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Emmanuel Macron serre la main de l'ancien président Nicolas Sarkozy avant une cérémonie marquant le 75e anniversaire du débarquement allié en Provence, à Saint-Raphaël, le 15 août 201
Emmanuel Macron serre la main de l'ancien président Nicolas Sarkozy avant une cérémonie marquant le 75e anniversaire du débarquement allié en Provence, à Saint-Raphaël, le 15 août 201
©ERIC GAILLARD / POOL / AFP

Bonnes feuilles

Deux grands fauves que tout sépare ? : les racines de la relation d’estime et de respect mutuel entre Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron

Olivier Beaumont et Nathalie Schuck publient "Chérie, j'ai rétréci la droite !, dans les secrets de la relation Macron - Sarkozy" aux éditions Robert Laffont. À l'abri de ses bureaux de la rue de Miromesnil, Nicolas Sarkozy, officiellement retiré de la vie politique, ne perd pas une miette du quinquennat d'Emmanuel Macron. Nicolas Sarkozy, d'abord séduit par son jeune et brillant successeur, a pris ses distances avec un pouvoir trop arrogant et inexpérimenté. Entre ces deux grands fauves, c'est une bataille feutrée pour savoir qui récupérera le leadership de la droite et tirera demain les ficelles du pays. Extrait 1/2.

Olivier Beaumont

Olivier Beaumont

Olivier Beaumont est grand reporter au Parisien-Aujourd'hui en France, où il couvre la droite et l'extrême droite.

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Nathalie Schuck

Nathalie Schuck

Nathalie Schuck est grand reporter et rédactrice en chef adjointe du Point. Elle a suivi les mandats de Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron. Elle est l’auteure de Madame la Présidente (Plon, 2019) avec Ava Djamshidi, et de Ça reste entre nous, hein ? Deux ans de confidences de Nicolas Sarkozy (Flammarion, 2014) avec Frédéric Gerschel.

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Et s’il n’y avait que cette main. Les happy few qui ont assisté au spectacle insolite de ces deux présidents se tordant de rire dans le Falcon qui les conduisait, dans la matinée, vers l’aéroport d’Annecy, en gardent un souvenir saisissant. Qui a ouvert les hostilités? Sarkozy, qui a toujours dix anecdotes savoureuses à raconter, souvent à sa gloire? Ou Macron, jamais en reste lorsqu’il s’agit de plaisanter? «Comment allez-vous, mon cher Emmanuel? Pas très bien, si j’en crois la presse ! » entame l’Ex, l’air faussement compassé, alors que la carlingue fend les airs. Dans Le Parisien du matin, un article détaille l’état de fatigue intense de l’hôte de l’Élysée, «proche du burn out, rincé, isolé », selon le quotidien, après des mois de mobilisation violente des Gilets jaunes. « Je fais au mieux, monsieur le Président! reprend Macron, feignant quelque maladie imaginaire. Si j’en crois les journaux, je suis à l’article de la mort! » Dans le carré aux fauteuils damassés de cuir beige, les ministres Jean-Michel Blanquer et Sébastien Lecornu, spectateurs interdits de ces échanges goguenards, répriment un fou rire. Jamais avare d’une remarque acide, Nicolas Sarkozy en profite pour passer en revue les membres du gouvernement issus du MoDem. Il n’ignore pas que l’Élysée prépare un remaniement ministériel. S’il peut pousser dans le fossé quelques amis de François Bayrou… Il cultive à son endroit une haine inextinguible pour avoir choisi Ségolène Royal en 2007. À ses yeux, les centristes sont des animaux invertébrés. «Franchement, votre ministre des Collectivités, Mme Gourault [NdA : Jacqueline], c’est pas glorieux ! » Prudent, Emmanuel Macron sourit, mais se garde de commenter. Il sait son prédécesseur bavard et redoute les fuites. «Parce que c’était mieux à votre époque ? Vous voulez qu’on vous ressorte les noms? » riposte-t-il, moqueur, en saisissant du bout des doigts le croissant que lui tend l’hôtesse de bord. «Excusez-moi, si ça devient personnel…», achève Nicolas Sarkozy, hilare. 

Ces deux grands fauves que tout sépare, à commencer par leurs vingt-trois années d’écart, se reniflent bien. Hypermnésiques, ils sont capables de déclamer des tirades entières des Tontons flingueurs en se tordant de rire, et d’entonner tout le répertoire de Michel Sardou et de Johnny Hallyday. «À cette époque, ils sont dans un moment chaud de leur relation. Il y a beaucoup de respect entre eux. Ils se vouvoient, se donnent du “monsieur le Président”. C’est un petit club d’être chef de l’État ou de l’avoir été. Ils ne sont plus que trois », raconte un intime des deux hommes. 
Jamais l’on n’avait vu sous la Ve République un président et son prédécesseur s’afficher si complices. Fasciné par les États-Unis, Nicolas Sarkozy évoque volontiers les images des présidents américains surmontant leurs petites détestations pour honorer la Bannière étoilée. En octobre 2017, il avait été saisi par la leçon d’unité délivrée par Barack Obama, George W. Bush fils, Bill Clinton, George H. W. Bush père et Jimmy Carter, entonnant ensemble l’hymne national lors d’un concert au Texas en hommage aux victimes des ouragans. Imagine-t-on en France Emmanuel Macron, François Hollande et Nicolas Sarkozy imitant leur exemple en cas de catastrophe nationale ? Féru d’histoire, ce dernier cite souvent cette phrase du général de Gaulle, qui n’a jamais pardonné à Georges Pompidou de lui avoir succédé : «Il ne me reverra que sur mon lit de mort.» Il ne veut pas davantage ressembler à Valéry Giscard d’Estaing, qui détestait retourner à l’Élysée, meurtri par sa défaite de 1981. Lui ancien président, point d’amertume, point de rancune. «Nicolas a inventé un nouveau métier : ancien président se comportant de manière républicaine», vante son ami le sénateur LR Pierre Charon. Avec Emmanuel Macron, ils ne se sont jamais affrontés dans les urnes, cela fluidifie la relation. Lorsque Nicolas Sarkozy a été éliminé de la primaire de la droite en novembre 2016, quittant dans la foulée la vie politique – du moins officiellement –, le jeune ambitieux venait tout juste de déclarer sa candidature à l’élection présidentielle. Entre eux, il n’y a pas de passif. 
Dans cette première moitié du quinquennat, Nicolas Sarkozy couve ce jeune homme qu’il juge si poli, courtois, mais inexpérimenté. Il veut l’aider et lui dispense ses conseils. À peine arrivé ce dimanche matin à la base aérienne 107 de Villacoublay, au sud-ouest de Paris, il livre à la petite délégation élyséenne qui escorte le chef de l’État sa vision de la situation du pays. Forcément cataclysmique. La veille, pour l’« acte XX» des Gilets jaunes, un dispositif policier massif a été déployé afin de sécuriser les Champs-Élysées et les abords du palais présidentiel. «Le peuple français est un peuple violent, il a envie de couper la tête du roi, il faut faire attention! Moi aussi j’ai eu des manifestations, mais jamais de violences », entame-t-il. Apercevant le conseiller mémoire d’Emmanuel Macron, Bruno Roger-Petit, ancien journaliste à la plume acerbe du magazine Challenges, il entreprend de le déchiqueter à belles dents : «À l’époque, je me souviens très bien, vous écriviez que j’étais un dictateur! » C’est sa force et son calvaire : Nicolas Sarkozy n’oublie rien, même les avanies qu’il préférerait occulter de sa mémoire. Toute la journée, «BRP» a droit à ses brimades amusées. Lorsqu’il embarque dans l’avion, Emmanuel Macron s’étonne de les voir déjà installés. «Ah, mais moi j’ai demandé à M. Roger-Petit! Je ne serais pas monté s’il m’avait dit de ne pas le faire ! » moque l’ancien président. Quand arrive l’heure de la fondue savoyarde, il attrape le pic à pain du conseiller et le plonge rageusement dans le fromage. «Donnez-moi votre picot, monsieur Roger-Petit, je vais vous préparer votre part! Vous avez vu, je suis un mec sympa. Pendant des années, vous avez écrit que j’étais un con, mais en fait je suis super sympa, et là c’est vous qui avez l’air d’un con! » le torture-t-il, avant de lui proposer un selfie de réconciliation. Encore vorace, le vieux lion aime attendrir la viande en taquinant sa proie. 
La photographe officielle d’Emmanuel Macron, Soazig de La Moissonnière, n’a pas droit à tant d’aménités durant le déplacement. La jeune femme se fait rabrouer lorsqu’elle coupe la route à l’ancien président par mégarde. «Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Pour qui vous prenez-vous? Vous êtes d’une grossièreté sans nom! » la chapitre-t-il alors qu’elle tente de prendre une photo de la délégation. Très attaché à l’étiquette et aux tenues vestimentaires, Nicolas Sarkozy déteste cette fille toujours vêtue à la garçonne, en jeans informes et bonnet, trop mal fagotée à ses yeux pour travailler à l’Élysée. Il y voit une incorrection majeure, un crime de lèsemajesté. Tout Nicolas Sarkozy est là : s’il n’éprouve aucune amertume à revenir dans ce palais qu’il aurait bien occupé cinq ans de plus, il entend qu’on le traite avec déférence. Malheur à qui lui donne par mégarde du «monsieur Sarkozy ». Il reprend illico. «On dit : “Monsieur le Président”!» Il y tient. C’est son titre, à vie. 

Hollande, l’ennemi 

Emmanuel Macron a vite perçu cette soif de reconnaissance et de distinctions chez son aîné, snobé pendant cinq longues années par le «Pingouin», comme Carla Bruni-Sarkozy avait rebaptisé François Hollande dans une fameuse chanson. C’est, dans leur relation, un puissant ciment, une commune détestation. Les deux hommes méprisent le socialiste, qu’ils regardent comme un intrus, une incongruité dans leur club ultra-sélect. «Pour Sarkozy, être président de la République, c’est du niveau de la performance. C’est comme le Tour de France : il y a ceux qui l’ont gagné, et les autres. Il ne faut pas que quelqu’un abîme le club. Sauf qu’il y en a un qui l’a déprécié. Tu te bats toute ta vie pour avoir l’agrégation et, un jour, il y a un naze qui la décroche aussi. Bref, il reconnaît la performance de Macron de s’être fait élire tout seul, il lui trouve du charme, mais il le voit surtout comme celui qui rehausse le club après le passage de Hollande », analyse un fidèle de Nicolas Sarkozy. «Président de la République, c’est tellement compliqué qu’il y en a huit seulement qui ont réussi depuis 1958», a coutume de dire l’ancien président, que les voyageurs du Falcon de la République en vol pour les Glières ont entendu claironner : «François Hollande, il n’est pas méchant, il est très méchant! » Jamais Sarkozy ne résiste au bonheur d’une moquerie sur son successeur honni. 

Extrait du livre d'Olivier Beaumont et de Nathalie Schuck, "Chérie, j'ai rétréci la droite !, dans les secrets de la relation Macron - Sarkozy", publié aux éditions Robert Laffont.

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