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Et si la vraie propreté n’avait pas grand chose à voir avec les conclusions du sondage choc sur les habitudes des Français... ?
©TIZIANA FABI / AFP

Pas si simple

Et si la vraie propreté n’avait pas grand chose à voir avec les conclusions du sondage choc sur les habitudes des Français... ?

L'IFOP a publié un sondage montrant que seuls trois hommes français sur quatre changent de sous-vêtements tous les jours. Mais l'hygiène et la propreté sont des notions différentes... et complexes.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico : L'IFOP a publié un sondage ce 26 février, en partenariat avec Diogène France, sur la propreté des Français. L'information qui a été la plus relayée, à la suite du sondage, était que seuls trois hommes français sur quatre changeaient de sous-vêtements tous les jours. Un tel sondage ne détourne-t-il pas des vraies questions ?

Stéphane Gayet : La fréquence avec laquelle chaque personne change de sous-vêtements est une affaire personnelle, qui peut avoir un retentissement social. Il n’existe aucune règle à ce sujet. Cela n’a rien à voir avec l’hygiène, mais encore faut-il savoir ce que signifie le mot « hygiène ». Une très grande majorité de personnes confond l’hygiène et la propreté, ce qui est déplorable.

L’hygiène n’a rien à voir avec la propreté

L'hygiène n'est ni le nettoyage, ni son résultat qui est la propreté. Cette confusion fréquente reflète une méconnaissance profonde du concept d'hygiène et elle entraîne des erreurs dans les activités. L'hygiène n'est pas non plus la désinfection. Pourquoi tant de méprises sur l’hygiène ?

Le nettoyage est l'opération qui consiste à enlever les salissures. La propreté est une notion macroscopique et sensorielle. Elle se voit, se touche, se sent. L'expression de « propreté microbiologique » est une aberration fautive. Assimiler de façon simpliste l'hygiène à la propreté revient à admettre que tout un chacun serait compétent en hygiène, en d'autres termes que l'hygiène ne s'apprendrait pas, ce qui serait la négation du savoir et même du métier d'hygiéniste.

La désinfection est une opération au résultat temporaire et dont l’action consiste à neutraliser une partie importante des microorganismes présents à un endroit donné.

Que signifie réellement la notion d’hygiène ?

L'hygiène est un ensemble de savoirs et de pratiques. Son domaine est celui de la prévention. Dans la mythologie gréco-romaine, Hygie est la déesse de la santé. Quant à Esculape pour les Romains et Asclépios pour les Grecs, il est son père, le dieu de la médecine. La médecine (curative) consiste à soigner des personnes atteintes de maladie et elle ne concerne pas beaucoup les sujets bien portants qui relèvent essentiellement de la prévention (médecine préventive).

La santé est selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS) « Un état de complet bien-être sur tous les plans ». Pour rester en bonne santé, il convient d'adopter un comportement préventif. C’est ainsi qu’Hygie est bien la déesse de la prévention sanitaire, car celle-ci permet de conserver une bonne santé, ou du moins, elle y contribue.

L’hygiène est en réalité une branche de la médecine

L'hygiène est une branche de la médecine (médecine préventive) dont l’objet est la prévention des maladies. Son but est de préserver et de favoriser la santé. Quand on emploie le terme hygiène seul, c'est pour évoquer la prévention des infections. Dans ce cas, hygiène est employé à la place de l'expression « hygiène microbienne », qui est essentiellement la prévention de la contamination avec un agent infectieux. Car contaminer est l'action consistant à transmettre des microorganismes. Plus précisément, il s'agit de la biocontamination, donc de la contamination avec des bio-contaminants qui sont les agents infectieux ou microbiens. Elle diffère de la radio-contamination, contamination avec un produit émettant des radiations ionisantes (produit radioactif).

Par ailleurs, il y a l'hygiène mentale, l'hygiène du sommeil, l'hygiène physique, l'hygiène sociale (ou encore relationnelle), l'hygiène alimentaire, l'hygiène buccodentaire, etc. Mais l'expression « hygiène corporelle » est fautive si elle est employée à la place de propreté corporelle. L'expression « hygiène des locaux » est aussi condamnable, pour la même raison.

Le mot hygiène est un peu devenu un fourre-tout lexical employé à contre-sens

Le fait de se laver la tête, le dos et le ventre n'évite aucune maladie – sauf dans des cas particuliers – ; ce n'est donc pas de l'hygiène, mais une toilette corporelle.

Une personne qui dégage une odeur pénible (macération) n’est pas une personne qui manque d'hygiène ; mais c'est une personne qui ne se lave pas assez et ne change pas assez souvent de sous-vêtements et vêtements. La dépilation, qui plus est l'épilation, pubienne est aujourd'hui fort pratiquée : elle n'évite aucune maladie -sauf les poux de pubis, mais ils sont devenus assez rares– et l’on ne peut pas la considérer comme une mesure d'hygiène : c’est une mode voire une obsession. On sait même qu’elle peut être préjudiciable, car le corps humain n’a rien d’inutile : les poils et les follicules pilosébacés ont une fonction, celle de protéger la peau ; les poils pubiens permettent le frottement sans irritation.

De la même façon, le fait de nettoyer un local n'évite en général aucune infection ; ce n'est donc pas de l'hygiène, mais un nettoyage des locaux. On comprend que l’expression « hygiène des locaux », commode et largement utilisée, est une autre expression fautive.

En revanche, se brosser les dents après chaque repas, ne pas manger entre deux repas et éviter les sucreries sont les piliers de l'hygiène bucco-dentaire ; par ailleurs, faire de l'exercice plusieurs fois par semaine fait partie de l'hygiène physique ; éviter de boire de l'alcool et de prendre des produits excitants le soir font partie de l'hygiène du sommeil, etc.

L’hygiène est donc différente d’un ensemble de rites et coutumes. Elle demande des connaissances et de la réflexion.

Alors, pourquoi se focaliser sur la fréquence de changement des sous-vêtements ?

C’est une affaire personnelle qui peut avoir un retentissement social. La région pubienne et les organes génitaux externes sont riches en glandes pilo-sébacées. Elles secrètent du sébum qui protège la peau mais peut être à l’origine d’odeur forte quand il est abondant et ancien. Les organes génitaux externes produisent également des sécrétions purement génitales. La région anale et périanale (anus et son pourtour, sillon inter-fessier) est elle aussi riche en glandes pilo-sébacées. Le slip est naturellement voué à s’imprégner de ces sécrétions et de ces odeurs, et sans parler des éventuelles traces de matières fécales et d’urine. Concernant le soutien-gorge et le tee-shirt, c’est comparable mais beaucoup moins important (glandes pilosébacées et glandes sudoripares).

Chacun change ses sous-vêtements à la fréquence qui lui sied ainsi qu’à son entourage. Mais sur le plan véritablement de l’hygiène, il vaut mieux un sous-vêtement un peu sale qu’un sous-vêtement ultra propre qui sort de la machine à laver et qui est imprégné de produits lessiviels irritants pour la peau : la propreté peut être le contraire de l’hygiène.

Donc, pour répondre à la question posée, cette fréquence de changement des sous-vêtements n’est pas quelque chose de très important en effet. Il faudrait que l’on parle du coût financier et écologique des lessives en machine à laver.

S'il faut différencier l'hygiène et la propreté, que doit-on alors penser des Français ?

La réputation des Français

Les Français, les Français… Ils ont beaucoup de réputations dans le monde. Grincheux, arrogants, donneurs de leçons, etc. On dit parfois que le Français est un Italien de mauvaise humeur.

Sur le plan de la propreté également, ils se sont taillé une réputation qui n’est pas très reluisante. Assez régulièrement, on peut lire des résultats d’enquêtes comparatives : les Français consommeraient nettement moins de savon, de shampooing, de dentifrice et de brosses à dents que d’autres peuples européens.

Hélas, dans l’enquête citée en référence et publiée sur le site ifop.com, on confond encore lamentablement l’hygiène et la propreté, ce qui est préjudiciable. Il n’existe ni norme, ni règle en matière de toilette corporelle et de nettoyage du linge de corps. Ce ne sont que des habitudes sociétales. Il faut bien avoir à l’esprit que l’Homme est avant tout un être social. S’il vit en famille, l’être humain doit s’adapter aux autres ; c’est la même chose pour la vie professionnelle. Celui qui est de toute évidence assez sale, négligé et malodorant ne souffre de rien -pas d’un manque d’hygiène-, mais il a tendance à être rejeté par son entourage ou au moins rappelé à l’ordre. Les garçons adolescents connaissent souvent une période de négligence corporelle, qui est vite corrigée dès la première relation amoureuse sous la pression de la femme aimée.

Sur le plan de l’hygiène, le brossage des dents est essentiel -de même que le fait de ne pas manger entre les repas-, les soins des ongles et des cheveux permettent d’éviter certaines maladies ; au contraire, le rasage pubien peut être néfaste.

Les règles d’hygiène vraiment efficaces

Ce qui compte vraiment sur le plan de l’hygiène, c’est le fait d’avoir des ongles courts et de se laver les mains avant de les porter à sa bouche ou de toucher quelque chose qui va être porté à sa bouche, comme avant de toucher de la nourriture.

Se laver les mains après être allé aux toilettes est également une règle d’hygiène, car la quantité industrielle de bactéries fécales récoltées sur les mains après défécation est une menace microbienne pour les autres et aussi un peu pour soi.

Il n’y a pas de fréquence à respecter pour le lavage des mains, il n’y a que des circonstances à bien connaître. Il est plus avisé de parler des mains que de parler des slips qui ne concernent pratiquement pas l’hygiène.

En période d'épidémie de coronavirus les résultats de cette étude sont-ils inquiétants ?

Ces résultats montrent que la propreté des Français n’est pas celle qui est considérée comme la règle pour l’Homme qui est considéré comme civilisé. Encore une fois, ne confondons pas l’hygiène et la propreté !

En ce qui concerne la prévention de la contamination virale, tout tourne autour des mains (et des ongles) et du visage.

La première chose à faire pour adopter une bonne hygiène -une bonne prévention-, c’est d’évacuer l’obsession de propreté qui habite beaucoup de personnes et de cesser de vouloir tout désinfecter.

Les bonnes pratiques d’hygiène pour se protéger des virus respiratoires

Concernant les virus respiratoires, tout se passe lors des relations interhumaines. Si une personne tousse, il faut aussitôt prendre ses distances (au moins un mètre cinquante) ou tourner la tête. Les masques courants sont des masques qui sont dits « antiprojections » et protègent surtout l’entourage du sujet porteur de masque, et plus que le sujet porteur de masque lui-même. Il faut prendre conscience que l’on peut avoir reçu des particules chargées de virus sur les joues et le front ; or, ces zones cutanées sont fréquemment touchées par les mains qui pourront dès lors récolter des virus, pour les introduire ensuite dans la bouche ou toucher le nez ou les yeux (une porte d’entrée pour un virus respiratoire est une muqueuse du visage ou la muqueuse bucco-pharyngée).

Les poignées de main, les contacts avec les rampes, mains courantes, interrupteurs, télécommandes, poignées de porte et de fenêtre, etc. sont des situations à haut risque de contamination virale : les mains vont tôt ou tard aller vers le visage…

S’il l’on pense que l’on a pu être contaminé au niveau de sa muqueuse bucco-pharyngée, on peut encore agir en effectuant un gargarisme avec un antiseptique destiné à la sphère ORL (mais il faut le faire dans la demi-heure qui suit).

Mais la règle d’or concerne surtout les mains : les laver, non pas à longueur de journée ce qui est insensé, mais avant de les porter à sa bouche, à son nez ou à ses yeux et avant de toucher quelque chose qui va aller dans la bouche. En somme, une bonne hygiène est le contraire des rites de propreté : elle est une attitude réflexive qui s’appuie sur des connaissances le plus possible scientifiques.

Retrouvez l'intégralité de l'étude de l'Ifop pour Diogène France grâce à ce lien : ICI

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