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Fête des morts : les Français sous-estiment-ils les difficultés cachées de la crémation ?
©Reuters

Allergique à l’inhumation

Fête des morts : les Français sous-estiment-ils les difficultés cachées de la crémation ?

Les rites funéraires sont multiples et dépendent beaucoup des cultures. Dans la tradition chrétienne, l'inhumation est la plus courante. Cependant, la crémation tient également une bonne place, en dépit de nombreux inconvénients.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Atlantico : Ce mardi 25 octobre, le Vatican publiait une instruction intitulée Ad surgendum cum Christo ("Ressusciter avec le Christ"). Il y est question de l'inhumation et de la crémation et des raisons pour lesquelles l'Église Catholique préfère la première à la deuxième. Le deuil serait plus facile dans le cadre de l'inhumation, permettant aux gens de se recueillir physiquement, sur une tombe ou un lieu précis. Cette hypothèse vous semble-t-elle pertinente ? Quelle est l'importance des lieux de recueillement ?

Bertrand Vergely : Cette interprétation, qui va dans le sens de l’accompagnement des familles dans le chagrin à la suite d’un deuil, est conforme à l’esprit de l’Église catholique qui n’entend pas négliger l’aspect humain de la perte d’un être cher et de la douleur que cette perte peut provoquer. Elle est également très diplomatique, en ne voulant choquer personne, ni les autres cultures qui pratiquent la crémation - je pense à l’Inde -, ni les athées qui, actuellement, ont recours à la crémation afin de rompre avec la tradition chrétienne des inhumations, des tombes et des cimetières. Toutefois, cette interprétation ne me semble pas la bonne, l’enterrement dans le christianisme obéissant à une théologie et nullement à des considérations sociales et affectives, aussi respectables soient-elles.

Quand le christianisme enterre les morts, il s’agit là d’une récapitulation de la vision chrétienne de la destinée de l’Homme et de l’univers. Dieu qui sort de lui-même afin de créer l’univers et l’Homme s’incarne en la personne de son Fils qui épouse l’univers et l’Homme avant de retourner vers le Père en emmenant en lui toute la création ainsi que l’Homme. La mise en terre est de ce fait un moment crucial en symbolisant la fin d’un cycle, celui de l’incarnation, avant d’aller vers un autre cycle, celui de la résurrection. Quand on a recours à la crémation, on est dans une autre symbolique, qui est celle non pas de l’incarnation, mais de la réincarnation. L’Inde qui considère, comme le Bouddha, que ce monde n’est qu’une vallée de larmes et de souffrances, ne souhaite nullement revenir dans ce monde. Aussi a-t-elle recours à la crémation afin de brûler les attaches avec lui. Dans cette perspective, étant perçue comme une prison dont il s’agit de se délivrer, la Terre n’est nullement vue comme une fin et un début. Autrement dit, la crémation se comprend dans un monde dans lequel il s’agit de ne plus souffrir, alors que l’inhumation tire tout son sens dans un monde dans lequel il s’agit de ressusciter. 

Dans cette perspective, bien évidemment, la symbolique des lieux de recueillement n’est pas la même. En Inde, on se recueille sur les lieux de naissance et non de mort.  En Occident, il ne devrait pas y avoir de lieux de recueillement, de tombes et de cimetières. Quand on se recueille, on se recueille sur la vie et non sur les morts. On se recueille avec les ressuscités et non avec les défunts. C’est la raison pour laquelle dans le monachisme oriental, on enterre les moines pendant cinq ans avant de les déterrer et de ranger leurs ossements.

Des cimetières avec des tombes existent pourtant. Il me semble pour des raisons politiques et sociales. La Cité fonde son unité, ne l’oublions pas, sur le culte des morts comme le soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe, lesquels sont des héros qui sont morts pour elle. Dans les familles, ces petites cités, le caveau familial et le culte de la mémoire qui se fait autour a le même sens. La famille se recueille autour de ceux qui ont vécu pour elle et qui l’ont fait vivre. Les vivants tissent leurs liens en se soudant autour des morts à travers une continuité mémorielle.

La possibilité pour les familles de se recueillir physiquement autour des disparus est-elle la seule raison de préférer l’inhumation à la crémation ? La question du sacré n’entre-t-elle pas en jeu, la crémation étant revendiquée dans un projet de désacralisation ?

Dans un monde qui n’a pas de culture théologique, on est pratique. L’idée de pouvoir garder les défunts avec soi à travers la tombe et le cimetière est un argument fort en faveur de l’inhumation. Partir en fumée ? Cela fait peur en donnant l’impression que la vie ne vaut rien. Tandis qu’avec l’inhumation, il en va autrement. On évite la violence du départ en fumée et, avec lui la symbolique des fours crématoires. En Inde, la crémation est liée au sacré. Chez nous, c’est l’inverse. La crémation est liée à un refus de l’au-delà maquillé derrière des raisons pratiques. Message violent et ressenti comme tel par tous ceux qui assistent à une crémation et qui, pour beaucoup, quand ils ont décidé de se faire brûler après leur mort, les amène à changer d’avis.

La crémation fait partie de nombreuses traditions funéraires étrangères (Inde, par exemple), mais également européenne (sous l'Antiquité, en Grèce ou chez les Germains). Dans quelle mesure ces traditions font-elles davantage sens que la pratique actuelle de la crémation, souvent motivée par des raisons sans lien avec la symbolique ou la spiritualité ?

Je ne le pense pas. Quand il est question de la crémation, toutes les raisons se ramènent à : 1) En finir avec ce monde et l’existence, 2) l’hygiène, 3) ne pas encombrer l’espace. Le désespoir l’emporte et avec lui une certaine colère à l’égard de l’existence. Le matérialisme l’emporte également. En matière de raisons pour donner un sens à la crémation, nous ne sommes ni indiens, ni romains, ni germains mais occidentaux, très occidentaux.

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