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Finies les photos de vacances ? Pourquoi Facebook redoute tant la moindre implication personnelle de ses utilisateurs
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Finies les photos de vacances ? Pourquoi Facebook redoute tant la moindre implication personnelle de ses utilisateurs

Malgré les diverses tentatives de Facebook pour enrayer une tendance grandissante, les dirigeants s'inquiètent de la baisse de posts à caractère personnel ou intime, et du partage entre utilisateurs, qu'ils nomment "context collapse". Une tendance qui s'explique à la fois par un vieillissement des usagers et l'influence d'autres réseaux sociaux plus jeunes.

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini est docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et correspondante au Centre de Recherche sur les Médiations de l’Université de Lorraine. 

 

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Atlantico : Malgré les diverses tentatives de Facebook pour enrayer une tendance grandissante, les dirigeants s'inquiètent de la baisse de posts à caractère personnel ou intime, et du partage entre utilisateurs, qu'ils nomment "context collapse". En quoi consiste ce "context collapse" qui inquiète Facebook et ses dirigeants ? D'un point de vue sociologique, qu'est-ce qui pourrait expliquer une baisse de ces échanges personnels entre usagers ?

Nathalie Nadaud-Albertini : Le "context collapse" est le fait de publier des posts de moins en moins personnels sur Facebook. Comme mettre en ligne la photo d’un paysage ensoleillé pour dire que l’on est en vacances alors qu’avant, on aurait eu une image, ou plusieurs de la personne en train de profiter de ses congés. Ou entretenir le lien avec ses amis avec les résultats de tests de personnalité ludiques. On dit très peu de choses de soi, on se contente simplement de leur dire "on est toujours en contact". En d’autres termes, on se cantonne à la fonction phatique du langage.

On peut expliquer la baisse de la personnalisation des échanges par le vieillissement des usagers. Ce réseau social est né en 2004. Les jeunes qui ont commencé à l’utiliser ont mûri. Ils sont moins enclins à partager publiquement leur intimité. Ils sont aussi plus au fait des conséquences d’un tel partage, ce qui les amène à créer différentes sphères d’intimité en fonction du canal utilisé. Ainsi, pour communiquer avec un ami proche, on utilisera plutôt les messages privés, et sur son mur on affichera un contenu qui dit peu de choses de soi.

Faut-il aussi voir une plus grande influence d'autres types de réseaux sociaux qui ont une approche différente pouvant potentiellement attirer un public que Facebook ne séduit plus ?

La création de différentes sphères d’intimité selon le canal utilisé concerne également d’autres réseaux sociaux. C’est-à-dire que le mur de Facebook est considéré comme le lieu numérique où l’on a l’échange le moins personnel, alors que d’autres réseaux semblent plus à même d’accueillir un échange plus intime. C’est le cas de WhatsApp qui permet d’échanger des messages instantanés, comme les SMS mais gratuitement. Via cette application, les utilisateurs créent une niche d’intimité, comme une sorte de salon virtuel où peut se tenir une conversation privée, en fonction des affinités et des centres d’intérêt.

Snapchat est également bien placé pour accueillir un échange plus intime que le mur de Facebook. Tout d’abord, la possibilité d’utiliser des filtres (notamment en fonction de sa position géographique), de dessiner sur les images, d’indiquer l’heure, la date etc., font que l’application est vécue comme donnant la possibilité technique de transmettre une partie de sa propre réalité immédiate au moment de l’échange (ce que l’on ressent, où on se trouve etc.). De plus, les photos ou les vidéos envoyées via ce réseau ont une durée de vie limitée. Elles s’autodétruisent au bout de quelques secondes (de une à dix, selon ce que l’expéditeur choisit). La limite temporelle donne le sentiment que l’échange est à la fois plus proche d’une rencontre IRL ("in real life") et plus précieux, parce que les utilisateurs ont le sentiment que l’intensité affective de l’échange ne peut se fixer sur aucun autre support que la mémoire humaine. On est alors dans quelque chose de plus personnel parce que vécu comme plus proche de l’humain, moins de la technique.

Enfin, que peut nous dire cette baisse d'échanges personnels sur le rapport qu'entretient la société avec les réseaux sociaux qui ont comme objectif de nous faire "vider notre sac" devant tout le monde ? Les différentes polémiques qu'a connues Facebook, notamment sur la conservation des données entraînent-elles un mouvement de rejet ?

Oui, la crainte de la conservation des données joue un rôle dans le fait de partager des contenus moins personnels sur Facebook que sur d’autres réseaux. Parce que les utilisateurs craignent l’usage qui peut en être fait en dehors de la sphère d’intimité à laquelle les posts étaient destinés. Comme s’ils contribuaient eux-mêmes à constituer une grande banque de données sur les différents aspects de leur existence qui peut être exploitée par les publicitaires, la police, les cyber-criminels ou tout simplement des personnes qui avec le temps ne sont plus des amis …

En conséquence, on se censurera sur Facebook quitte à "se lâcher" ailleurs. Comme sur Snapchat. A cause de la durée de vie limitée des contenus échangés sur ce réseau, on se dit qu’on ne risque pas d’avoir à traîner ces images derrière soi dix ans plus tard comme des boulets. Et on se permet ce que l’on s’interdit sur Facebook : y échanger des contenus plus personnels qui deviendraient embarrassants s’ils étaient fixés sur un support permettant leur conservation, les sextos notamment. Dans les faits, on peut sauvegarder les images reçues sans que l’expéditeur ne le sache (par Screenshot Save for Snapchat), tout comme on peut conserver ses propres Snaps (dans Memories, depuis juillet 2016). Cependant, l’important est que, dans l’esprit des utilisateurs, Snapchat est considéré comme un réseau qui privilégie l’instantanéité et non la conservation alors que ce n’est pas le cas pour Facebook.

Propos recueillis par Thomas Gorriz

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