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Des listes LR soutenues par LREM aux municipales ou l’étranglement inconscient de la démocratie
©LIONEL BONAVENTURE / AFP

Trop d’habileté tue l’habileté

Des listes LR soutenues par LREM aux municipales ou l’étranglement inconscient de la démocratie

Interrogé sur Public Sénat, le délégué général de La République en marche, Christophe Castaner a déclaré le 4 juin que LaREM pourrait soutenir des listes emmenées par des candidats du parti LR lors des prochaines élections municipales de 2020.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019) et Le dictionnaire du progressisme (Seuil 2022). 

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Interrogé sur Public Sénat, le délégué général de La République en marche, Christophe Castaner a déclaré le 4 juin que LaREM pourrait soutenir des listes emmenées par des candidats du parti LR lors des prochaines élections municipales de 2020. Comment pourraient réagir les électeurs ? De quoi cette situation pourrait-elle être le symptôme ? Faut-il y avoir un palliatif à la difficulté de LREM de s'implanter localement, ou faut-il comprendre que LREM assume de plus en plus un positionnement plus à droite ?

Christophe Boutin : Dans l’esprit du plus brillant chauffeur de salles de la macronie, comme certainement dans l’esprit de celui pour qui il a « de l’amour », le programme est clair : élargir le centre que représente sur l’échiquier politique LaREM sur la droite, la razzia ayant déjà été effectuée à gauche en 2017. Il faut pour cela éviter de voir se reformer une alliance de la droite nationale et du centre – l’ex duo RPR-UDF – et continuer le travail d’éclatement de LR. Pour l’élection européenne de 2019 les jeux semblent déjà faits : d’une part, les eurosceptiques de droite (RN) et de gauche (FI) ne s’allieront jamais ; d’autre part, le passage à la circonscription nationale favorisera l’émiettement de ces blocs en de multiples listes ; enfin, LR, écartelé entre son aile nationale-gaulliste et son aile européiste, sera incapable de formuler un programme qui lui permette d’exister entre le RN et LaREM. Jackpot assuré donc, avec peut-être même des perspectives de captation d’un parti européen.

Mais les élections européennes de 2019 vont aussi, en France et dans toute l’Europe, révéler la tension croissante entre, d’une part, le camp formé autour de l’Allemagne sur le plan économique et de l’OTAN – dont on n’oubliera pas qu’il reste la seule force européenne – sur le plan militaire, soutien de la Commission et des institutions fédérales, et, d’autre part, les pays, notamment d’Europe de l’Est, qui estiment qu’ils ne se sont pas débarrassés du communisme et de l’URSS pour retrouver une tutelle oligarchique et supranationale. Cet affrontement aura certainement des répercussions en France, et ce d’autant plus que les réformes d’Emmanuel Macron, dont beaucoup sont faites pour respecter les directives européennes, conduisent au démantèlement de nos industries nationales, bradées au motif de la création de « géants européens », ou de nos services publics, certes critiqués, et critiquables, mais auxquels les Français restent attachés.

C’est dans ce contexte, à la fois de progression attendue et de tension, que vont venir les élections municipales de 2020. On rappellera que le mode de scrutin, d’une part, favorise les listes arrivées en tête au second tour, leur donnant la moitié des sièges à pourvoir puis une part à la proportionnelle de l’autre moitié, et que, d’autre part, les listes peuvent se recomposer entre les deux tours, deux éléments à garder en tête. LR et LaREM ont, comme vous le signalez des éléments complémentaires : LR a les élus, LaREM l’élan – si tant est qu’il existe encore en 2020. De plus, si LaREM est bien implantée dans les grandes villes, et notamment dans leurs centres, LR conserve des élus de terrain dans les villes petites et moyennes qui maillent notre territoire. On comprend la tentation qu’il y aurait à trouver une complémentarité.

Il ne faut pas oublier enfin un autre point important : c’est que d’ores et déjà des contacts semblent exister entre des élus de droite, de LR, de Debout la France, le parti de Dupont-Aignan, ou même du RN, pour mettre en place des alliances aux municipales, refusant les diktats des appareils, sur une base commune proche de « l’appel d’Angers ». C’est peut-être aussi pour casser ce mouvement que Castaner propose dès maintenant à LR des alliances où il a tout à gagner.

En quoi ce refus de LaREM de trancher clairement entre la droite et la gauche peut-il présenter un risque pour la démocratie ? En faisant reposer une politique uniquement sur son « efficacité » tout en rejetant, par forme, tout vernis idéologique, en cherchant l'alliance de ce qui est aujourd’hui appelé le « bloc bourgeois », représentation de la sociologique des électeurs d'Emmanuel Macron, l'objectif n'est-il pas de compter sur irréconciliable des différentes oppositions, qui cherchent pour chacune d'entre elles à s'opposer au système ?

Il n’est pas certain que la démocratie s’épuise dans la lutte entre la droite et la gauche, et même si, effectivement, Emmanuel Macron propose une politique basée sur l’efficacité et non sur l’idéologie, la démarche n’a en soi rien d’anti-démocratique. Ce qui l’est plus peut-être, c’est, au nom de cette efficacité supposée, de faire primer les choix des techniciens – pour ne pas dire des technocrates – sur la volonté populaire, quand, a priori, la démocratie moderne de nos pays suppose de reconnaître une souveraineté – nationale ou populaire – qui repose in fine sur l’onction du suffrage populaire. C’est peut-être en cela que l’évolution macronienne serait la moins démocratique, mais encore ne faudrait-il pas oublier qu’un sondage paru dans vos colonnes rappelait justement une volonté des Français de se confier à un pouvoir à la fois compétent et autoritaire pour sortir le pays des impasses actuelles. Enfin, oui, comme nous l’avons indiqué le jeu macronien, comme celui de tout vaste parti centriste, consiste à régner grâce à l’impossible fédération des extrêmes, mais c’est le jeu politique démocratique, ni plus, ni moins.

Il est vrai ensuite, comme nous le disons, qu’Emmanuel Macron cherche à fédérer un large bloc centriste. L’important semble actuellement pour lui d’agréger le vote des retraités impactés par ses réformes, des retraités qui l’intéressent à double titre : d’abord, parce qu’ils votent, contrairement à d’autres catégories, ensuite parce qu’ils font souvent largement partie de ce centre-droit, sinon  de cette droite, qu’il cherche à attirer. La hausse de la CSG a créé une déception, mais les élections européennes vont faire revenir à Macron une partie de ces déçus – même si LR en conservera. En effet, les retraités craignent avant tout la perte de leur pouvoir d’achat et les conséquences dans ce domaines d’éventuelles crises européennes, notamment au travers de l’éventuelle spoliation de leurs avoirs bancaires. Ils ne sont pas favorables à l’Europe mais à l’euro, et c’est là-dessus qu’Emmanuel Macron les attirera en 2019… comme il l’a fait en 2017.

Comment la droite, puisque celle-ci est désormais clairement ciblée par LaREM, peut-elle se sortir de ce piège tendu par LaREM ?

La droite LR, puisque c’est elle dont vous parlez, a trois possibilités par rapport aux municipales de 2010 : ne faire aucune alliance ; faire des alliances avec le RN ; faire des alliances avec LaREM. Aucune des solutions n’est bonne. La deuxième entraînerait en effet immédiatement une campagne médiatique d’une rare violence (on se souvient des alliances des élections régionales de 1998 et du psychodrame national qui en résulta), quand la troisième signerait simplement l’agrégation du parti au bloc centriste sous la tutelle de LaREM.

Reste la première. Elle supposerait, d’abord, un socle important d’élus rééligibles. Or si ces derniers sont effectivement nombreux, rien n’indique qu’ils ne pâtissent pas en 2020, comme les élus nationaux en 2017, de la vague de « dégagisme » causée par l’immense lassitude des électeurs. On m’objectera la fameuse « proximité » de ces élus, mais, d’une part, la montée en puissance de l’intercommunalité a changé la donne et, d’autre part, cette proximité peut donner à voir un népotisme et des malversations qui, pour porter sur des sommes moins importantes, n’en traduisent pas moins une piètre conception de la mission d’élu local.

Pour éviter cela, il faudrait changer largement les têtes et, surtout, avoir un discours cohérent, basé sur les principes de base du conservatisme, seul élément permettant d’être audible entre le RN et LaREM. Mais les divisions internes de LR semblent pour l’instant lui interdire de bâtir ce socle indispensable.

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