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Instagram dépression réseaux sociaux
©LOIC VENANCE / AFP

Aide face au confinement

Dépression en ligne : la modération par les réseaux sociaux des contenus dangereux pour la santé mentale pourrait être pire que le mal

Le hashtag dépression regroupe une communauté importante sur Instagram. De nombreuses citations et des témoignages sont partagés, permettant une forme d'entraide sur les réseaux sociaux. Pourquoi modérer ces contenus pourrait être dangereux ?

Pascal Neveu

Pascal Neveu

Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).

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Atlantico.fr : Avec plus de 60.000 publications, le hashtag dépression représente une communauté importante sur Instagram avec de nombreuses citations et témoignages de personnes dans le besoin. Néanmoins, l’algorithme des plateformes tend à modérer ces contenus au même titre que les fausses informations ou que les contenus insultants. Pourquoi modérer ces contenus pourrait être dangereux pour les personnes atteintes de dépression ?   

Pascal Neveu : Peut-être déjà quelques chiffres. Nous avons dans le monde :
- 4 milliards d’internautes (51% du nombre total d'humains)
- 3 milliards d’utilisateurs des réseaux sociaux

et :

- plus de 300 millions de personnes souffrant de dépression
- 9 millions en France

En 1996, la France comptait 7 fois plus de personnes déprimées qu'en 1970. Le taux d’anxiété et de dépression chez les jeunes générations a augmenté de 70% ces 25 dernières années Actuellement ce sont 19 % des Français de 15 à 75 ans qui ont vécu ou vivront une dépression au cours de leur vie.

À ce jour, le hashtag #depressed est accessible sur Instagram et a attiré un peu plus de 13 millions de publications. N’oublions pas que Instagram ainsi que Snapshat sont classés comme les plus néfastes sur la santé mentale et le bien-être.

D’ailleurs plusieurs études, dont une réalisée par des chercheurs de l'université de Leeds au Royaume-Uni, démontrent qu’un long temps passé à surfer sur Internet et sur les réseaux sociaux serait lié à l'apparition de symptômes dépressifs.

La modération de la santé mentale sur les sites internet et les réseaux sociaux est une tâche monumentale. Combien de personnes se retrouvent anxieuses en lisant un dictionnaire médical, en surfant ou en écrivant sur le forum doctissimo ?

Et on sait que 7,5% des échanges sur Facebook concernent la santé.

La grosse difficulté reste d’être capable de mesurer les préjudices de publications.

On a découvert que seuls 15% des participants à ces communautés dépression utilisent un profil sans anonymat, ce qui incite Instagram a encore davantage modérer les propos tenus face à la fragilité psychique des membres de ces communautés.

Une étude menée en mars 2017  a par exemple fait ressortir que 3496 messages ont été diffusés sur une période de 48 heures. Les partages d’expériences et humeurs personnelles peuvent avoir plusieurs incidences : des conseils de non spécialistes… aux diagnostics en passant par des insultes, il est important de modérer au mieux.

En effet, il faut éviter toute réaction suicidaire, mais aussi la culture de l’état dépressif.

En pleine pandémie et de confinement, y-a-t-il un besoin d'expression sur les réseaux ? Quelles sont les tranches d'âge touchées par ce besoin ? 

Le 1er confinement mais aussi le déconfinement ont vu exploser les appels téléphoniques auprès des cellules psys mises en place, et les services psychiatriques sont déjà débordés depuis le 2ème confinement.

Les patients n’osent plus se rendre en consultations, d’autres n’ont plus suivi leurs traitements, d’autres ont pratiqué l’automédication…

Et quand il faut exprimer son mal-être confiné… quoi de mieux que les réseaux sociaux ?

Le problème étant qu’Instagram est une plateforme qui propose surtout des images, des videos… face auxquelles nous sommes différemment réceptifs en lecture directe, et seul.

J’ai regardé le nombre de « communautés », mais aussi les intitulés et les contenus.

Les contributions montrent énormément d’images en noir et blanc accompagnées de citations « inspirantes » ou tristes, ainsi que des témoignages assez négatifs.

Aux États-Unis, la dépression est la principale cause d'invalidité chez les Nord-Américains âgés de 15 à 44 ans, les personnes de 18 à 25 ans enregistrant les taux de dépression les plus élevés du pays.

En 2008, 17 suicides d'adolescents ont été signalés dans la petite ville de Bridgend au Royaume-Uni. La thèse d'un suicide collectif orchestré sur un site de socialisation par les jeunes gens eux-mêmes avait alors été évoquée par la police avant d'être abandonnée. Suite à cet événement tragique, des chercheurs ont tenté de comprendre comment les sites de réseaux sociaux pouvaient favoriser la dépression, notamment chez les ados. Ils ont découvert que les jeunes d'une vingtaine d'années seraient plus susceptibles de développer une addiction.

Une étude de 2018 auprès de 11 000 adolescents publiée dans la revue médicale EClinicalMedicine concluait que les symptômes dépressifs chez les ados semblaient augmenter avec le temps passé sur les réseaux sociaux. Les garçons et filles qui y consacraient plus de cinq heures par jour montraient respectivement 35 % et 50 % plus de symptômes dépressifs que ceux qui y passaient entre une et trois heures.

Il y a donc une problématique majeure de santé publique concernant la dépression, et la nécessité d’une modération.

Que peuvent faire les applications pour aider les personnes en détresse psychologique ?

Les pouvoirs publics peuvent se servir des applications afin de communiquer des messages de prévention, donner les numéros d’appel de professionnels, des centres de soin, afin d’assurer une forme de soutien en santé mentale.

On ne peut pas négliger les réseaux sociaux, tout comme on ne peut pas stigmatiser les abonnés à ces « communautés ».

En quelque sorte, il s’agirait de créer une communauté de manière « saine » afin d’orienter, bien évidemment sans capacité curative. Il s’agirait d’un lien, d’un tremplin

Mais il me semble important de contrôler toute dérive possible. Rappelons-nous les messages, conseils, photos… néfastes  concernant des personnes atteintes de Troubles de la Conduite Alimentaire.

Peut-être, comme le CSA le fait concernant les films et les émissions télévisées, Instagram et autres pourraient instaurer un code couleur, sans « censurer » ces communautés ?

Le contenu des médias sociaux se situe dans trois domaines fondamentaux d'acceptabilité: autorisé, interdit et limite, limite étant le plus compliqué à définir.

En dehors des algorithmes, des modérateurs de contenu humains pourraient apporter une réponse plus adaptée, quitte à bloquer in fine une communauté.

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