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Journal de Cannes : western australien caricatural et petit bijou roumain
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Journal de Cannes : western australien caricatural et petit bijou roumain

Ce samedi, projection de deux films en compétition officielle : le raté "Lawless" de l'Australien John Hillcoat (avec une B.O de Nick Cave) et le retour du Roumain Cristian Mungiu, Palme d'or en 2007 pour "4 mois, 3 semaines, 2 jours" qui revient cette année avec "Au-delà des collines".

Clément  Bosqué et Victoria Rivemale

Clément Bosqué et Victoria Rivemale

Clément Bosqué réfléchit aujourd'hui sur les problématiques de l'action publique, dans le domaine des relations internationales et de la santé. Diplômé de littérature et agrégé d'anglais, il écrit sur le blog letrebuchet.c.la sur l'art, la société et l'homme.

Victoria Rivemale est diplômée en Lettres.

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Il ne va pas être bien difficile à la critique de descendre froidement le Lawless de Hillcoat. Le cinéaste australien fournit lui-même toutes les munitions sur un plateau. 

Les vêtements élimés, intérieurs poussiéreux et accents péquenots de ses « moonshiners » (producteurs clandestins d’alcool sous la prohibition) n’y font rien. Taciturnes et droits, gentils ou méchants, ses personnages n’en sont pas moins vides.

La musique country-lourde concoctée par Nick Cave, censée donner de la saveur au film, ponctue les nombreux temps morts avec la subtilité du napalm au petit matin. Il y a trop de tout dans ce plat et rien n’y est assez cuit. Après tant d’ennui, c’est presque avec soulagement qu’on consent à suivre le dénouement – lui aussi interminable, ce qui pour un dénouement est regrettable – d’une « histoire » aussi originale et inattendue que la daube dominicale de votre grand-mère.

Face à un échec aussi patent, on est forcé de s’interroger. Ce film n’est pas simplement mauvais. Ce n’est pas comme s’il échouait à atteindre un noble objectif. Ici, c’est l’intention qui n’est pas bonne. Pour le comprendre, il faut revenir sur la contribution artistique du chanteur Nick Cave, compatriote et ami de Hillcoat et auteur de la B.O et du scénario. L’imaginaire de Nick Cave est en effet tout entier absorbé par une fascination pour l’univers des bas-fonds et les figures de hors-la-loi, dont la tradition de musique populaire (folk, blues) US est riche. Il voudrait en être, un bad-boy, avec un gros pistolet. Tout cela pourrait être sympathique et même intéressant si Cave ne faisait pas tout basculer dans la caricature et le ridicule. Ainsi, il fait dire grossièrement en guise de refrain  au célèbre bandit Stagger Lee dans sa chanson éponyme : « I’m a bad motherfucker called Stagger Lee, Mr Stagger Lee »… vociféré d’une voix qu’il rêve sombre et menaçante comme un gangster-chansonnier, mais qui n’est qu’outrée.

C’est ainsi que les bandits les plus inquiétants sont récupérés, eux et leurs contradictions, par une vénération qui donne de leur violence une version autorisée et légale. Dans Lawless aussi, l’énumération de méfaits et de scènes « dures » aboutit à la pire platitude et inutilité. A quoi s’ajoute une révérence, pathétique pour des Australiens, pour une tradition western (cinématographique et historique) qui n’est pas la leur.

Le film sera donc très certainement éreinté d’une voix unanime, avec raison. Il est possible que Thierry Frémaux ait choisi de faire figurer ce film dans la sélection officielle afin qu’il épuise à lui seul l’ire des milliers de critiques présents ici, tous frétillants, comme nous-mêmes, à l’idée de servir leur opinion d’experts ; et pour permettre par la suite un festival aussi « normal » et « apaisé » que les premiers jours de mandat du nouveau président français…

Le coup est raté ! Car les festivaliers ont besoin de se donner le spectacle de leur « division », on sait que le cinéma est une chose qui déclenche les passions. En effet, le deuxième film de Cristian Mungiu, réalisateur roumain primé à Cannes en 2007, a été hué puis applaudi en projection.

Le grand écart total entre ces deux films répond d’ailleurs à l’ambition du festival d’illustrer la diversité du cinéma mondial… Au-delà des collines s’inspire d’un fait divers qui avait fait beaucoup de bruit en Roumanie il y a quelques années. Imaginez un petit couvent vivant dans les conditions du Moyen Âge, sans eau ni électricité. Il fonctionne comme une petite famille et abrite une dizaine de bonnes sœurs, la plupart issues de l’orphelinat de la ville voisine. Toutes les filles vouent une confiance aveugle au pope, qu’elles appellent « papa », secondé par la mère supérieure, nommée « maman ». L’une des jeunes nonnes, Voichita, reçoit la visite de son amie Alina avec qui elle a grandi à l’orphelinat et qui revient d’Allemagne. Les deux jeunes filles s’aiment, et l’on comprend qu’elles ont traversé toute leur courte et triste vie en s’épaulant. Alina voudrait repartir avec Voichita en Allemagne où elles pourraient travailler et réaliser leur promesse de « rester toujours ensemble ». Mais Voichita a choisi une voie, celle de l’amour de Dieu, et suit scrupuleusement les enseignements du pope. Alina persiste et reste, déterminée à retrouver l’ancienne communion qui la liait à Voichita. La tension monte au couvent. Les sœurs et le pope sont finalement convaincus qu’Alina est possédée par le malin et qu’il faut la libérer du mal. La fin sera tragique.

Tout d’abord, et contrairement à ce que le synopsis laisse penser - on pourrait craindre de s’approcher dangereusement de la programmation du Festival du Film Chiant, le spectateur est très rapidement agrippé par le conflit qui se noue peu à peu dans le couvent, la violence s’intensifiant progressivement jusqu’à se déployer en d’incroyables et longues scènes où les jeunes sœurs tentent de ligoter Alina, qui se débat avec l’énergie de la folie furieuse, pour la faire assister, de force, aux messes de désenvoûtement du pope.

L’image est d’une grande beauté, et c’est presque si l’on sent le mordant du vent glacial de la boueuse campagne roumaine, et chauffer les maigres rayons d’un soleil rasant. Les nonnes s’activent dans le fourmillement d’un tableau de Brueghel et les scènes de repas en commun ont la solennité des peintures religieuses en clair-obscur de la Renaissance.

La mise en scène, parfaite, nous permet d’entrer dans une situation a priori excessivement lointaine de nous, celle d’une Roumanie archaïque et figée. Pourtant au sein de cet univers étrange, celui d’un christianisme orthodoxe intégriste à la fois choquant et fascinant, à la fois critiqué et légitimé, semble-t-il, par le réalisateur, on trouve exprimé avec une force incroyable par les deux jeunes actrices la force d’un amour fatal. Alina, pourtant rebelle et indépendante, championne de karaté comme le rappelle Voichita, et alors même qu’elle reproche à cette dernière d’avoir peur de vivre, ne se laisse qu’une alternative en ce bas monde : l’amour de son amie, ou la mort.

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