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Paris en mars dernier.
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Arguments viciés

Entre fantasmes et réalité sur le nombre de morts occasionnées : ce que l’on sait vraiment des effets de la pollution de l’air

Si la communauté scientifique s'est largement intéressée aux effets de la pollution atmosphérique sur la santé, les lieux communs en la matière subsistent. Elle provoquerait des maladies de peau, aurait un impact sur la qualité des spermatozoïdes ou encore le développement d'allergies... Voici quelques réponses pour démêler le vrai du faux.

Jean-François Narbonne

Jean-François Narbonne

Jean-François Narbonne est l'un des experts de l'ANSES, l'Agence nationale de sécurité sanitaire, professeur de Toxicologie, expert pour l’affaire du Chlordécone.

Il est par ailleurs professeur à l'Université de Bordeaux 1 et docteur en nutrition.

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Pierre  Roubertoux

Pierre Roubertoux

Pierre Roubertoux est professeur de génétique et de neurosciences à Marseille. Il a créé et dirigé le laboratoire "Génétique, neurogénétique, comportement" du CNRS et a travaillé au laboratoire "Génomique fonctionnelle, comportements et pathologies" du CNRS, à Marseille. Il mène aujourd'hui ses recherches au sein du laboratoire de génétique médicale de l'Inserm.  Ses travaux sur la découverte de gènes liés à des comportements lui ont valu le prix Theodosius Dobzhansky, aux États-Unis.

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Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico : Que nous enseigne la littérature scientifique sur les risques réels de la pollution atmosphérique en France ? Sur lesquels de ces risques sommes-nous certains de l'effet réel de la pollution atmosphérique ?

Stéphane Gayet : Le phénomène appelé communément pollution atmosphérique est la présence, au sein de l'air, d'un mélange de gaz nocifs et de particules délétères qui sont essentiellement émis par les véhicules, les industries et le chauffage domestique, ou bien qui résultent de réactions chimiques comme par exemple l'ozone, un gaz (O3). Il faut leur ajouter les pesticides, dioxines. Les gaz polluants sont nombreux, parmi lesquels les oxydes de carbone (CO2, CO), les oxydes d'azote (dont NO2) et les oxydes de soufre (dont SO2). On désigne par le terme particules un ensemble d'éléments microscopiques, ayant un diamètre de l'ordre du micromètre (micron, millième de millimètre), solides ou liquides, et qui restent en suspension dans l’air. Elles sont désignées en anglais par l'expression particulate matter (PM, matières particulaires). On distingue trois tailles de PM : les PM1, particules ultrafines dont le diamètre moyen est inférieur ou égal au micron ; les PM2,5, appelées particules fines, dont le diamètre moyen est inférieur ou égal à 2,5 microns (elles sont essentiellement produites par les phénomènes de combustion) ; les PM10, dont le diamètre moyen est inférieur ou égal à 10 microns. La durée de persistance dans l'air de ces particules varie de quelques jours, pour les PM10 et les PM2,5, à quelques semaines pour les PM1. Puis elles retombent au sol, en particulier du fait des précipitations. Les plus légères d’entre elles peuvent être transportées à des milliers de kilomètres. Cette pollution de l’air a des effets néfastes sur la santé humaine, cela même à des concentrations assez faibles. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) affirme que la pollution de l’air constitue un risque environnemental de premier plan pour la santé et estime qu'elle est en cause dans deux millions de décès prématurés par an dans le Monde. On dispose aujourd'hui de suffisamment de travaux scientifiques pour affirmer cela. Voici quelques études sérieuses qui montrent une corrélation entre la pollution et des maladies.

Effet réel sur le développement des cancers
L'étude française PAARC publiée en 2005 a montré que l'exposition au dioxyde d'azote (NO2) augmentait la mortalité par cancer bronchique. Laden et collaborateurs ont montré, à travers une étude publiée en 2006 dans la revue américaine de soins intensifs pulmonaires, que l'exposition aux fines particules aériennes entrainait une incidence accrue du cancer du poumon.

Effet réel sur le développement d'allergies
En 2002 ont été publiés dans la revue The Lancet les résultats d'une étude menée en Californie sur le rôle de l'ozone (O3) dans l'apparition de l'asthme : le risque d'asthme est très nettement accru chez les sportifs ayant une forte exposition à ce gaz polluant.
Une autre étude publiée en 2003 dans la revue JAMA a établi que l'exposition à l'ozone (O3) avait un effet aggravant sur la maladie asthmatique d'enfants âgés de moins de 12 ans.

Effet réel sur le développement de maladies cardiaques et pulmonaires
Une étude américaine publiée en 2002 dans la revue JAMA a montré une augmentation de la mortalité par affection cardio-pulmonaire en lien avec une exposition aux particules fines de l’air. L'étude française PAARC citée plus haut a également montré que la mortalité par affection cardio-pulmonaire était plus élevée en cas d'exposition prolongée au dioxyde d'azote (NO2). En 2009 est parue, dans une revue américaine sur l'environnement et la santé, une importante étude montrant la survenue d'anomalies électrocardiographiques caractéristiques de souffrance cardiaque chez des femmes exposées à des particules fines (PM2,5). Les études européennes multicentriques à grande échelle, APHEKOM et APHEIS, ont dans le même ordre d'idées, réussi à montrer qu'une baisse de l'exposition des populations aux particules fines (PM2,5) était associée à une réduction de la mortalité par maladie cardiovasculaire. Dans son étude publiée en 2010 dans la revue Circulation, Brook et ses collaborateurs ont montré qu'une longue exposition aux particules fines s'accompagnait d'une accélération de la formation de l'athérome vasculaire. Plus récemment, une étude canadienne publiée en 2012 a établi que l'exposition aux particules fines de l’air entraînait une élévation de la mortalité par maladie cardiaque coronarienne.

Effet sur les organes reproducteurs
Dans une étude publiée en 2007 dans la revue américaine sur l'environnement et la santé déjà citée plus haut, un lien est montré entre l'exposition de femmes enceintes aux pesticides et l'autisme de leur enfant à naître. L'étude EXPPERT (exposition aux pesticides perturbateurs endocriniens) a trouvé, dans les cheveux de 2/3 des enfants étudiés, des résidus de pesticides perturbateurs endocriniens (PE). Récemment, une publication dans The Lancet en 2013 fait état d'une vaste étude dans le cadre du programme Escape, mené dans 12 pays européens, qui a montré que l'exposition aux PM2,5 (particules fines) pendant la grossesse favorisait un petit poids de naissance (inférieur à 2,5 kg), et qu'à l'inverse, la suppression de cette exposition s'associait à des poids de naissance dans les limites de la normale.

Effet éventuel dans d'autres domaines
Toutes ces études concernent surtout l'appareil respiratoire (bronches, poumons) et l'appareil cardiovasculaire (cœur et vaisseaux). Elles attestent de l'existence d'un risque accru de maladie touchant ces organes lors de pollution atmosphérique, essentiellement particulaire. En revanche, la nocivité de cette pollution est souvent évoquée pour d'autres systèmes ou appareils, comme le système immunitaire, l'appareil tégumentaire (la peau) ou encore les yeux. On ne trouve pas d'étude assez puissante montrant un effet délétère de la pollution de l'air sur ces organes. Et qu'en est-il de son effet sur l'énergie vitale, l'humeur ? Nous n'avons pas d'élément objectif. Il faut quand même préciser que l'impact de la pollution aérienne sur toutes les maladies citées est certain, mais l'augmentation du risque qui en résulte reste souvent relativement modérée. Enfin, il faut insister sur le fait que ces études à grande échelle et de longue durée sont très difficiles.

Effets mutagènes
Pierre Roubertoux : Après une rapide recherche, je dois dire qu'il n'existe à priori aucune étude qui aurait pu être menée sur ce sujet, et qui infirmerait ou confirmerait l'idée que les particules que l'on trouve dans l'air pollué puisse avoir des effets mutagènes. 

Tous les types de populations sont-ils exposés au même risque ? 

Stéphane Gayet : Cette pollution atmosphérique atteint toutes les personnes exposées et nuit à leur santé, même à faible concentration. Mais seule une partie de la population en souffre de façon manifeste, du moins pour des valeurs de pollution comme celles rencontrées en France. Quand elle atteint un niveau très élevé comme c'est le cas dans certaines villes étrangères très polluées situées sur d'autres continents, toutes les catégories de population en souffrent, parfois considérablement.

Les catégories de personnes les plus atteintes par la pollution de l'air sont les femmes et plus particulièrement les femmes enceintes, les enfants, les personnes souffrant d'une maladie cardiaque ou pulmonaire chronique, les asthmatiques, les personnes atteintes d'un cancer, les immunodéprimés et les personnes âgées. D'une façon plus générale, tout individu affaibli par une maladie chronique telle qu'un diabète, une insuffisance rénale, une maladie du foie, sera plus vulnérable face à une pollution atmosphérique élevée et persistante.
En cas de pollution atmosphérique avec des valeurs fort élevées, il est vital de protéger toutes ces catégories de personnes fragiles. On constate en effet une augmentation significative du nombre d'hospitalisations pour affection cardiaque ou pulmonaire lors d'un pic de pollution.

Selon une étude de l'OMS, les cas de mortalité précipitées par la pollution atmosphérique sont principalement concentrés en Chine et en Inde. Que peuvent alors rationnellement craindre les Français au vu de la répartition et de la composition de la pollution en France ? 

Stéphane Gayet : Il faut bien comprendre que la Chine et l'Inde sont deux très vastes pays qui ont connu une croissance très rapide. Ce développement économique accéléré ne s'est pas accompagné d'une prise de conscience et d'une maîtrise suffisantes des sources de pollution qui se sont multipliées. Leur industrialisation rapide, l'essor considérable des entreprises et des moyens de transport polluants, ont eu pour conséquence notamment une pollution très élevée de l'air, de l'eau et du sol. A l'origine de cela, une énorme consommation d'énergies fossiles et un non investissement dans les moyens de contrôle de la pollution. Tout cela dans un contexte de démographie galopante. Il faut encore y ajouter le fréquent mépris des élites pour le peuple laborieux ou indigent, souvent le premier à pâtir de la pollution environnementale. Certes, la prise de conscience a commencé, mais elle est tardive, le mal est déjà très avancé. Il faudra des années et des années pour combattre cette énorme pollution. Qu'en penser depuis la France ? Ces pays sont bien loin de nous et nous nous sentons à l'abri de leur pollution, bien que les particules les plus fines puissent parcourir des milliers de kilomètres, comme nous l'avons vu.
Sur le territoire hexagonal, la qualité de l'air est assez hétérogène. Elle dépend de la position géographique, du relief et bien sûr de la densité de population et de l'urbanisation. D'une façon schématique, on peut relever que certaines régions affichent souvent des niveaux de pollution atmosphérique élevés : c'est le cas du Nord-Pas de Calais, de la Picardie, de la Haute Normandie, de la Lorraine et de la région Rhône-Alpes. Au contraire, les régions qui apparaissent comme celles bénéficiant de la meilleure qualité d'air sont la Bretagne, le Limousin, la région Midi-Pyrénées et le Languedoc-Roussillon. Attention, cet aperçu est schématique et, au sein d'une même région, il est fréquent d'observer des disparités significatives entre deux départements.

Les populations ne sont pas les seules à être en contact avec la pollution. Quels sont les risques rationnels liés à la consommation de produits ayant été en contact avec la pollution ? Les consommer est-il forcément nocif pour la santé ? 

​Jean-François Narbonne : Les produits de la mer proviennent essentiellement des zones côtières qui sont plus contaminées par les rejets côtiers et surtout par les rivières qui drainent la pollution à l’intérieur des terres. Les autres sources de pollution sont les volcans (en particulier le mercure) et les relargages géologiques (hydrocarbures). Les retombées atmosphériques se font essentiellement par les eaux de pluie et par la neige de même que par précipitation dans les zones polaires. Cependant les produits de la mer ne sont affectés que par une pollution long terme qui contamine les sédiments et donc la chaîne alimentaire marine (cf rapports ANSES PCB mercure, pêcheurs, Calipso, bénéfices/risques).

Sur les productions terrestres la pollution atmosphérique peut avoir une influence sur la contamination des produits de la terre. Le principal effet est à proximité des installations polluantes qui en occident sont de moins en moins nombreuses et de mieux en mieux contrôlées et filtrées. Il n’en est pas de même dans les pays émergents (d’où les problèmes fréquents de conformité avec les produits d’importation low cost). Les retombées atmosphériques dépendent aussi de la taille des particules les plus lourdes retombant à proximité les plus légères restant en suspension et pouvant être transportées très loin du lieu d'émission. Il y a les retombées sur les feuilles qui entraînent une contamination court terme et les retombées qui contaminent le sol induisant une pollution à plus long terme, à condition que le transfert racinaire soit possible (pour les métaux par exemple).Ici aussi la diminution drastique des émissions de polluants ar l’industrie et la circulation routière rend cette source atmosphérique mineure dans nos pays.

Plusieurs auditions publiques sur le coût économique et financier de la pollution de l'air sont prévue dans les semaines à venir. Comment expliquer que malgré la richesse de la littérature scientifique sur les effets de la pollution atmosphérique sur la Santé, le sujet demeure une source à la fois de fantasmes irrationnels, mais aussi d'une certaine indifférence de la part de la société ?

Stéphane Gayet : La pollution atmosphérique est l'une des pollutions les moins perceptibles. Les gaz polluants sont invisibles et n'ont pas toujours d'odeur. Contrairement à la pollution des fleuves et des rivières, des espaces verts ou des forêts, celle de l'air ne nous frappe pas, car elle est sournoise, discrète, peu accessible à nos sens. De plus, l'inspiration est un phénomène en général inconscient et passif : nous n'avons pas conscience de respirer, c'est un processus automatique, involontaire. Il en est tout autrement de l'eau que nous voyons, gouttons et avalons consciemment et de façon volontaire. C'est sans doute l'une des grandes raisons qui font que la pollution de l'air n'est pas aussi préoccupante pour le commun des mortels que les autres pollutions, du moins quand elle reste dans des niveaux acceptables comme c'est le cas en France. Pour que cette pollution atmosphérique devienne une réelle préoccupation de la part de la population, il faut qu'elle soit très élevée. C'est alors que l'on voit des personnes porter un masque dans les rues des villes.
Mais il n'est pas donné à tout le monde d'avoir une conscience élevée des risques liés à cette pollution : beaucoup de personnes pensent naïvement que l'atmosphère est infinie et qu'il y aura toujours assez de volume d'air pour absorber et éloigner les polluants que l'on préfère ignorer.
On peut dire que, seules, les personnes souffrant d'une affection pulmonaire ou cardiaque, celles qui sont affaiblies avec notamment une gêne respiratoire fréquente, donc celles qui pâtissent des pics de pollution, seules ces personnes ont vraiment conscience de ce mal qui gagne peu à peu notre planète. Pour les autres, c'est-à-dire la majorité, il n'y a que les informations, leurs lectures, les campagnes de sensibilisation, qui peuvent contribuer à leur faire prendre conscience de ce problème de santé publique dont l'Organisation mondiale de la santé dit qu'il est devenu majeur. Si nous nous rendons à Pékin, New Delhi ou Mexico, nous découvrirons une toute autre réalité, très préoccupante, concernant le niveau de pollution atmosphérique de très grandes villes. En espérant que l'on parvienne à préserver la France de cette situation à peine vivable…

Jean-François Narbonne : Il faut voir que les coûts engendrés par la pollution sont issus de calculs théoriques par des modèles et qui n’ont qu’une faible réalité en termes de santé publique réelle. Toutefois ils sont intéressants pour prévoir les gains en santé publique possibles en fonction des investissements d’équipements de lutte contre la pollution. Avant il fallait attendre 20 ans pour voir les effets d’une réduction de source, aujourd’hui des modèles peuvent estimer théoriquement ces gains. Ce sont donc des outils politiques et de gestion précieux. Comme viennet de le montrer des études récentes on paye aujourd’hui les pollutions des années 60 et uen certaine indifférence à l’époque ou le productivisme guidait la société. Les formidables effeorts de réduction des pollution entrepris à partir des années 70-80 commence aujourd’hui à porter ses fruits (Cohn et al In Utero DDT and Breast Cancer J Clin Endocrinol Metab 10.1210/jc.2015-1841)

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