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Faire croire au surmenage : le sport national de la fonction publique
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Bonnes feuilles

Faire croire au surmenage : le sport national de la fonction publique

Bienvenue dans le petit monde de la fonction publique ! Voici l'administration telle que vous de l'avez jamais vue, devoir de réserve oblige. Le narrateur, employé de mairie d'une ville de banlieue, lui, l'a outrepassé - afin que vous sachiez enfin où passent vos impôts. Extrait de "On ne réveille pas un fonctionnaire qui dort", de Jérôme Morin aux édition L'Archipel (2/2).

Jérôme Morin

Jérôme Morin

Pour avoir publié ce livre dans une première édition à compte d'auteur, Jérôme Morin, né en 1973 à Champigny-sur-Marne, a été mis à pied pendant 18 mois et mis en examen pour diffamation publique. Il s'apprête à faire son grand retour au sein de sa chère mairie...

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À la mairie de Poufoulah, le sport préféré de chacun consiste à faire croire au surmenage tout en travaillant le moins possible.

Un tel exercice n’est pas sans contraintes. Il faut de l’entraînement et de l’organisation. Les informations doivent se recouper. Quand on vous demande si le labeur est en bonne voie, il s’agit d’être cohérent et persuasif : « J’ai bien avancé sur le sujet, mais comprenez que ce n’est pas mon unique priorité. J’ai d’autres dossiers importants qui nécessitent aussi toute mon attention. »

Une autre réponse est possible : « Ah ! oui, ce dossier-là. Il est prêt, je vous l’apporte en fin de matinée ! » Mais il est alors nécessaire de s’activer quatre heures durant pour s’occuper dudit dossier dans lequel on n’a pas encore mis le nez.

D’autres techniques sympathiques existent, visant notamment à éviter une visite surprise de la chef Baducq. Une complice, postée près de son bureau, m’avertit par courriel lorsqu’elle sort fumer sa cigarette en disant : « Je vais faire un tour à l’environnement. »

Dans ce type de situation, je prends le temps de sortir quelques dossiers, de mettre mes lunettes de travail, et j’attends tranquillement son arrivée. Je la vois, au loin, longer les murs pour éviter que je l’aperçoive, puis monter l’escalier en douce. À pas de loup, elle frappe à ma porte, entre et me trouve plongé dans mes dossiers, heureuse de constater que j’accomplis à merveille la tâche pour laquelle je suis rémunéré. Ce qu’elle cherche, c’est surprendre l’employé fautif. Le fond des dossiers, lui, ne l’intéresse aucunement, surtout pas ceux du service environnement. J’en ai eu la confirmation alors que je devais organiser, en pleine nature, une journée de ramassage des déchets. Avant même la mise en place du projet, elle m’avait annoncé son refus d’y participer. Son excuse : elle n’allait pas faire le travail des éboueurs. Elle avait sans doute raison. L’idée venant de moi, et non d’un élu, je n’ai jamais été autorisé à la concrétiser.

Il existe une option nº 2 pour fuir Mme Baducq, qui pourrait s’intituler : « Panique à bord ! » Je ne l’utilise que rarement, quand ma complice n’a pas vu sortir Mme Baducq. Son coup de fil prend alors la forme d’un avertissement : « Alerte ! elle est partie il y a cinq minutes et on ne sait pas où elle est ! »

D’un coup d’oeil furtif, je me rends compte, presque systématiquement, qu’elle est à deux pas de la porte. Elle a encore longé le mur afin que je ne puisse l’apercevoir. Elle écrase lentement sa cigarette. Il me reste trente secondes. Mon bureau est encombré de dessins que j’ai imprimés pour mes enfants et de dossiers en cours. Rien de suffisant, toutefois, pour éviter les ennuis. Il ne me reste qu’une parade. Je saute pardessus mon bureau. J’éteins la lumière. Je ferme la porte à clé. Je me faufile jusqu’aux toilettes. J’ai le souffle coupé et le coeur battant, tel le renard atteignant son terrier juste avant que les chiens assoiffés de sang ne le croquent. Le sourire aux lèvres, j’entends Mme Baducq frapper à la porte et tenter, de sa main frêle, de tourner la poignée. Elle s’exclame avec surprise : « Oh ! bah ! tiens, il n’y a personne… »

Dans sa phrase, je sens toute la déception du prédateur dont la stratégie s’est révélée inutile. Elle déambule ensuite dans le couloir pour tenter de sentir l’odeur de sa proie. Je vois son ombre passer en dessous de la porte de mon refuge. Dans le noir, j’ai allumé mon téléphone portable et entamé une partie de solitaire. Au bout de deux minutes, Mme Baducq se lasse et repart bredouille. Quant à moi, ma partie achevée, je regagne tranquillement mon bureau. Une heure plus tard, je lui téléphone, l’air de rien. Elle m’apprend qu’elle est passée à mon bureau sans m’y trouver. Je prétexte un rendez-vous, précisant que j’étais navré de l’avoir manquée. Je me permets souvent un petit excès de zèle : « Prévenez-moi avant de venir, Mme Baducq, mes dossiers m’obligent fréquemment à me déplacer. Cela vous évitera de trouver porte close ! »

Rien n’y fait : elle ne se lasse jamais de tenter encore et encore son coup favori…

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