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Emmanuel Macron lors de l'élection du président de l'Association des Maires de France, Paris, 18 novembre 2021
Emmanuel Macron lors de l'élection du président de l'Association des Maires de France, Paris, 18 novembre 2021
©Thibault Camus / POOL / AFP

Jupiter

Emmanuel Macron : forteresse imprenable ou colosse aux pieds d’argile ?

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Joseph-Macé Scaron

Joseph Macé-Scaron

Joseph Macé-Scaron est consultant et écrivain. Ancien directeur de la rédaction du Figaro magazine et de Marianne, il est, notamment, l'auteur de La surprise du chef (2021) et Eloge du libéralisme (2020), aux éditions de L'Observatoire. 

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Le PrésiTrack d'OpinionWay pour « Les Echos » souligne un fort arrêt d’Eric Zemmour et une remontée de Marine Le Pen à 19 et 21 %. Emmanuel Macron, lui est donné à 24 – 25 %, un chiffre relativement stable. Pour 2022, tous les sondages le placent en tête et réélu sans réelle difficulté. Le président de la République est-il une forteresse imprenable ? Est-ce qu'il faut voir dans cette stabilité une véritable adhésion d'une partie de la population à son bilan ? 

Christophe Bouillaud: Pour l’instant, en ce milieu d’automne 2021, cela semble être le cas. Ce n’est pas tant dû à Emmanuel Macron lui-même et à l’action de sa majorité depuis 2017 qu’à l’incapacité des grands et petits partis d’opposition à faire vraiment émerger un concurrent crédible pour emporter l’adhésion ou simplement la non-opposition de l’électeur-médian. Par candidat crédible, j’entends donc un candidat qui puisse accéder au second tour sur une position assez proche du centre de l’échiquier politique pour que le ralliement des électeurs n’ayant pas voté pour lui au premier tour soit possible afin de se débarrasser d’Emmanuel Macron. Les deux grands partis d’où devrait logiquement émerger une telle candidature sont  le PS et les Républicains. 

Or, d’une part, le PS, dans une procédure pour le moins cavalière, a choisi Anne Hidalgo, actuelle maire de Paris, comme candidate. A en croire les sondages, ces premières semaines de campagne n’ont pas été très encourageantes pour elle. Ce n’est pas très étonnant. Le fait d’être maire de Paris, donc lié à une expérience de vie particulière dans l’espace géographique français, est sans doute un handicap dont la direction du PS a sous-estimé l’impact sur l’électorat en général. Une ville où la voiture particulière est en voie de disparition n’est pas exactement le modèle sur lequel vit le gros des classes moyennes et populaires de ce pays. A cela s’ajoute bien sûr que la concentration des journalistes français en région parisienne leur permet de juger sur pièce de l’action de la maire de Paris. Enfin, on dirait que la direction du PS, qui autorise François Hollande à participer au débat public sans le désavouer – c’est plutôt l’inverse d’ailleurs -, n’a pas bien compris encore à quel point le quinquennat de ce dernier a éloigné de nombreux électeurs de la gauche, tout au moins en ce qui concerne les affaires nationales.

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Et, d’autre part, les Républicains ont réussi à retarder au maximum leur décision sur le choix de leur candidat. Un nom finira bien par sortir du chapeau, et les dirigeants du parti peuvent se féliciter d’avoir ramené les deux brebis égarées, Bertrand et Pécresse, au bercail,  mais ce choix sera  fait juste début décembre. C’est sans doute encore jouable pour faire du candidat des Républicains le challenger, encore faudrait-il que ces derniers jouent un peu plus de leur côté parti de gouvernement et arrêtent de singer, avec plus ou moins de conviction, les positions du Rassemblement national ou d’Eric Zemmour. Le candidat finalement choisi aura tout de même du mal à faire toute sa campagne présidentielle sur les seuls thèmes de la maîtrise de l’immigration, de la sécurité et de la place de l’islam dans la société française.  Cela risque tout de même de finir par lasser. 

Quant aux candidats des petits partis, ceux qui n’ont pas du tout l’expérience des affaires de l’Etat,  ou qui n’ont eu qu’une part congrue ou désormais ancienne à  celle-ci, le Rassemblement national, EELV et ses alliés, le PCF, ou FI, ils risquent d’être vu par une bonne part de l’électorat comme comportant trop de risques d’aventure. Pour l’instant, seul Yannick Jadot, qui essaye de tenir la ligne la plus modérée possible, y compris sur le nucléaire, semble pouvoir émerger.  Marine Le Pen, quant à elle, essaye de capitaliser sur sa différence avec Zemmour le radical, mais il reste qu’elle occupe toujours une position politique minoritaire dans l’électorat, à l’une des extrêmes de l’échiquier politique. Jean-Luc Mélenchon semble décider à occuper l’autre extrême, ce qui lui interdit de fait toute perspective de victoire.

Joseph Macé-Scaron: Dès le début de la séquence qui a vu les médias s'enflammer sur la candidature possible d'Eric Zemmour, il était prévisble que nous allions connaître d'abord de spectaculaires résultats dans les sondages puis dans un second temps un tassement des résultats enregistrés. C'est somme toute un scénario des plus classiques et le fait d'être capablle de l'écrire à l'avance autorise de nourrir certaines interrogations sur les méthodes de redressememt employés. Passons. Au passage, je connais beaucoup de candidats à droite et encore plus à gauche qui seraient heureux d'atteindre ce "plafond de verre" à 15-17%. Rappelons que Zemmour n'est pas candidat et que pourtant il paraît souvent être le seul à faire une campagne présidentielle. 
Je répète depuis un an que rien n'est joué pour cette présidentielle. Il est hautement paradoxal que la crise sans précédent que nous traversons bouleverse la donne dans des domaines aussi divers que la santé, l'économie, le social, l'environnenement, la réligion, la culture mais...pas dans le domaine politique. Par je ne sais quelle magie, la politique serait le seul domaine où l'on verrait se reproduire un schéma  du passé : le match Macron-Le Pen. Aucune forteresse n'est donc imprenable. Rappelons qu'en novembre 2016, Macron était  dans les sondages au dessous du score qu l'on accorde, aujourd'hui, à Eric Zemmour. Il aura fallu le ralliement plus tard de François Bayrou pour qu'il dépasse les 20% dans les intentions de vote.
Je ne suis pas sûr qu'il y ait une adhésion au bilan d'Emmanuel Macron. Le seul bilan qu'une partie des Français lui reconnaisse est la gestion de la crise de la Covid 19 mais c'est un bilan bien fragile qui peut se retourner au moindre faux pas.

Emmanuel Macron n’a pourtant pas réussi à s’imposer dans les urnes depuis les législatives de 2017, municipales, régionales etc. Encore hier, son candidat  pour la présidence de l’Association des maires de France a été sèchement battu. Emmanuel Macron est-il plus fragile que ce qu’il parait ? 

Christophe Bouillaud: C’est bien sûr le paradoxe du macronisme, tout puissant à l’élection présidentielle et aux législatives de 2017, et incapable de s’implanter localement par la suite, voire même perdant ses bastions comme à Lyon aux municipales. Ces défaites correspondent au fait qu’Emmanuel Macron est rejeté par une majorité de Français selon les sondages.  Mais là encore, étant donné que les deux grands partis implantés localement, les Républicains et ses alliés d’une part, et le PS et ses alliés d’autre part, sont incapables de faire émerger un candidat crédible, le jeu reste totalement ouvert pour Emmanuel Macron. 

Joseph Macé-Scaron: Les mauvais résultats dans les urnes s'expliquent essentiellement par l'absence de parti présidentiel. Dans la confédération qui vient d'apparaître et qui va le soutenir pour les échéances électorales futures, il n'y a qu'un seul parti : le Modem. Tous les autres sont des coquilles vides. D'où l'absence d'enracinement local du chef de l'Etat. 
En revanche, son score a été bien meilleur aux européennes puisqu'il n'y avait pas besoin de cadres ou de militants pour mener campagne. Les groupies suffisaient. En fait, Macron a commencé sa présidence avec une majorité qui ressemble assez à celle du second septennat de François Mitterrand quand celui-ci lançait France Unie. Mais ce qui frappe c'est qu'à l'inverse de ce dernier, il n'y a pas de génération Macron comme il y avait une génération Mitterrand. C'est là sa faiblesse. L'exercice solitaire et égotique du pouvoir a ses limites.

Qu’est ce qui pourrait véritablement ébranler le candidat Emmanuel Macron à l’approche de 2022 et casser son socle électoral ? 

Christophe Bouillaud: D’une part, personne ne peut exclure un événement imprévu qui fasse que ce socle électoral s’écroule, ne serait-ce que de quelques points précieux pour être au second tour. Il faudrait quelque chose qui fasse que la France bourgeoise qui soutient Emmanuel Macron, surtout depuis l’épisode des Gilets jaunes, ne se reconnaisse plus en lui. Vu ce qui s’est déjà passé depuis 2017,  cet événement devrait vraiment être d’une nature telle que mon imagination se trouve quelque peu en panne à ce sujet. Qu’est-ce qui pourrait fâcher la France qui va bien avec son champion d’ici le printemps prochain ? 

D’autre part, les divers candidats de gauche (PS, PCF, EELV, FI) pourraient avoir un éclair de lucidité et décider de créer un bloc de gauche anti-Macron, positionné au centre-gauche. Il ne faut pas négliger à ce sujet que, dans le tréfonds du peuple de gauche, chez les enseignants par exemple, et dans la plupart des organisations soucieuses du sort des plus démunis, le macronisme n’a pas très bonne presse. Les organisations concernées essayent pour l’instant de faire avancer seules leur agenda social en essayant de peser sur l’agenda général de la prochaine présidentielle. Elles se rallieraient sans doute facilement à une candidature crédible à gauche, car unique, ou tout au moins lui donneraient volontiers leur programme à plagier. En tout cas, il existe toute une série de revendications sociales qui restent frustrées par les cinq dernières années de macronisme. Elles sont très loin d’être révolutionnaires, et tiennent souvent plus de la survie que d’autre chose, y compris professionnelle comme pour les soignants ou les enseignants. L’explosion du nombre de bénéficiaires du RSA devrait peut-être alerter sur la gravité de la situation pour une partie non négligeable de la société française. Le macronisme, malgré sa prétention à avoir une aile gauche, est totalement dépourvu de ce côté-là.

Enfin, et c’est là, le risque de loin le plus sérieux pour Emmanuel Macron, il se pourrait que le candidat choisi par le vote des encartés républicains arrive finalement à faire le job. Par faire le job, je veux dire présenter aux électeurs un ensemble de propositions qui ne soient pas éculées ou fantasmagoriques. Ce n’est pas en promettant un autre recul de l’âge de la retraite – quelle imagination ! -  ou une impossible immigration zéro – quel réalisme ! - qu’un tel candidat risque de faire la différence.  Il faudrait donc qu’il évite de raconter un peu n’importe quoi pour faire le buzz. En effet, vu le peu de temps à sa disposition pour percer dans l’opinion, il faut marquer sa différence avec le sortant en se montrant plus sérieux et réaliste que lui. Pourquoi la France bourgeoise changerait-elle de monture sinon ?  Pour l’instant, on n’en prend certes guère le chemin, vu les premiers débats des Républicains pour choisir leur champion.

Joseph Macé-Scaron: Le premier danger pour Emmanuel Macron demeure Emmanuel Macron lui-même. On l'a vu dans son long discours devant le congrès des maires où il s'est livré à son exercice favori : le discours professoral. Donner ainsi des leçons à ses interlocuteurs ne passe vraiment plus. 
Par ailleurs, je ne crois pas qu'il ait un socle électoral macronien. Ses soutiens sont trop divers, trop composites. On discerne mal sur quelle sociologie électorale il s'appuie aujourd'hui. Celle des grandes villes? Celle des cadres? Des jeunes? Des vieux? C'est la limite du "en même temps" qui peut fonctionner quand on se présente par surprise comme un rassembleur mais qui peut également faire perdre quand on n'arrête pas par ailleurs de vouloir cliver et opposer et qu'on est incapable de proposer une dynamique électorale. 

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