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©PHILIPPE DESMAZES / AFP

Enquête

Dijon : quand les pouvoirs publics choisissent un Frère musulman comme interlocuteur sur l’islam

Mohamed Ateb est l’imam qui a ramené la paix civile à Dijon lors des affrontements qui ont opposé des Tchétchènes à des jeunes issus de la communauté maghrébine au printemps dernier. Lié à l’organisation islamiste des Frères musulmans, il semble être devenu en quelques années l’interlocuteur privilégié des pouvoirs publics, comptant sur le soutien du maire de la ville, François Rebsamen.

Emmanuel  Razavi

Emmanuel Razavi

Diplômé de Sciences politiques, Emmanuel Razavi est grand reporter. Spécialiste du golfe persique, il a notamment collaboré avec Planète, Arte, M6, France 24, Valeurs Actuelles, le Figaro Magazine, le Spectacle du Monde et Paris Match. Il est auteur de plusieurs essais et  documentaires sur le Proche et le Moyen-Orient.

Il dirige le média FILD.

Son dernier ouvrage, coécrit avec Alexandre del Valle, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

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Francis Mateo

Reporter, écrivain, acteur et grand voyageur... Francis Mateo est journaliste indépendant et auteur de nombreux récits de voyages à travers le monde sous forme de reportages ; il a également publié le livre « Mon associé Fidel Castro » (éd. Histoire d'Être, 2012), qui analyse les dernières décennies de la révolution cubaine. Il est actuellement journaliste correspondant en Espagne, depuis Barcelone, pour plusieurs titres de référence de la presse française et méditerranéenne (tourisme, gastronomie, transports, urbanisme,...). Il a créé en 2019 le site d'information Barnanews.com, entièrement dédié aux francophones de Barcelone. Il est diplômé en Sciences Humaines à l'Université Paul Valéry de Montpellier (Sociologie, Psychologie & Psychanalyse).

Voir la bio »Maxence Champenier

Maxence Champenier

Maxence Champenier est journaliste pour GlobalGeoNews.

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Une enquête de Maxence Champenier, avec Francis Mateo et Emmanuel Razavi pour Fild, en partenariat avec Atlantico 

Après nos révélations sur la stratégie patiente et efficace de Mohamed Ateb pour devenir incontournable auprès des élus locaux, François Rebsamen, le maire de Dijon, n'a pas changé d'un iota sa position. Il avance même d'étranges justifications pour défendre cet imam tunisien lié à l’organisation islamiste des frères musulmans qui officie dans la cité des Ducs.

Lors du conseil municipal du 16 novembre dernier, tous les élus sont ainsi réunis dans la grande salle du conseil métropolitain. François Rebsamen et une partie de ses adjoints font face à l’hémicycle enveloppé d’une lumière apaisante. À bientôt 70 ans, le maire de Dijon dirige l’assemblée municipale d’une main de fer, allant jusqu’à couper le micro de ses interlocuteurs lorsque des propos lui déplaisent. Sa voix, parfois éreintée, ne l’empêche pas de s’exprimer avec assurance.

La réunion est longue et les interventions sont loin d’être toujours passionnantes. Beaucoup n'attendent qu'une chose : que le maire s'explique sur sa relation avec l’imam Mohamed Ateb, lequel défraie la chronique depuis plusieurs mois en raison de ses liens avec la confrérie islamiste et du rôle qu’il a joué dans les négociations qui ont permis le retour au calme après les affrontements opposant des tchétchènes à des jeunes issus de la communauté maghrébine au printemps dernier.

Le fait que l’édile affiche son soutien à cet imam a en effet de quoi interpeller, et pour cause. L’organisation islamiste des Frères Musulmans, créée en 1928 en Égypte par Hassan al Banna - grand-père de Tariq Ramadan - a en effet inspiré la création de plusieurs ‘’filiales’’ à travers le monde, parmi lesquelles l’ex-Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) placée sur la liste des organisations terroristes des Émirats Arabes Unis et rebaptisée association « Musulmans de France ».

Si en France la confrérie islamiste a pignon sur rue via son réseau associatif, elle reste fortement pointée du doigt par le rapport parlementaire sur l’islam radical rendu public en juillet 2020. Ses principaux théoriciens, à commencer par son fondateur Hassan al Banna, ont été pour certains des admirateurs ou des soutiens du régime nazi. Quant à leurs successeurs, ils diffusent aujourd’hui un discours ouvertement communautariste et victimaire, certains appelant à l’instar du Qatarien Youssef al Qaradawi - dont nous parlions dans notre précédent article sur les Frères Musulmans en Bourgogne - considéré comme l’un de leur chef spirituel, à tuer les juifs et les homosexuels.

Le credo des Frères musulmans : rétablir la charia. Pas très compatible avec les valeurs de la république française.

Malgré la curieuse relation de l’imam avec la confrérie, le maire de Dijon, laïque convaincu, ne tarit pas d’éloges sur lui. Mohamed Ateb, « un type bien », est d’après lui d’autant plus légitime qu’il serait d’ailleurs « aujourd'hui le correspondant pour la préfecture de la religion musulmane ». 

Comment le maire de Dijon peut-il être si sûr du rôle institutionnel de Mohamed Ateb auprès de l'État ? Impossible de le savoir, puisqu’il a refusé de nous répondre. Même silence du côté de l’un de ses adjoints Hamid El Hassouni, pourtant proche de l’imam.

Une voix s’est cependant fait entendre. Celle d’Emmanuel Bichot, conseiller municipal d’opposition (LR), qui a adressé un courrier au ministre de l'Intérieur pour alerter sur la situation et … tenter d’obtenir des réponses quant aux liens de l’imam avec la confrérie islamiste.

La préfecture de Côte d’Or nous a cependant transmis la liste des représentants du Conseil Régional du Culte Musulman depuis 2003.

Vérifications faites

Nous avons donc vérifié et consulté les documents statutaires du Conseil Régional du Culte Musulman. À leur lecture, Mohamed Ateb a bien été le responsable du culte musulman en Bourgogne jusqu'en juin 2008. Mais depuis cette date, c’est Mohamed Ourraa, puis El Mostafa Kerkri, et enfin Mohamed Khomri, élu en décembre 2019, qui ont pris le relais. El Mostafa Kerkri l’assure : « Le relais institutionnel des pouvoirs publics c'est le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), avec sa déclinaison régionale qui est le conseil régional du culte musulman (CRCM) ». 

Mohamed Ateb n’est donc pas supposé être le correspondant de la préfecture, contrairement aux affirmations de François Rebsamen, même s’il préside l’association de la jeunesse musulmane de France en Bourgogne, émanation locale de l'association « musulmans de France », nouveau nom de l’UOIF depuis 2017.

Un maire mal informé ?

François Rebsamen, dont il est difficile de douter de la bonne foi, est-il mal informé ? A-t-il été dupé par les communications de Mohamed Ateb ? On peut tout à fait l’imaginer, la stratégie des Frères musulmans et de leurs sympathisants se basant souvent sur un flou subtil et un discours aussi rassurant qu’ambigu.

Comme le confirme l’islamologue Rachid Benzine, dans une tribune du Monde du 20 février dernier : « les Frères musulmans ne promeuvent pas une séparation d’avec la société, mais une islamisation – selon leur conception particulière – de plus en plus importante de cette société. Leur islam très politique ne se présente pas comme une rupture avec la société dominante, mais il est porteur d’une volonté de transformer cette société selon leurs vues ». Il faut comprendre par-là que les Frères Musulmans optent pour une approche institutionnelle, voire policée de leurs rapports avec les pouvoirs publics, laquelle tranche avec l’image que l’on a habituellement des islamistes. Il n’en demeure pas moins que leur confrérie a inspiré de nombreuses organisations terroristes, Ben Laden ayant lui-même été formé par l’un de ses théoriciens phares, feu Abdallah Azzam, qui fut l’inspirateur d’al Qaida.

Ce qui pose problème, c’est que lorsque le maire de Dijon affirme « Je m'honore de savoir que Monsieur Ateb est venu manifester avec les Français et les citoyens contre les terroristes », il ne fait que légitimer, même involontairement, une stratégie d’entrisme dénoncée par la plupart des spécialistes de l’organisation islamiste et par le rapport parlementaire sur l’islam radical.

Des photos troublantes

Plusieurs photographies le démontrent : Mohamed Ateb a reçu d’étranges personnalités lors de ses différentes manifestations à Dijon. À commencer par Abdallah Bin Mansour, invité d'honneur des Journées du savoir de 2014, qui a été dirigeant de la FOIE (Federation of Islamic Organisations in Europe) de 2014 à 2018, vitrine européenne des Frères musulmans. On le trouve aussi en présence de Karim Menhoudj, figure de l’UOIF et proche des Frères.

Autres exemples des liens entre Mohamed Ateb et des proches de l’organisation islamiste : En 2016, ce dernier modère une table ronde pendant le colloque annuel de l'UOIF. Autour de lui, Larbi El Bichri, conférencier et enseignant à l’Institut Européen des Sciences Humaines (IESH) - un centre de formation à la théologie islamique lié à l’organisation des Frères musulmans implanté en Bourgogne - et Ahmed Jaballah, conférencier et doyen de l’IESH de Paris.  « Ces trois hommes sont des figures de la confrérie en France », explique Mohamed Louizi, un ancien Frère Musulman qui a quitté la confrérie en 2006, aujourd’hui essayiste et ingénieur. Il ajoute : « de toutes façons vous ne pouvez pas être délégué régional de l’ex-UOIF ou avoir une fonction importante régionalement ou nationalement dans cette organisation si vous n’avez pas prêté allégeance à la confrérie ». Des propos qui interpellent, dans la bouche de l’un des meilleurs connaisseurs de la confrérie, auquel la justice a plusieurs fois donné raison.

Mohamed Ateb se garde de confirmer ou d’infirmer ces allégations. Il n’a d’ailleurs répondu à aucun de nos appels. Prudent, il garde le silence, poursuivant ses visites auprès des institutionnels ou des représentants des différents cultes dès que l’occasion se présente.

Ainsi, le 2 novembre 2020, il  rend visite à l'archevêque de Dijon Roland Minnerath en compagnie de deux autres imams de l’agglomération, et lui délivre un message de fraternité et de soutien aux catholiques suite à l'attentat de la basilique de Nice : « le président de la JMFB Mohamed Ateb, avec les imams des deux grandes mosquées de notre ville Dijon, () a rendu visite à l’archevêque du diocèse de Dijon pour lui transmettre et réaffirmer leur fraternité et exprimer l’entière solidarité des musulmans avec leurs amis catholiques ».

L’imam se garde également de toute intervention dans la querelle juridique qui oppose François Rebsamen au maire de Chalon sur Saône, Gilles Platret. Une affaire qui le concerne pourtant au premier chef, puisque l’édile dijonnais a porté plainte contre son homologue chalonnais après que ce dernier a critiqué ses liens avec Ateb, qu’il a qualifié « d’agent des Frères musulmans en Bourgogne ».

Alors que la France traverse une période très particulière du fait de la montée du terrorisme islamiste et que le président de la République Emmanuel Macron a lancé son plan de lutte contre les séparatismes, ainsi que la charte de l’Islam, ce qui se passe à Dijon interroge.

La relation entre François Rebsamen et l’imam Ateb, comme le silence gêné de son entourage, illustrent en effet le malaise de pouvoirs publics qui peinent à se justifier et à dissocier clairement l’islam apaisé de l’islamisme politique colporté par les Frères musulmans.

Une situation pour le moins singulière qui démontre que les décisions prises par le gouvernement en matière de lutte contre l’islamisme se heurtent déjà aux réalités du terrain, ne serait-ce qu’en raison de la naïveté - voire du clientélisme -   de certains élus et de la pusillanimité des pouvoirs publics.

Enquête diffusée en partenariat avec Fild

Cet article a été initialement publié sur le site de Fild

A lire aussi : Enquête sur ce laboratoire français des Frères musulmans qui coule des jours tranquilles en Bourgogne au vu et au su de tous 

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