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Et les trotskystes échouèrent à prendre FO... Mais comment expliquer que la France du 21e siècle se débatte encore avec les fantômes d’idéologies jamais renouvelées ?
©JACQUES DEMARTHON / AFP

Désert des idées

Et les trotskystes échouèrent à prendre FO... Mais comment expliquer que la France du 21e siècle se débatte encore avec les fantômes d’idéologies jamais renouvelées ?

Communisme, socialisme, sociale démocratie, néolibéralisme... rien de nouveau n'a surgit en matière de grandes idées politiques depuis au moins quarante ans.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : Ce 22 novembre, Yves Veyrier a été élu secrétaire général de Force ouvrière sur fonds de tensions entre deux ailes du syndicat, réformistes et trotskistes. Comment expliquer cette persistance, en référence au trotskisme, des idéologies du XXe siècle, dans des organisations syndicales, mais également au sein des partis ?

Edouard Husson : Le trotskisme attend encore son historien. Alors que Trotski a largement participé à la catastrophe de l’installation du communisme en Russie et dans l’ancien empire des tsars, son expulsion lui a permis d’élaborer un mythe qui est l’une des plus grandes impostures intellectuelles du XXè siècle, celle de la dérive bureaucratique de la révolution bolchevique du fait de Staline. En fait, Lénine, Trotski et Staline partageaient les fondamentaux de la révolution communiste et de la terreur qui l’accompagne. Trotski n’a pas été moins brutal que ses comparses. Et le fait qu’il ait fini assassiné par un tueur de Staline ne l’exonère en rien des crimes de masse auxquels il a participé. Et pourtant, le trotskisme a attiré, génération après génération, des militants de gauche persuadés qu’ils ressourçaient le marxisme et qu’ils défendaient un idéal qui n’avait jamais été appliqué nulle part. Quand le stalinisme décline, après la mort du “petit père des peuples”, le trotskisme se renforce et devient l’une des matrices de la “nouvelle gauche”. Le mythe de la révolution trahie, le sort tragique du fondateur n’auraient pas suffi à fasciner les générations d’après-guerre: il faut y ajouter le mythe de la “révolution permanente”, l’internationalisme et le goût du secret propre au trotskisme. Regardez comme beaucoup de trotskistes américains sont devenus “néo-conservateurs”. Il s’agit donc d’un mouvement protéiforme. En France, il a surtout servi à structurer la gauche non stalinienne. 

En quoi cette constance de ces idéologies démontre-t-elle l'incapacité de ces organisations de proposer une idéologie nouvelle, du XXI siècle, en adéquation avec une analyse du monde actuel ?

Ce n’est pas seulement le trotskisme. C’est le marxisme en général qui aura montré une surprenante capacité de résistance aux aléas de l’histoire. Une grande partie des analyses de Marx est infirmée dès la génération qui suit sa mort. Le capitalisme n’a pas succombé à ses propres contradictions; il a au contraire été capable de mutations décisives pour s’adapter aux transformations du monde depuis les années 1860. Au contraire, le marxisme a échoué partout où il a été mis en oeuvre. Mais il a constamment été prétendu qu’il n’avait pas été appliqué correctement (le trotskisme n’est qu’une variante de cette affirmation). Comme le capitalisme est une réalité difficile à comprendre et qui évolue à chaque génération, le marxisme a toujours eu cet avantage d’être une sources de grandes simplifications explicatives. Marx avait placé la notion de crise du capitalisme au coeur de son analyse et le capitalisme n’a pas manqué de crises depuis le milieu du XIXè siècle! On peut toujours penser que la prochaine est la crise finale. Ajoutons que le triomphe apparemment absolu du capitalisme, dans les années 1990, les discours néolibéraux sur l’inéluctabilité de la mondialisation dans ses modalités existantes, tout cela a renforcé la fascination pour un discours radical, englobant et qui engendre un fort sentiment d’appartenance. Mais la résurgence du marxisme a aussi contribué à accélérer le déclin du syndicalisme traditionnel. Au-delà d’un cercle de militants protégés, Marx n’aide à penser ni la crise monétaire qui est le vrai sous-jacent de la crise de 2007, ni la révolution de l’information. 

Cependant, ces idéologies nouvelles, adaptées au monde du XXIe siècle, existent-elles en tant que système global de pensée ? Quelles en sont les pistes existantes aujourd'hui ?

Non, la gauche est profondément divisée du point de vue des idées. Après la grande phase “socialiste” des années 1920-1970, largement portée par la croissance du rôle de l’Etat dans l’économie suite aux deux guerres mondiales, nous avons assisté au grand retour de l’individualisme et du libéralisme. La gauche s’est divisée entre libéraux et antilibéraux. Le trotskisme a eu cet avantage d’être très adaptable au mondialisme et à l’individualisme. Mais la gauche antilibérale a été largement sur la défensive. La gauche libérale s’est emparée de la plupart des leviers d’influence, avec ses revendications sur les moeurs. L’idéologie du genre a la même puissance de diffusion et de fascination que le marxisme en son temps mais elle est encore moins efficace pour appréhender les conditions socio-économiques. Quant à l’autre grande vague révolutionnaire de notre époque, portée par le monde musulman, celle de l’islamisme, elle désarçonne les marxistes traditionnels qui y repèrent un cousinage révolutionnaire en même temps qu’une résurgence religieuse, qui est contraire aux pronostics de Marx sur le triomphe inéluctable de l’athéisme. Ajoutons enfin l’hyperabondance de l’information, conséquence de l’augmentation exponentielle des capacités de stockage, qui ringardise l’idée d’une “avant-garde du prolétariat”. Regardez comme tous les syndicalistes sont mal à l’aise face au mouvement porté par des réseaux sociaux des “Gilets jaunes” et ont tendance, dans la pire tradition marxiste, à vouloir leur coller une étiquette politique d’extrême-droite.  On assiste donc à la difficile survie de bastions post-marxistes à côté de la diffusion de l’idéologie du genre et de la diffusion du salafisme, ce frère ennemi qui fascine la gauche libérale. Le centrisme macronien n’aurait pas pu drainer à ce point les votes de la gauche sans cet éclatement idéologique. L’ancien trotskiste Mélenchon fait lui-même l’expérience, ces jours-ci, de la fragilité de la gauche post-marxiste. 

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