un système terrifiant: des enquêtes internationales ont montré comment ce sont aujourd’hui les centristes, politiquement parlant, et les classes supérieures, socialement parlant, qui sont les plus hostiles à la démocratie et à la liberté politique. 

François-Bernard Huyghe : Premièrement, tous les médias ne sont pas des médias progressistes : mais si tous les journalistes ne votent probablement pas Macron, ils représentent sûrement une majorité, vus les sondages faits dans les écoles de journalisme. Le milieu journalistique fait cela : les jeunes journalistes passent par Sciences Po et peu sont ceux qui s'y réclament de Bakounine ou de Charles Maurras… Les idées extrémistes sont plutôt exclues.

Que Cédric O veuille faire un conseil de l'ordre, c'est paradoxal. Le travail du journaliste consiste à avoir une déontologie et à servir une information vérifiée. En surajoutant une institution de cette nature, on voit bien qu'il s'agit de faire pointer du doigt certains médias, et d'amener à une atmosphère idéologique plus consensuelle sur les médias. Le conseil de l'ordre, on se doute bien qu'il sera sur une ligne progressiste centriste.

Sciences Po vient d'annoncer la suppression de son concours d'entrée afin de parvenir à un système "plus équitable pour assurer une meilleure diversité des profils". La solution est-elle vraiment là ? L'ouverture est-elle le problème principal ou est-ce l'enfermement idéologique pendant les études qui doit être mis en question ? 

Edouard Husson : C’est une vieille idée. La garde rapprochée de Richard Descoings en parlait déjà il y a quinze ans. C’est une mauvaise idée: autant il est utile de mettre le système français des concours en compétition avec le recrutement des meilleurs étudiants internationaux; et il est tout à fait acceptable de diversifier les voies de recrutement pour les Français, afin de pouvoir rattraper de très bons potentiels qui ne réussiraient pas dans la forme traditionnelle du concours; autant il est absurde de casser le thermomètre ! La voie classique du concours d’entrée doit rester l’étalon des autres recrutements. C’est ce que j’ai connu à ESCP Europe, où le niveau d’excellence académique des étudiants français servait d’étalon de mesure pour tous les autres recrutements. On voyait bien, d’ailleurs, que les étudiants allemands arrivaient à l’excellence académique par une autre voie; que les étudiants italiens étaient imbattables en matière d’entrepreneuriat. J’ai aussi posé les bases d’un bachelor international, au sein duquel des Français peuvent être recrutés: tout cela est très bon, parce que cela met les classes préparatoires en concurrences, cela les force à prouver qu’elle reste un des meilleurs systèmes de recrutement. Supprimer les concours, supprimer les prépas, comme certains en rêvent, revient à nous priver de la source première de l’excellence française. Le justifier par la « diversité des profils » est une ânerie: l’expérience du CPES de l’Université Paris Sciences et Lettres, créé sur une idée de Monique Canto-Sperber, quand elle était directrice de l’Ecole Normale Supérieure et de Patrice Corre, à l’époque proviseur du lycée Henri IV, est une excellente idée: on recrute un petit nombre de profils originaux et socialement méritants; ils ont un rythme de travail qui est celui de la prépa mais se forment dans un cycle de trois ans (une licence) et ont dès la première année des conférences délivrées par de grands chercheurs. On leur apprend que le savoir se construit dans le débat. Encore faut-il que le corps enseignant lui-même accepte ce débat intellectuel: je remarque au CPES de PSL, une tendance au politiquement correct dans les sciences sociales qui pourrait tuer l’attractivité de la filière. De même, Frédéric Mion ne voit pas, dans sa justification de la suppression des écrits d’entrée à Sciences Po, que vous pouvez bien avoir un grand brassage social, si c’est pour former des individus qui pensent tous dans le même moule, cela finira par tuer le peu d’ascension sociale originellement possible. Le progressisme triomphant, culture de classe, ne voit pas que c’est le pluralisme, le débat au sein des élites, et donc la constitution de partis politiques qui pensent des choses différentes, qui permettent le mieux l’intégration sociale. Il faut une concurrence au sein des élites, dont les groupes cherchent à attirer à eux une partie des autres classes sociales. C’est cela une démocratie qui fonctionne.

Quelles sont les pistes pour retrouver une véritable hétérogénéité idéologique dans les médias, et de manière générale, dans la vie publique ?

Edouard Husson : Il y a un mouvement qui va se faire, naturellement, sous l’influence de ce qui se passe à l’étranger. Si Donald Trump est réélu, si Boris Johnson met en oeuvre le Brexit, si les partis conservateurs, souverainistes et populistes continuent à progresser un peu partout, les choses bougeront en France aussi. Encore faut-il que se constitue, en France, une force politique d’alternance à LREM, pour ne pas se contenter de subir le combat entre un président qui emploiera tous les moyens pour assurer sa réélection et des « modèles étrangers » sans traduction propre dans notre contexte politique. Ensuite, en imaginant que nous disposions d’une majorité politique, un gouvernement qui voudrait changer les choses aura un instrument très efficace à disposition: le financement. Il faut prendre au sérieux le discours des progressistes qui peuplent les grandes institutions: puisqu’ils sont pour un monde ouvert, compétitif et divers, eh bien ils n’ont plus besoin d’autant de financements publics. Voire plus du tout. Le plus grand scandale du système qu’avait mis en place Richard Descoings, ce n’était pas, comme on le dit trop souvent, la réforme pédagogique qu’il a entreprise; elle avait le mérite de faire bouger les lignes; non, c’est la manière dont il a su capter une part toujours plus importante de financement public ! Il faut cesser de financer sans conditions le haut du panier, inciter tous les progressistes à pratiquer le libéralisme économique qu’ils professent à longuer de discours; et concentrer les financements publics sur ceux qui en ont vraiment besoin. Tout doit être fait pour reconstituer une classe moyenne d’établissements académiques. Dans le cas des chaînes d’information de service public, les financements doivent être drastiquement réduits. On cherche à faire des économies: voilà un poste identifié. 

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