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La transmission de l'herpès se fait notamment par voie orale.
©Reuters

Un petit 3.7 milliards de malades

Deux tiers des moins de 50 ans infectés par l’herpès : à quel point est-ce grave, docteur ?

Loin d'être anodin, l'herpès touche désormais près des deux-tiers de la population mondiale des moins de 50 ans, soit environ 3.7 milliards d'individus. Concrètement, tous ne souffrent pas du virus et pour la plupart, nous l'avons attrapé durant la petite enfance. Latent, il demeure dans l'organisme et pourrait s'avérer bien plus dangereux qu'on le croit.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico : D'après l'OMS, le virus de l'herpès infecte aujourd'hui près de deux tiers des moins de 50 ans (soit 3.7 milliards d'individus) dans le monde. Comment expliquer une telle propagation du virus ? Tous les gens contaminés souffrent-ils du virus à proprement parler ?

Stéphane Gayet : Ce gros virus à ADN enveloppé, assez proche du virus de l'hépatite B, est en effet extrêmement répandu, car il se transmet facilement entre deux individus et de plus possède une forte capacité à infecter le corps humain (grande affinité).

Le virus de l'herpès est communément appelé Herpès simplex virus (HSV). Deux types de HSV sont à distinguer : HSV-1 et HSV-2. De façon plus rigoureuse, on les désigne par les noms HHV-1 et HHV-2 (HHV : Human herpes virus).

On estime que le (taux) de prévalence (fréquence) de l'infection à virus herpès dans la population générale du monde est de l'ordre d'au moins 70 % pour HSV-1 et d'au moins 10 % pour HSV-2 dans les pays développés ; et proche respectivement de 100 % et d'au moins 50 % dans les autres pays. Des fréquences aussi énormes ne peuvent se comprendre que lorsque l'on sait que la très grande majorité des personnes infectées par HSV ne souffrent de rien ou presque (infections très souvent asymptomatiques ou inapparentes).

La porte d'entrée du virus dans l'organisme est, soit une muqueuse respiratoire (voies supérieures ou bien voies inférieures : microgouttelettes, c'est-à-dire aérosols), soit la muqueuse buccale (par contact ou bien par microgouttelettes), soit la muqueuse génitale (par sécrétions sexuelles), soit encore une lésion cutanée à type par exemple d'abrasion. La transmission de la mère à l'enfant s'effectue, soit lors de l'accouchement par voie génitale, soit ultérieurement par voie orale.

La capacité à provoquer une infection apparente et plus ou moins grave (pouvoir pathogène) de ces virus HSV-1 et HSV-2 est ainsi très variable selon les individus. Ces virus HSV ont une affinité particulière pour les muqueuses buccale et génitale, la peau et le tissu nerveux. Le premier contact d'un individu avec le virus ou primo-infection herpétique est souvent asymptomatique (sans symptôme) ou bénin. Quand elle est symptomatique, ce peut être une gingivite-stomatite vésiculeuse (typique de l’enfant) ou une éruption cutanée-muqueuse vésiculeuse d'une autre localisation (labiale, oculaire, génitale). Ces atteintes sont fort douloureuses et de ce fait très gênantes.

Concrètement, qu'est-ce qu'une telle propagation de la pathologie représente comme risque ? Faut-il y voir un simple risque grossier d'avoir quelques boutons ou y'a-t-il vraiment quelque chose à craindre ?

Comme nous l'avons dit, ces virus HSV-1 et HSV-2 sont extrêmement répandus dans la population, mais l'infection est dans la très grande majorité des cas inapparente. Après la primo-infection (étape obligatoire, qu'elle soit apparente ou non), le virus HSV-1 ou HSV-2 n'est pas éliminé par notre système immunitaire. Au contraire, il reste dans notre corps toute notre vie durant. Au terme de cette primo-infection, le virus migre par voie axonale (axone : fibre nerveuse d'un neurone) vers le corps cellulaire (partie contenant le noyau et le cytoplasme) du neurone sensitif (neurone de la douleur) innervant le territoire de la primo-infection. Dans le noyau de ce neurone, le génome du virus (ADN) se circularise (petite boucle) sous forme d’épisome (nom donné aux petites boucles autonomes d'ADN) et persiste sans réplication virale (pas de multiplication du virus, donc pas de maladie visible). Le virus reste ainsi caché, mais bien présent pendant toute la vie : ce phénomène est appelé latence virale. Cette latence peut toutefois être interrompue et conduire à une réactivation virale avec migration axonale inverse du virus dans le même territoire cutané-muqueux que celui de la primo-infection. Ces réactivations virales sont appelées récurrences, elles donnent lieu à des signes cliniques, car elles sont associées à une réplication et une excrétion virales locales.

Sur le plan des risques, c'est très sérieux. En dehors de l'herpès récurrent bénin de la lèvre supérieure (appelé tantôt bouquet d'herpès, herpès labial, bouton de fièvre, herpès de sortie ou encore feu sauvage au Québec), les virus HSV-1 et HSV-2 peuvent donner - des primo-infections surtout - et parfois des récurrences virales graves. Certaines personnes, sans que l'on sache toujours bien les reconnaître à l'avance, peuvent développer de graves infections à virus herpès. HSV-1 et HSV-2 sont en effet connus pour pouvoir provoquer une kératite, une paralysie faciale, une surdité brusque, une pneumonie, une hépatite, une méningite et surtout une méningo-encéphalite, rare, mais gravissime, qui est favorisée par un déficit de l'immunité naturelle ou innée. Le mécanisme le plus fréquent est une réactivation intracérébrale d’un HSV-1, plus rarement d'un HSV-2. L'herpès du nouveau-né (néonatal) est également très grave, car sa mortalité est proche de 50 % : il peut s'agir une méningo-encéphalite, d'une hépatite ou d'une infection généralisée sévère. La contamination s'effectue à partir de sa mère à l'occasion de l'accouchement par voie basse : il s'agit essentiellement d'HSV-2. Il faut pour cela que la femme parturiente fasse une primo-infection génitale à HSV-2, proche de l'accouchement, mais il peut s'agir aussi d'une réactivation virale. Étant donné cette particulière gravité, une césarienne est souvent envisagée, ainsi bien sûr qu'un traitement antiviral. C'est pourquoi, en cas d’antécédent d’herpès génital, une recherche systématique du virus HSV s'impose, ainsi qu'un traitement local destiné à inactiver le cas échéant les virus présents sur les voies génitales lors de l’accouchement. Il faut encore ajouter, pour être complet, que d'autres virus HHV que les HHV-1 et HHV-2 sont impliqués dans la survenue de certains cancers.

L'herpès est soit buccal, soit génital. Selon l'endroit où il frappe, agit-il différemment ou frappe-t-il de la même façon ? Quelles sont les populations les plus à risques aujourd'hui ?

 Nous avons vu qu'il existait deux types de virus HSV : le virus HSV-1 et le virus HSV-2. Le premier provoque essentiellement, mais non exclusivement de l'herpès buccal ou labial (lèvre supérieure surtout), le deuxième de l'herpès génital. Quel que soit le territoire cutané-muqueux atteint, quel que soit le type de virus (1 ou 2), le mécanisme reste le même. Le virus pénètre notre organisme par une porte d'entrée et reste ensuite latent dans le corps cellulaire de neurones sensitifs toute notre vie. Comme on le voit, après la guérison apparente de la primo-infection, l'infection à virus herpès évolue de façon tout à fait autonome, sans qu'une nouvelle contamination exogène soit nécessaire.

Quels sont les facteurs favorisants d'une réactivation (phénomène biologique) ou d'une récurrence (manifestations cliniques d'une réactivation) ? Les récurrences (ou réactivations symptomatiques) sont déclenchées par les stress. Il peut s'agir des menstruations (herpès dit cataménial), d'une forte exposition aux rayons UV, de la pratique d'un sport de contact violent (herpès dit du gladiateur), d'une infection sévère (pneumonie à pneumocoque, accès de paludisme, septicémie…), d'un choc affectif ou d'une façon plus générale d'une baisse subite de l'état général. Les récurrences surviennent à fréquence variable, mais en principe toujours dans le même territoire que celui de la primo-infection.

Les personnes les plus à risque d'infection grave à HSV-1 ou HSV-2 sont les nouveau-nés et tous les immunodéprimés, qu'il s'agisse de cancéreux sous chimiothérapie, de sidéens, de greffés, de personnes présentant un autre déficit congénital ou acquis de l'immunité naturelle et de tous les malades souffrant d'une affection sévère, sans oublier la femme enceinte qui fait partie des personnes immunodéprimées du seul fait de la gestation.

Comment peut-on lutter contre l'herpès ? Quelles habitudes faut-il prendre, quels traitements privilégier ? Peut-on espérer un vaccin ?

La prévention de la contamination par le virus de l'herpès est difficile. Sachant que la plupart des personnes infectées le sont de façon inapparente, on ne peut pas compter sur le repérage des personnes contagieuses. Certes, une personne qui fait une forme inapparente est beaucoup moins contagieuse qu'une personne ayant une forme au contraire symptomatique. Sachant cela, la prévention relève des règles d'hygiène de base qui comportent en tout premier les mesures systématiques d'hygiène des mains : ne pas porter ses mains à sa bouche directement ou indirectement (contact avec un objet) avant de les avoir lavées ou désinfectées.

La notion d'hygiène sexuelle est aussi un volet majeur, mais son application est là encore difficile pour les raisons envisagées. Des rapports sexuels protégés par un préservatif - ou un nettoyage antiseptique de la muqueuse génitale immédiatement après un rapport sexuel - font partie des mesures logiques.

Fort heureusement, pour les virus HSV, il existe des médicaments antiviraux efficaces. En cas de récurrence herpétique fréquente, un traitement antiviral préventif par une substance de type aciclovir, valaciclovir ou encore penciclovir peut être envisagé. Ces traitements antiviraux sont disponibles, selon le cas, sous forme orale ou locale (produit topique : c'est-à-dire que l'on applique directement sur le territoire cutané-muqueux atteint ; gel, collyre...).

Avant l’accouchement, il convient de rechercher des lésions cliniques évocatrices d'herpès et de procéder à un prélèvement génital à la recherche du virus, chez les femmes ayant des antécédents d’herpès génital.

Sur le plan des vaccins, c'est une cible accessible et des travaux sont menés depuis des années en ce sens. Si l'on accentuait la recherche et le développement dans cette direction, on pourrait tout à fait mettre au point un vaccin dans un proche avenir. Mais il faut dire que, jusqu'ici, ce n'était pas une vraie priorité vaccinale, car l'herpès n'est pas considéré comme une maladie réellement préoccupante sur le plan de la santé publique. Les choses vont peut-être changer avec ce communiqué de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

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