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Dictionnaire chimpanzé-humain : des scientifiques sont parvenus à traduire les gestes des primates
©C HOBAITER

Eurêka

Dictionnaire chimpanzé-humain : des scientifiques sont parvenus à traduire les gestes des primates

Longtemps objet de tous les fantasmes, le langage des chimpanzés commence à être décrypté. Une étude de Catherine Hobaiter rend compte d'un répertoire de gestes d'un groupe de primates qu'elle a étudié.

Adrien Meguerditchian

Adrien Meguerditchian

Avec Adrien Meguerditchian, primatologue, chercheur CNRS au Laboratoire de Psychologie Cognitive (Université Aix-Marseille / CNRS). Il travaille particulièrement sur la communication gestuelle des primates et les origines du langage.
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Atlantico: Selon une étude de l'université St-Andrews, les chimpanzés communiqueraient par des gestes. Aujourd'hui que sait-on de la communication des chimpanzés ?

Adrien Meguerditchian: Cette étude apporte des données sur la composition du répertoire gestuel d’un groupe de chimpanzés sauvages en Ouganda qui n’avait pas été décrit jusqu’à présent. Depuis les travaux de la primatologue Jane Goodall dans les années 60, on savait déjà que les chimpanzés communiquaient par gestes entre eux de façon intentionnelle (c’est-à-dire en adressant volontairement leur geste à un individu en particulier dans l’attente d’une réponse) mais cette étude tente surtout d’interpréter leur "signification".

Décrire le répertoire gestuel de nouveaux groupes de chimpanzé est aussi important pour pouvoir les comparer entre eux. On se rend compte de leur grande variabilité. Les groupes de chimpanzés ne développent pas tous les mêmes gestes et les individus peuvent même en apprendre de nouveaux tout au long de leur vie.

Il ne faut pas oublier que les chimpanzés communiquent aussi par de nombreuses vocalisations. Mais ce mode de communication vocale chez les primates n’a pas le même degré de flexibilité que les gestes et semblent beaucoup plus rigide. En effet, contrairement au geste, le répertoire vocal, malgré une certaine flexibilité, est quasiment identique entre différents groupes d’une espèce de primate donné qu’ils soient en milieu naturel ou en captivité.

Le docteur Catherine Hobaiter, responsable de l'étude, a identifié 19 messages qui passeraient à travers 66 gestes. Que savons-nous de la signification de ces messages ?

Les gestes des chimpanzés et plus généralement des primates non humains, peuvent se développer et s’utiliser dans différent contextes sociaux comme le jeu, la menace, les comportements sexuels, le partage de nourriture, les relations mères-enfants, l’épouillage mutuel, etc. Par exemple, certains chimpanzés peuvent se saluer entre eux par un contact furtif des mains. Dans un contexte de partage de nourriture après une chasse collective où seul un chimpanzé a attrapé la proie, les autres participants peuvent alors lui demander leur part du "butin" et développer des gestes de quémande en étendant le bras vers lui.  Par ailleurs, un chimpanzé peut donner une tape sur l’épaule d’un congénère afin d'attirer son attention pour l’inviter à jouer avec lui. Chez les babouins par exemple, taper ou frotter la main rapidement sur le sol en direction d’un congénère a une fonction de menace, comme on l’a décrit dans nos recherches.

Ces gestes sont passionnants à étudier ! A la différence des vocalisations, ce mode de communication semble partager quelques propriétés communes avec le langage humain comme l’intentionnalité, la flexibilité d’apprentissage et les propriétés dites "référentielles" comme le pointage, qui consiste à se "référer" à des objets de l’environnement. C’est ce qu’on fait tout le temps quand on parle ! Comme l'enfant, les chimpanzés, surtout ceux élevés en captivité, peuvent développer des gestes de pointage pour indiquer un objet (souvent de la nourriture) qu’il souhaite obtenir d’un partenaire.

S'agit-il de réflexes ou d'un véritable langage gestuel qui aurait été enseigné par les chimpanzés plus âgés ? 

C’est difficile à dire. Il est clair que les jeunes chimpanzés sont exposés très tôt aux gestes des adultes mais il est peu probable que les parents enseignent volontairement ces gestes à leurs petits. Par contre, il n’est pas exclu que les jeunes apprennent certains gestes par imitation sans que les adultes n’interviennent explicitement. On sait que certains gestes, en revanche, se développent assez naturellement au fil d’interactions sociales dans différents contextes et varient selon l’expérience individuelle. On parle de « ritualisation » de gestes d’actions manuelles qui se transforment petit à petit en signaux communicatifs. Par exemple, les tentatives d’un jeune chimpanzé d’enlacer sa mère en tendant les bras peut rapidement devenir un geste communicatif si la mère réagit systématiquement en attrapant son petit. Il finit alors par comprendre qu’il lui suffit de tendre les bras vers sa mère pour qu’elle réagisse.

Il est clair que les gestes ne sont pas de simples réflexes dans la mesure où ils diffèrent d’un individu à l’autre et entre les groupes. 

Les gestes seraient alors les seules formes intentionnelles de communication chez les chimpanzés ? Que dirent de leurs cris ? Quelle importance leur donner ? S'agit-il de réflexes ou d'un nouveau langage pas encore décodé ? 

En fait, ça dépend du type de vocalisations. La plupart semblent directement liées à un état émotionnel particulier, comme c’est le cas de sons émotionnels chez l’homme (les rires, les pleurs...), ce qui est différent du langage. Quand on parle, nous humains, contrôlons volontairement les mots que l'on produit. On adapte notre discours à notre interlocuteur et on s’assure que le message est bien reçu. Cette capacité d’adaptation montre une volonté de communiquer à un congénère en particulier, c'est de la communication intentionnelle. On retrouve cette propriété dans la communication gestuelle des primates mais pas forcément dans leurs cris, qui s’expriment dans des contextes émotionnels bien déterminés en lien avec la survie, comme la présence d’un danger (la découverte d’un serpent par exemple), l’excitation de la découverte de nourriture ou encore de la rencontre avec des individus dominants dans le groupe. Cependant, les primates sont capables d’une certaine modulation de ces cris en les exagérant ou les inhibant en fonctions du contexte social, comme c’est d’ailleurs le cas pour les sons émotionnels des humains. On ne rit pas forcément de la même façon selon le type d’interlocuteur. Mais comme les cris des primates, il est difficile de les produire sur commande sans l’état émotionnel associé. Essayez de pleurer à la demande, c’est difficile ! C’est bien de la communication mais ce n’est pas forcément intentionnel comme le langage et les gestes.

Par contre, on a observé que quelques chimpanzés en captivité parviennent, avec un certain effort, à émettre volontairement un son grave ou des bruits de bouche pour attirer l’attention d’un humain en présence de nourriture. Ça veut dire que, comme les gestes et comme le langage chez l’homme, ces quelques vocalisations atypiques seraient bien intentionnelles et utilisées de la même façon que les gestes de quémande. Ces vocalises sont d’ailleurs souvent produites simultanément à ces gestes. Il suffit de regarder les humains parler en agitant les mains pour imaginer que ces premiers liens gestes/voix intentionnels chez ces chimpanzés ont pu avoir un rôle déterminant dans les origines du langage chez notre ancêtre commun il y a 5 à 7 millions d’années...

Plusieurs études célèbres ont été faites sur différents chimpanzés pour leur apprendre le langage. Quel était le but de ces expériences ? 

Effectivement, dans les années 1950, des chercheurs, le couple Hayes, ont élevé un chimpanzé comme un humain et ont tenté de lui apprendre à parler, sans succès. Après dix ans d’entrainement intensif, le chimpanzé Vicki arrivait péniblement à émettre quelques sons qui ressemblaient vaguement aux mots anglais : papa, mama, cup et up. Quelques années plus tard, d’autres chercheurs, le couple de psychologues Allen et Beatrix Gardner et leur étudiant Roger Fouts, ont élevé une femelle chimpanzé, nommée Washoe, et ont tenté de lui enseigner le langage des signes américains des sourds et muets. Washoe a alors réussi à apprendre plus d'une centaine de signes ! Roger Fouts a même rapporté que cette femelle chimpanzé avait réussi à transmettre certains signes à ses plus jeunes congénères. D'autres tentatives tout aussi fructueuses ont été menées sur d'autres grands singes, comme le chimpanzé Nim, le gorille Koko et l’orang-outang Chantek. Cependant, leur communication par signes étant dénuée de propriétés grammaticales, un débat virulent a alors porté sur l'existence ou non d'un véritable langage chez ces grands singes entraînés. Ces travaux expérimentaux ont néanmoins montré la remarquable capacité des grands singes à apprendre et à utiliser de manière flexible des gestes complexes pour communiquer avec l’homme, à la différence des vocalisations. Aujourd’hui, pour des raisons éthiques, nous favorisons l'observation des primates en milieu naturel ou en captivité, surtout que la plupart de ces espèces sont menacées de disparition.

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