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L'Etat-Exemplaire : le pari impossible de la moralisation
de nos élites
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Exemplarité... bof

L'Etat-Exemplaire : le pari impossible de la moralisation de nos élites

François Hollande a déclaré vouloir proposer la nomination des hauts-fonctionnaires au Parlement dans l'optique d'équilibrer les pouvoirs, et de faire de l'Etat français un Etat-Exemplaire. Mais peut-on réellement moraliser les élites françaises ?

Maurice Bernard

Maurice Bernard

Maurice Bernard est l'ancien directeur de l’enseignement et de la recherche de l’École Polytechnique. Il était également Directeur du Laboratoire de recherche des musées de France, au Louvre.

Il est l'auteur de l'essai en trois volumes Les Elites Françaises (L'Harmattan, mars 2010) : La méritocratie française, La marche vers le pouvoir et Ombres et lumières.

 

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Atlantico : François Hollande a déclaré vouloir soumettre au Parlement les candidatures aux hauts-postes de la République pour selon lui garder un équilibre politique et participer à la construction d’un Etat Exemplaire. Peut-on interpréter cette déclaration comme la volonté de maîtriser la reproduction des élites ?

Maurice Bernard : Dans l’idéal, c’est une bonne initiative de chercher à lutter contre le copinage. Mais il ne s’agit pas d’oublier que le copinage a été le fait de tout le monde, la droite comme la gauche. C’est un sport très répandu en France et depuis longtemps. La volonté de le réduire ne peut être que louable et déjà en 1980, la gauche disait vouloir « couper les têtes ».

D’un côté, on comprend bien que dans les deux camps, mettre à la tête de hauts postes politiques à droite comme à gauche des personnalités qui ne soient pas des ennemis est primordial, seulement, cela va à l’encontre du principe, qui devrait normalement être majeur : The right man in the right place (la bonne personne au bon endroit). Soit trouver dans notre République « le meilleur » à un poste donné. Cela soulève une question un peu philosophique à savoir : Qui est le meilleur ? L’excellence n’est pas facile à définir.

Ensuite il faut prendre en compte le problème de l’adéquation, en effet le meilleur mathématicien ou le meilleur juriste ne seraient peut-être pas qualifiés pour diriger une grande institution. Le meilleur suppose donc « en fonction d’un objectif ».  Ceci dit, la déclaration de François Hollande dénote d’un souci – tout à fait compréhensible d’ailleurs – de transparence vis-à-vis de la population naturel en démocratie.

Les hommes politiques doivent avoir  aussi une idée claire du Bien Commun surtout quand on considère qu’une nomination à la tête d’une entreprise ou une grande administration est une question fondamentale.

En cela, je trouve que la démarche adoptée par les meilleures universités sont spécifiées telles que Harvard  ou Cambridge tout à fait intéressante car elles abordent leur recherche de la meilleure personnalité, du meilleur homme à l’échelle mondiale. Une fois l’objectif de recherche défini, elles mettent en place un comité de sélection composé de personnalités indépendantes qui n’ont pas d’attaches intéressées.

Elles semblent avoir compris que, l’essentiel quand un parti politique arrive au pouvoir, c’est la qualité des hommes qui l’entourent et le forment. Il faudrait avoir des gens de grande qualité. Si un Président, un Premier Ministre a autour de lui des gens de très haute qualité intellectuelle humaine et professionnelle, ils conseilleront normalement les bonnes personnes car les bons attirent les bons. En revanche, si on se laisse aller à de simples amitiés politiques, on sort totalement de l’objectif d’excellence.

N’est-ce-pas un peu paradoxal de la part de François Hollande de soumettre à d’autres hauts-fonctionnaires la nomination de leurs semblables au Parlement ?

J’irais même plus loin, j’y vois un danger. D’abord parce que les parlementaires ne sont pas forcément en dehors de l’élite française, la plupart fait partie de l’establishment. Mais surtout le fait de présenter les nominations au Parlement ouvre une porte dangereuse à la politisation des candidatures. Quelle que soit l’opposition, ce serait pour elle l’occasion de tirer à vue. Si le gouvernement, supposons, de droite, veut proposer quelqu’un, les gens de gauche s’y opposeront, et vice versa.

Aujourd’hui, ses nominations sont politisées mais à sens unique. Exemple, en 1981 quand les socialistes sont arrivés au pouvoir, ils ont décidé de mettre à la tête de l’administration des personnalités qui leur était proches. Cette logique a toujours été vraie et lutter contre n’est pas une tâche aisée. Selon moi, il n’y a que l’idée d’excellence qui peut permettre de sortir des sentiers battus. Car si vous êtes à sa recherche, vous êtes capable d’éviter le piège du copinage pour aller chercher ailleurs.

 Si un futur chef d’Etat a dans son entourage des affinités ou des amitiés qui sortent du même cursus que lui, car la particularité des élites françaises c’est d’être coulées dans le même moule, comment empêcher que cela prenne le pas sur de réelles qualifications ?

Il est clair que c’est difficile. Mais normalement à la tête de l’Etat, c’est la recherche de l’excellence qui devrait primer et normalement en suivant cette logique on devrait par exemple être capable d’aller chercher en dehors de l’ENA et de Polytechnique tel ou tel responsable.

Dans la configuration actuelle de nomination des hauts-fonctionnaires, peut-on parler réellement d’Etat-Exemplaire ?

Non ce n’est pas exemplaire. Et l’exemplarité telle qu’on l’entend ici se heurte à notre corporatisme. Et je peux donner deux exemples qui montrent bien le poids du corporatisme. J’ai été directeur du CNET, cet organisme était de nature interministérielle, proche du Ministère des PTP. Les statuts du CNET stipulaient très clairement que son directeur devait être un ingénieur général des télécoms. On avait donc spécifié de quelle écurie il devait venir. C’était choquant. Ensuite j’ai été le directeur du laboratoire de recherche du Musée du Louvre à la fin de ma carrière dans les années 90, là aussi il était dit dans certains textes ou rajouté dans les textes ultérieurs que le directeur du laboratoire devait être un conservateur du patrimoine, donc issu d’une certaine mouvance. Dans la culture française le poids des corporatismes est considérable, il empêche par exemple dans certains cas d’aller chercher un étranger de grande qualité avec une vision différente. Ce n’est pas en se mettant de telles contraintes que l’on peut réussir à trouver véritablement les meilleurs.

Dans les tractations du pouvoir, en coulisses on a tendance à promettre pour s’attirer des soutiens. Comment fait-on une fois arrivé au pouvoir pour se dédire et chercher de nouvelles têtes plus qualifiées ?

C’est tout le paradoxe de la démocratie. Car la démocratie implique des débats et pour amener des voix on peut être amené à aller à l’encontre du Bien Commun.

Ne serais-ce pas mieux d’assumer cette tendance, comme d’autres pays et estimer qu’une fois au pouvoir le Président a le droit de s’entourer de personnes qui lui sont proches ?

Le Président de la République, même s’il ne va pas jusqu’à s’entourer d’ennemis, à tout de même intérêt à s’entourer des meilleures personnes à la hauteur des problèmes à résoudre. Quelqu’un qui sort du cadre qu’il traite peut aussi apporter une vision nouvelle. Je prends position contre les corps qui pèsent sur les élites presque depuis la Royauté

Dans le cadre du concours de la Magistrature par exemple, que des jeunes passent un concours entre 19 et 23 ans, où ils sont capables de recracher les généralités sur l’Histoire ou la société et parce qu’ils l’ont fait plus ou moins bien, ils sont nommés magistrats à vie. Or on ne sait pas s’ils ont de bonnes capacités sur d’autres plans : s’ils sont courageux, capable de défendre leurs idées, s’ils ont une vision personnelle pertinente ou si tout simplement s ils pensent comme tout le monde.

Dans votre vision, si on veut réellement entrer dans la logique de François Hollande pour l’Etat-Exemplaire, il faudrait dynamiter les corps et aller chercher ailleurs d’autres pensées ?

Les dynamiter non, mais en tout cas ne pas leur accorder de privilèges. Chez Nicolas Sarkozy on retrouvait cette idée de dépasser les corps et il les a finalement un peu malmené ou en tout cas bougé. C’est ainsi que l’on a fusionné le corps des télécoms et celui des mines, ou encore le corps des Ponds et celui du Génie Rural. Cette démarche n’est pas forcément mauvaise, car elle permet de briser les monopoles.

Mais le problème de fond est la définition des fonctions régaliennes qui doivent rester dans la prérogative de l’Etat-Souverain. Et c’est cette redéfinition qui manque actuellement à la France. Car une fois que c’est clair, on s’aperçoit que le président d’une très grande école comme l’Ecole Normale Supérieure ou Polytechnique est un personnage important pour la nation donc c’est un poste qu’il ne faut pas laisser au hasard des copinages.

Dans le système actuel de nomination des haut-fonctionnaires français, peut-on réellement arriver à imposer des personnages extérieurs aux moules des grandes institutions ?

Cela demande en effet un grand courage politique de la part de nos dirigeants et je ne crois pas que ce soit le cas. Seul un De Gaulle aurait pu imposer de genre de chose. Mais la classe politique française actuelle n’en est peut-être pas capable soit parce qu’elle est idéologiquement orientée soit parce qu’elle est trop proche de la pensée unique et du système établi. L’excellence est-elle vraiment la préoccupation première des hommes politiques actuels ?

Cependant, les concours à la française sont fondé sur l’égalité des candidats, ce qui est l’essence démocratique car tout le monde doit être égal devant la loi.

Propos recueillis par Priscilla Romain.    

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